Rui plia le dernier de ses vêtements dans un grand sac en toile. Il avait vérifié et revérifié qu'il possédait tous les ensembles de vêtements dont il avait besoin. Cinq ensembles de sous-vêtements, ainsi que des vêtements de tous les jours. Il rangea soigneusement toutes ses affaires et effets personnels, s'assurant qu'ils tiendraient tous une fois le tissu plié et noué. Ce monde possédait l'équivalent de valises, mais elles étaient plutôt chères.
Rui avait refusé qu'on lui en achète une à l'Orphelinat ; il n'était pas prodigue, loin de là, à quoi bon gaspiller de l'argent précieux quand une alternative parfaitement adaptée et bon marché existait ? Heureusement, pour la même raison, il avait peu d'affaires. Ses bagages se révélèrent commodément légers et compacts.
« Le jour est enfin arrivé... » songea Rui pour lui-même.
Près d'un mois s'était écoulé depuis la Cérémonie d'Intronisation, le début tant attendu et espéré de la première année académique de Rui était pour le lendemain. Demain, Rui quitterait l'Orphelinat Quarrier pour se rendre à la branche mantienne de l'Académie Martiale de Kandrie, où il resterait jusqu'à devenir Écuyer Martial, ou, que Dieu l'en préserve, se faire expulser. Non que Rui eût la moindre intention de se faire expulser. Au cours du dernier mois, il avait parfaitement mémorisé le règlement de l'Académie, bien décidé à ne leur laisser pas la plus infime brèche qui pourrait être interprétée comme une violation.
« Rui, c'est l'heure du dîner ! » appela Myra.
« Ouais, j'arrive. » répondit-il, après avoir noué son sac de fortune et l'avoir posé sur son lit. Il entra dans la salle à manger d'un pas nonchalant, s'arrêta net : tout le monde était déjà réuni autour des tables, couverts et plats en place, pourtant tous attendaient que Rui prenne sa place. Dix-huit enfants et quatorze adultes étaient présents, bien plus que d'habitude.
D'anciens membres de l'Orphelinat de l'époque de Rui, partis fonder leur propre famille, étaient également là. Des gens qui avaient tissé des liens forts avec Rui en le voyant grandir, le connaissant pratiquement depuis sa naissance. Ils avaient pris sur leur temps familial pour être là et faire leurs adieux à Rui.
La scène suscita l'émotion. Elle rendait son départ inévitable d'autant plus douloureux.
« Oh ? On dirait que la star de la soirée est là. » ricana Nina, lui désignant la place d'honneur au bout de la table.
« Il nous a bien fait attendre. » grogna Farion, arborant une mine bougonne de circonstance.
« Allons, il a une grosse journée demain avec plein de préparatifs, laissez-le tranquille, voulez-vous ? » le gronda Alice.
« Allez, Rui. » sourit Julian, l'encourageant. « Mangeons. »
Toute la pièce lui témoigna son affection à sa manière, l'accueillant. Il sourit et prit place sans un mot ; l'émotion lui serrait la gorge. Il ne se faisait pas confiance pour ne pas fondre en sanglots s'il ouvrait la bouche. Il ne voulait pas gâcher l'ambiance avec sa peine.
Les adultes se mirent à servir, ce qui prit un moment en soi. Myra avait prévu un festin pour ce jour ; le dernier jour où Rui vivrait avec eux pour un bon moment.
Il se gorgea de nourriture et d'amour tandis que le dîner se déroulait dans une énergie bouillonnante. Ce fut maintes retrouvailles, l'ambiance était à son comble.
Les voir tous le frappa durement. C'était ça qu'il abandonnait. En valait-il vraiment la peine ? Ce n'était pas comme s'il n'y avait pas réfléchi avant. La réponse était toujours la même. Pourtant, aujourd'hui, de tous les jours, il lui fut difficile de se la confirmer.
« Ne fais pas cette tête, Rui. » le consola Julian d'un sourire serein. « Je sais exactement ce que tu ressens. Après tout, j'ai ressenti la même chose quand je suis parti pour l'Institut des Sciences de Kandrie. »
Julian avait passé deux ans à l'Institut des Sciences de Kandrie pour des études supérieures à seize ans, avant d'être diplômé et accepté comme apprenti chercheur.
« C'est douloureux d'être séparé de sa famille. Mais ta vie t'appartient, Rui. Tu dois la vivre, tu te le dois. »
« Ouais... »
« Ne t'inquiète pas, on se verra pendant les pauses de saison, et pour te féliciter quand tu seras diplômé avec succès en tant qu'Artiste Martial. » le consola Julian.
« Ouais... »
« Reprends-toi Rui, ne fais pas cette tête ! » Alice remplit son assiette d'une nouvelle grosse portion.
Il s'exécuta, autant qu'il put. Alice lui servit vraiment bien trop. Il baissa les yeux sur la grande pile de viande et de riz qui occupait son assiette, soupirait de résignation.
'J'espère que manger autant ne me rendra pas malade le premier jour à l'Académie.'
Il espérait que l'Académie possédait des potions capables de soigner l'indigestion instantanément. Ce n'était pas trop demander vu les miracles dont les potions étaient capables.
Pourtant, il appréciait, même si c'était déconseillé pour l'estomac. La nourriture était vraiment somptueuse. L'Orphelinat avait mis les petits plats dans les grands pour cette fête de célébration et d'adieu en son honneur. Il mangea en discutant avec les diverses personnes qui venaient lui parler. En tant que vedette du dîner et centre de l'attention, beaucoup de gens, enfants et adultes confondus, souhaitaient converser avec lui.
Au bout d'un moment, il s'éclipsa pour prendre l'air, sortant sur le balcon. Il n'avait pas l'habitude de gérer autant de nourriture ou de monde, certainement pas les deux en même temps.
'On dirait qu'ils essaient de me bourrer toute la bouffe maison et la famille qui me manqueront pendant mon séjour à l'Académie en une seule nuit.' songea-t-il, rotant un peu pour faire de la place dans son ventre ballonné.
'On n'a même pas encore eu le dessert...' Heureusement, Rui croyait au dicton que le dessert va au cœur.
Il avait rarement des repas à plusieurs services. C'était quelque chose que l'Orphelinat ne pouvait pas se permettre, du moins même occasionnellement.
'Bon, tout bien considéré, je ferais mieux d'en profiter tant que ça dure.' Rui se résigna.
Il regagna la salle à manger.