« Le lac est la tombe de ceux qui sont morts injustement au palais impérial. »
« Une tombe ? »
Amelie se rappela les ossements humains enfouis sous le lac.
« Ce n'est qu'une rumeur. Une histoire née du grand nombre de gens morts injustement au palais impérial. »
« Vous avez bu de l'eau du lac tout en connaissant cette rumeur ? »
« Parce qu'une rumeur reste une rumeur. »
La marquise Lewin souriait avec calme. Autant elle prenait la chose à la légère, autant Amelie se sentait troublée au-dedans.
'Ce n'est pas une rumeur sans fondement !'
Amelie jeta un coup d'oeil à Serwin. Il agitait vigoureusement la queue, comme s'il n'entendait pas un mot de leur conversation.
« Je n'aurais sans doute pas dû dire cela. Mademoiselle Amelie doit en être gênée, puisque vous vivez au palais impérial. »
« Ce n'est rien. C'est même amusant, parce que personne autour de moi ne me raconte ce genre de choses. »
De fait, ni Madame Enard ni Milena n'auraient jamais abordé d'elles-mêmes une histoire aussi sinistre.
« C'est justement parce que je vis au palais impérial que cela m'intéresse. Vous en savez d'autres ? »
« Voyons, qu'y aurait-il d'autre ? »
La marquise se perdit dans ses pensées.
« Saviez-vous que les malheurs arrivent les jours de brouillard ? »
« Oui. On me l'a raconté. »
« Le Jour de la Chasse approche. La coutume veut qu'on chasse dans la journée, puis qu'on partage le vin et les jeux le soir venu. »
Amelie apprit quelque chose au passage. Voilà donc pourquoi on disait que même les nobles ne rentraient chez eux qu'après l'aube.
« À l'origine, les compétitions de chasse se tenaient aux terrains de chasse de Grand Malt, mais il y a une dizaine d'années, on a déplacé le lieu vers la forêt impériale, n'est-ce pas ? »
« En effet. »
« On raconte que la raison en était le brouillard, beaucoup trop épais à l'aube. »
« Du brouillard ? »
« Et savez-vous le plus étonnant ? »
« Dites-moi. »
« Une fois la chasse installée au palais impérial, le même brouillard s'est remis à se former. Chaque année, le Jour de la Chasse. »
« À chaque Jour de la Chasse ? »
« Oui. C'est pour cela qu'on dit que les âmes de ceux qui sont morts ce jour-là errent encore là-bas. »
Encore du brouillard ? Amelie en éprouva un malaise. La marquise s'excusa en voyant son expression.
Du brouillard, décidément. Amelie en avait la nausée.
« Ne prenez pas cela au sérieux, je vous en prie. Tout le monde rentrait ivre : on aura exagéré. »
« Ce n'est rien. C'est une histoire amusante. »
Amelie se retourna vers la marquise avec un sourire et dissimula sa panique.
« À ce propos. Puis-je faire quelque chose pour vous le Jour de la Chasse ? »
La marquise venait en aide à ceux qui en avaient besoin, et Amelie voulait apporter un peu de force à cette femme si bonne. Les yeux de la marquise se troublèrent un instant. C'était de la culpabilité, mais Amelie le prit autrement.
« Évidemment, puisque c'est l'oeuvre de la marquise, il ne doit rien vous manquer. »
« Pas du tout ! Merci de votre aide. En vérité, il m'arrive souvent de le regretter, car j'agis en cachette de mon mari. »
La marquise était enchantée.
« C'est une belle cause, et je suis heureuse de pouvoir y contribuer. Dites-moi simplement ce dont vous avez besoin. »
Toutes deux poursuivirent leur promenade avec cordialité, à parler de ce qu'il fallait réunir. Seul Serwin, qui suivait derrière, remarqua un changement subtil sur le visage de la marquise. Mais il n'entendait pas leur conversation et ignorait ce qu'elle visait : il n'avait d'autre choix que d'observer et de rester sur ses gardes.
Après la promenade, quand la marquise Lewin fut repartie, Amelie monta au grenier.
Ouaf, ouaf !
Serwin remuait la queue en suivant Amelie. Contrairement à ce qu'il craignait, rien ne s'était produit au bord du lac.
'Quand la marquise a demandé à aller au lac, je me suis demandé si elle avait remarqué quelque chose, mais elle voulait simplement y jeter un coup d'oeil.'
Aussi se sentait-il fort bien.
« Apportez-moi l'eau du lac, s'il vous plaît. »
« Bien, mademoiselle Amelie. »
Milena la salua et quitta le grenier. Serwin fit le tour de la pièce en reniflant.
« Fais attention. Il y a ici des choses que tu ne dois pas sentir. »
Amelie s'assit près de lui et lui boucha le museau de la paume. Il baissa la tête et huma avidement le parfum d'Amelie.
« Allons, reprends ta forme humaine. »
Serwin secoua la tête, mécontent. Il leva le museau et s'approcha d'Amelie en reniflant. Elle lui barra précipitamment la truffe de la main. À ce rythme, il allait lui lécher le visage.
« Votre Majesté ! »
Mais Serwin, ivre de ce parfum, n'écoutait plus rien.
« Ah, tu n'es même pas un vrai chien, alors pourquoi te conduis-tu comme ça ! »
Amelie lui rendit prestement sa forme d'homme.
Pong !
Redevenu humain, Serwin bascula en avant et se rattrapa à l'épaule d'Amelie. La main de la jeune femme couvrait encore sa bouche.
Leurs regards se croisèrent ainsi. Ils étaient si proches qu'elle sentait le souffle de l'autre.
« ... »
« ... »
Un bref silence s'installa. Le visage d'Amelie s'empourpra. Le contact de ses lèvres, aussi brûlantes que son souffle, lui chatouillait la paume.
« Euh... »
Amelie ne trouvait plus ses mots.
Clic.
À cet instant, Milena entra dans la pièce.
« Ah, je vous demande pardon. »
« Non ! Nous ne faisions rien du tout ! »
Amelie, prise de court, repoussa Serwin et retint en hâte Milena, qui s'apprêtait à rouvrir la porte pour sortir.
Elle avait l'air complètement affolée à l'idée que Milena ait pu les croire ensemble.
« Ah, et si nous préparions l'analyse de l'eau du lac tout de suite ? »
Amelie mourait de honte : elle alla à son établi sans raison et se mit à examiner ceci puis cela.
« Faut-il que je sorte... ? »
« Ce n'est pas la peine. »
Serwin s'était levé en voyant l'embarras de Milena. Il repoussa ses cheveux en arrière et tourna les yeux vers le mur, sans motif.
'J'ai été surpris.'
Ce n'était pas la première fois qu'il regardait de près le visage d'Amelie. La nuit, dans l'obscurité, il s'en approchait souvent sans y penser. Mais cette fois, son coeur battait à tout rompre. Ces yeux, et ce regard croisé un court instant, lui revenaient sans cesse.
« Je vous prie de m'excuser. »
Milena vint se placer près d'Amelie en s'excusant. Elle avait le sentiment d'être une intruse. Amelie avait beau dire qu'il ne s'était rien passé, elle avait vu leurs deux visages si proches : elle avait dû gâcher l'instant.
« J'ai rapporté l'eau du lac. »
« Merci. »
Milena posa le tonnelet d'eau sur l'établi.
'Bien, concentrons-nous.'
Amelie s'efforça de chasser toutes ces pensées. Elle n'arrivait pourtant pas à effacer ces yeux d'or qui avaient été si près, ni le trouble qu'ils lui avaient causé.
'Serwin a de très beaux yeux.'
Les yeux couleur de menthe qui s'y reflétaient étaient d'une netteté et d'une beauté saisissantes.
'On dirait des pierres précieuses... Non, mais à quoi est-ce que je pense ? Ha ha !'
Amelie secoua la tête et saisit une bouteille d'eau du lac.
'Un litre, à peu près ?'
À première vue, l'eau était transparente et propre. Aucune impureté : on l'aurait prise pour de l'eau potable.
'La magie de purification porte plus loin que je ne le croyais.'
Amelie répartit l'eau en trois flacons de verre.
« Que fais-tu ? » demanda Serwin.
« L'eau paraît limpide, mais je vais la soumettre à des tests pour l'analyser précisément. Pour voir si elle a vraiment une vertu médicinale. »
« Tu pourrais le faire faire par quelqu'un. »
« Je suis curieuse. »
Serwin n'aimait pas qu'Amelie continue de s'intéresser à ce lac, mais il décida de n'en rien dire de plus. Il s'assit tranquillement sur le canapé et la regarda faire.
Sans se soucier de lui, Amelie poursuivit ses expériences : elle plongeait des herbes dans l'eau du lac, ou la mélangeait à des réactifs. Puis elle notait soigneusement les changements sur le papier. Après avoir répété longtemps des essais semblables, elle parvint à une conclusion.
« C'est devenu une eau très claire et très pure ! Elle agit sur le corps comme une eau minérale ou une eau thermale, mais on peut difficilement y voir un remède. »
« C'est-à-dire ? »
C'était Milena qui posait la question.
« C'est un simple complément pour la santé. »
« Je vois ! C'est extraordinaire ! Ce que font les sorcières restera toujours un mystère. »
« Ce n'est rien du tout. »
Amelie rougit à ces mots. Ses talents de magicienne n'avaient rien d'assez remarquable pour mériter de tels éloges.
À force de travail, elle maniait bien les sorts dont elle se servait souvent, mais dès qu'elle en essayait d'autres, cela ne fonctionnait guère : les limites d'une formation en autodidacte.
'J'aimerais pouvoir lancer plusieurs sorts en même temps...'
Ce serait bien que quelqu'un puisse le lui apprendre. Amelie regretta encore de n'avoir jamais pu rencontrer une autre sorcière.
Cela faisait dix ans que le Jour de la Chasse se tenait dans la forêt du palais impérial. À dire vrai, pourtant, ces bois ne convenaient pas à la chasse. Les chevaliers impériaux y patrouillaient régulièrement et en écartaient les bêtes dangereuses : le gibier y manquait. Les chevaliers devaient donc lâcher délibérément des animaux dans la forêt quelques jours avant la compétition.
Les assistants se passionnaient particulièrement pour ce concours. C'était que Serwin aimait chasser.
Le temps passa sans qu'on y prenne garde, et le Jour de la Chasse fut à un jour de là. Amelie et Serwin décidèrent de passer cette journée tranquillement. Il l'avait réservée à Amelie, qui peinait à le suivre depuis quelque temps.
« Lira, regarde par ici ! Il y a une souris. »
Amelie ne se lassait pas de jouer avec sa nouvelle chatte. C'était une bête charmante, aux yeux jaunes et au pelage noir. Non contente d'être intelligente, elle semblait presque comprendre les humains.
Amelie passa toute la matinée à jouer avec elle, et Serwin n'aimait pas cette chatte. Elle l'avait mis mal à l'aise dès le début, et il l'appréciait d'autant moins qu'elle accaparait l'attention d'Amelie.
'Un chien ne vaut-il pas mieux qu'un chat ?'
Sitôt cette pensée venue, Serwin eut honte de se montrer si mesquin.
« Amelie. »
Il l'avait appelée sans raison. Alors seulement, elle détacha les yeux de la chatte pour les poser sur lui.
« À quelle heure disais-tu que tu rencontres la jeune dame Manvers, demain ? »
Il avait trouvé la bonne question. Amelie répondit avec entrain, sans se douter qu'il l'interrogeait exprès pour attirer son regard.
« L'endroit où je dois retrouver la jeune dame Renia est une maison de tourtes vraiment réputée. Voulez-vous que je vous rapporte quelque chose, Votre Majesté ? »
« Oui, une tourte, volontiers. »
Serwin mentait avec aplomb. De sa vie, il n'avait jamais aimé les douceurs.
« Miaou, miaou. »
La chatte tapota la main d'Amelie. Le contact de cette patte, épaisse comme de la gelée, lui arracha une expression d'extase. Les yeux de Serwin s'embrasèrent alors de jalousie. Il se dit qu'il serait plus commode de tenir la chatte et Amelie à distance l'une de l'autre.