« Fais “aaaah”. » Alice souriait à Rui en tenant une cuillerée de bouillie près de sa bouche.
Onze mois s'étaient écoulés depuis la naissance de Rui. Il s'était habitué à la vie banale, mais agréable, qu'il en était venu à mener ces dix derniers mois. Malgré tout, s'il avait fort peu de tribulations pour un enfant de onze mois, il ne pouvait pas ne pas remarquer que l'état de l'orphelinat n'était pas celui que sa vie confortable aurait pu lui laisser croire.
La vie était dure. Le vingt et unième siècle avait connu la meilleure qualité de vie de toute l'histoire de la Terre, et elle ne cessait de s'améliorer d'année en année grâce aux progrès de la technologie. Mais ce monde-ci en était à son Moyen Âge : même les nécessités de base qu'il tenait pour acquises sur Terre, comme l'accès facile à la nourriture, au logement et à la sécurité, étaient difficiles à obtenir, et plus difficiles encore à conserver quand on appartenait au bas de la classe moyenne ou en dessous ; les risques et les conséquences de l'échec y étaient bien plus rudes, eux aussi.
Il voyait bien que la situation financière de l'orphelinat était mauvaise, et son état laissait à désirer. Il ne savait pas trop où l'orphelinat parvenait à grappiller l'argent nécessaire pour subsister, mais il était certain que ce n'était pas simple : un orphelinat est une organisation sans but lucratif, et l'on y joint généralement les deux bouts grâce aux dons, ou, dans de rares cas, à des subventions.
Or, à l'évidence, cet orphelinat-là avait du mal des deux côtés. Les sœurs renonçaient souvent à manger pour que les enfants de l'orphelinat mangent à leur faim, et il sentait l'angoisse cachée derrière leurs sourires de façade quand elles nourrissaient les enfants affamés.
'Soupir. Pour nourrir un nourrisson sans défense et sans valeur comme moi, elles sacrifient beaucoup, elles endurent beaucoup.'
Il ne pouvait s'empêcher de se sentir coupable.
'Quand je serai plus grand, je pourrai peut-être employer mes connaissances pour gagner beaucoup d'argent. Je les entretiendrai moi-même. Elles me prennent déjà pour un génie, après tout.'
Adulte par l'esprit, Rui était capable d'apprendre les langues bien plus vite par un apprentissage actif. Il avait d'abord retenu rapidement les noms de tout le monde, puis les salutations de base, puis les mots qu'il rencontrait le plus souvent, comme « nourriture » et « manger », avant de se frayer un chemin dans une large part de la langue commune. Il pouvait former des phrases cohérentes simples à dix mois, et il les maniait avec plus d'aisance et de fluidité à onze mois. L'orphelinat le tenait pour un génie : après tout, quel bébé pouvait parler aussi bien avant même son premier anniversaire ?
Le rythme de progression de sa parole était plus de trois fois supérieur à celui d'un enfant moyen. Bien sûr, en adulte, Rui ne se sentait pas très intelligent : dix mois de pratique sans relâche pour ne parler qu'aussi bien qu'un enfant de quatre ans, c'était même plutôt gênant ; mais tout cela, il faut le dire, sans la moindre aide active ni la moindre ressource pédagogique, purement par l'observation et la déduction. Il pourrait cependant employer ce rythme de progression pour obtenir plus tard un métier bien payé et faire vivre sa nouvelle famille.
Pour l'instant, il se laissait aller à la nourriture dont son corps avait besoin pour devenir fort.
« Comment est la bouillie, Rui ? Elle est bonne ? J'ai ajouté du poivre en plus, comme tu le voulais. » Alice souriait en lui donnant une nouvelle cuillerée.
« Elle est vraiment très bonne, ma sœur. » Rui répondit avec toute la sincérité qu'il pouvait feindre.
En vérité, il détestait la bouillie : en homme issu de la classe moyenne d'un pays riche, il était habitué à une nourriture bien meilleure que cela. Mais Alice l'avait préparée elle-même pour lui, avec beaucoup d'amour et de soin, et il n'osait pas la blesser au nom de son ancienne vie de privilégié.
D'ailleurs, il avait bel et bien besoin de manger : la nutrition était ce qui comptait le plus à son âge, et la malnutrition pouvait le ruiner à jamais dans le pire des cas. C'était une chose qu'il ne pouvait pas tolérer, lui qui avait souffert toute une vie d'une mauvaise santé. En ancien asthmatique chronique, la sensation de l'air qui se ruait dans ses poumons et revigorait chacune des cellules de son corps était d'une satisfaction addictive.
'Cela signifie aussi que je peux pratiquer les arts martiaux dans ce monde !'
Il se le rappelait avec exaltation. Depuis sa renaissance, il s'était rendu compte que le fait que son corps ne semblât entravé par aucun trouble de santé signifiait qu'il pourrait faire toutes sortes de choses qui lui avaient toujours été impossibles, la première activité de sa liste étant les arts martiaux.
'Putain, OUI ! C'est de loin le plus enthousiasmant, dans le fait de renaître !'
Il ne pouvait pas attendre d'être assez grand pour commencer à pratiquer les arts martiaux.
« Alice, l'Écuyer que tu as appelé pour dégager le tronc d'arbre tombé devant la sortie de derrière est arrivé. » Karin, une autre gardienne de l'orphelinat, venait le lui annoncer.
« ... Un Écuyer ? » demanda Rui, curieux. Il n'avait jamais entendu personne prononcer ce mot jusque-là.
« Ah, tu ne sais pas encore. Eh bien, veux-tu venir voir ? » Alice posa le bol de bouillie et lui fit signe de la suivre, ce qu'il fit par curiosité.
L'homme qui attendait devant la maison était extrêmement grand, et ridiculement musclé. Il portait ce qui ressemblait à un gi, quelque chose qui rappelait les tenues d'entraînement, mais ses muscles ne pouvaient pas se cacher malgré ses vêtements amples. Son crâne était en partie rasé, et le reste de ses cheveux était soigneusement tressé en une seule longue natte.
'Attendez une seconde.'
Les yeux de Rui s'allumèrent.
'Est-ce que c'est un artiste mart...'
« Ah, c'est par là. » Alice le conduisit à l'arrière, là où un énorme tronc d'arbre était tombé en bloquant le portail.
« Je vois. Alors veuillez reculer de plusieurs pas. » L'homme hocha la tête devant le spectacle, puis prit une position d'arts martiaux.
Il s'était placé devant l'arbre abattu, avait avancé le pied gauche et reculé la jambe droite. Il avait plié le bras gauche et l'avait amené devant lui, l'avant-bras perpendiculaire au sol et le poing tourné vers le ciel. C'était une position courante pour lancer un direct du droit dans la plupart des arts martiaux. Et pourtant, l'homme semblait avoir l'intention de s'en servir pour... dégager l'arbre ?
Les yeux de Rui s'écarquillèrent à cette vue.
« Qu'est-ce qu'il essaie de... »
« Style du Poing du Tigre Flottant : Impact Rugissant », murmura l'homme.
Ce qui suivit secoua Rui de la tête aux pieds. Chacune des cellules de son corps se figea, comme si toutes voulaient assister au miracle qui allait avoir lieu. Il ne pensait plus que quoi que ce fût pût le surprendre, mais il avait tort. Ce n'était là qu'un début.
Le corps de l'homme disparut. Rui ne vit plus qu'un flou quand il entama son mouvement, et ce flou s'évanouit complètement de son champ de vision tandis que l'homme faisait pivoter son tronc pour produire assez de couple, en versant tout cet élan dans son poing.
La chose suivante que Rui entendit fut une immense onde de choc, qui le frappa avec une force encore sensible à plus de dix mètres de distance, puis un grand bruit sourd suivi d'un craquement de bois qui s'effondre. L'onde de choc avait soulevé de la poussière et de la sciure, qui l'empêchèrent de voir les conséquences immédiates du coup. Mais une fois que tout fut retombé, sa stupeur redoubla.
Le tronc d'arbre était réduit en miettes ! L'homme avait pour ainsi dire pulvérisé cet énorme tronc d'un seul coup de poing !
L'homme se retourna et jeta un regard à Rui et à Alice, sans se troubler le moins du monde.
« Autre chose ? »