Le maître de guilde Bradt plissa les yeux. Il comprit ce que Rui voulait dire. Rui n'avait pas besoin qu'un ensemble de critères objectifs soit établi, car il était confiant dans la légitimité de sa carte, et confiant que le maître de guilde accepterait volontiers et de son plein gré de s'entendre avec lui sur tous ces points.
Il dut admettre que Rui avait en réalité raison. Tant que la carte était légitime, il avait tout intérêt à coopérer.
« Entendu », déclara-t-il.
« Je suis ravi que nous ayons pu nous entendre sur cette affaire », sourit Rui sous sa tenue intégrale.
« Seulement si votre carte est suffisamment légitime », ricana le maître de guilde. « J'ai des standards élevés. Je suis obligé, pour mon métier. »
L'intention de coopérer pleinement avait été établie, ce qui constituait un bon développement selon Rui. Tous deux s'attelèrent ensuite à aplanir les aspérités de leur accord et à fixer l'ensemble des termes et conditions pour chaque point.
Mieux valait ne rien laisser indéfini ou flou. Rui devait notamment s'assurer de préciser tous les services qu'il exigeait des Services de Distribution Bradt, et veiller à ne rien omettre qui pourrait servir de prétexte pour le rouler.
Heureusement, il s'y était bien préparé et avait passé un certain temps à étudier et à rechercher les Services de Distribution Bradt ainsi que le marché des fournisseurs de la Confédération de Shionel, alors qu'il planifiait le tout depuis l'Empire kandrien.
« Eh bien », dit finalement le maître de guilde Bradt. « Il semble que nous soyons parvenus à un accord. »
« En effet », acquiesça Rui.
« J'initierai notre accord une fois que j'aurai vérifié l'authenticité de ces cartes », déclara-t-il.
Ils s'étaient entendus pour que le maître de guilde Bradt dispose de sept jours pour vérifier la légitimité de la carte et initier l'accord en faisant passer le projet de loi que Rui lui avait demandé. Le texte qui permettrait à Rui d'opérer anonymement tout en restant parfaitement légitime. Une fois chose faite, Rui pourrait y voir le sceau final de l'affaire et l'approbation des cartes, et les clauses du contrat s'appliqueraient comme prévu.
Selon les termes et conditions du contrat, Rui serait responsable d'enfouir sa récolte à un emplacement précis et de communiquer aux Services de Distribution Bradt la localisation des récoltes par une lettre marquée, ainsi que les spécifications sur la manière dont il souhaitait que les ressources ésotériques récoltées soient vendues.
Les Services de Distribution Bradt l'exhumeraient et exécuteraient ses instructions, garantissant que les ressources ésotériques qu'il avait récoltées seraient distribuées selon les modalités qu'il avait indiquées.
Un autre point à régler concernait la façon dont l'argent issu des ventes de Rui lui serait reversé. In fine, un amendement fut ajouté à la condition entourant le projet de loi que Rui avait obtenu du maître de guilde Bradt, autorisant la création de comptes financiers enregistrés anonymement où Rui pourrait accéder à ses fonds anonymement. C'était le seul levier que le maître de guilde Bradt conservait sur Rui pour s'assurer que ce dernier ne tenterait pas de le rouler d'une façon ou d'une autre.
Un sujet sur lequel ils se heurtèrent un peu fut la révélation de la vraie identité de Rui, qu'il refusa net. Son anonymat était la seule raison pour laquelle le maître de guilde ne détenait pas un levier puissant sur lui. Il ne pouvait pas se permettre de l'abandonner si facilement. Cela donnerait au maître de guilde bien trop de pouvoir, et ferait basculer le rapport de force en sa faveur.
Le maître de guilde Bradt insista, mais Rui était prêt à renoncer à l'accord dans son ensemble s'il persistait sur cette condition.
En son for intérieur, le maître de guilde Bradt approuva ; il aurait dû reconsidérer toute collaboration avec Rui si celui-ci avait cédé son identité vraie si aisément.
Finalement, deux exemplaires d'un contrat furent rédigés et signés par les deux parties, Rui signant bien sûr sous son alias. Et l'affaire fut officialisée.
« Je suivrai les informations de très près cette semaine », l'informa Rui en quittant la succursale de la guilde. « J'ai hâte d'avoir des nouvelles du projet de loi. J'ai hâte de faire affaire avec vous. »
Il disparut rapidement dans le Donjon de Shionel.
« Fuuu… » Le maître de guilde Bradt coupa la projection en exhalant légèrement.
« Hm », un fin sourire apparut sur son visage.
Bien que l'issue ne fût pas parfaitement idéale en sa faveur, elle restait excellente. Il ne pouvait pas se plaindre. Il avait trouvé le moyen de régler deux de ses plus gros problèmes d'un coup.
'Et il le savait.' Les yeux du maître de guilde Bradt se plissèrent. 'Il savait exactement ce qu'il faisait bien avant d'entrer ici. Il a dû savoir depuis longtemps qu'il avait le potentiel de perturber le marché des fournisseurs, et a correctement évalué que le faire precipitamment était une mauvaise idée. Il a dû étudier en profondeur le paysage politique de la Confédération de Shionel avant de trouver le partenaire idéal pour coopérer ; moi.'
Son opinion de cet individu s'était grandement améliorée au fil de leur échange. Il était venu admirablement préparé. Il avait même la parade parfaite à toute menace de capture, avec son petit tour. C'était une nouvelle démonstration de force, et il révélait qu'il détenait un levier qu'il utiliserait si Bradt tentait des manigances qui iraient trop loin.
Désormais, le maître de guilde Bradt était bien plus retenu s'il voulait essayer d'exploiter Rui de quelque manière que ce soit. Il devait toujours garder à l'esprit que Rui pouvait transformer la bénédiction qu'était le donjon en malédiction s'il le souhaitait.
Cette seule menace suffisait à faire oublier au maître de guilde Bradt tout stratagème susceptible de pousser Rui trop loin.
'On n'avait pas l'impression de parler à un Artiste Martial,' nota-t-il.
C'était vrai, il ne traitait pas Rui comme il aurait traité un Artiste Martial ; il le traitait comme un adversaire digne de rivaliser avec lui, et de gagner son respect.
C'était la première fois qu'il rencontrait un Artiste Martial dont la prouesse au combat n'était pas le trait le plus marquant.