Rui resta figé, l'air hébété, tandis que l'expression d'Amare se tordait de dégoût et d'horreur.
« I‑il n'est pas un étalon qu'on utilise pour la reproduction ! » protesta‑t‑elle.
Le Seigneur du Sang porta son regard sur elle, sans expression.
« Qui êtes‑vous, déjà ? »
Ses yeux s'élargirent sous le coup de cette question sincère. « Ah… » Ses yeux s'allumèrent quand il se souvint. « Sa compagne. C'est ça. Bon, ne vous en faites pas, demoiselle. Vous pouvez voir ça comme de la "science" plutôt que de l'infidélité. Une copulation pure et impassible. Un processus purement biologique. Ni plus, ni moins. »
Ses paroles suscitèrent un dégoût profond chez elle. « … C'est impur ! »
Le Seigneur du Sang inclina la tête, confus, incapable de saisir le sens de ses mots. « Impur ? Vous voulez dire que l'échantillon est contaminé ? Je ne parviens pas à comprendre ce que cela signifie. »
« C'est spirituellement impur », insista‑t‑elle, le regard défiant.
Le Seigneur du Sang la fixa, purement perplexe.
« Cela souille l'être humain de considérer un acte si sacré avec un tel détachement », continua‑t‑elle, le regard dur. « L'acte de créer une autre vie humaine est bien plus sacré qu'une simple expérience scientifique. »
Le Seigneur du Sang la regarda un instant avant d'éclater de rire. Il trouva sa réplique si drôle qu'il perdit momentanément sa dignité posée, partant dans un franc éclat de rire.
« Ah, maintenant je me souviens… » remarqua‑t‑il quand il retrouva son calme. « Toi. Tu es l'Omni‑Martiale. Du Temple Gen. »
Il ricana en prononçant le nom de sa faction. « Une bande d'idiots antiscientifiques qui pensent que "tout est Art Martial". »
Elle fronça les sourcils avec indignation, ce qui, pour elle, s'apparentait à un regard meurtrier tant elle répugnait à manifester de l'hostilité.
« Nous ne sommes pas des idiots », serra‑t‑elle les sourcils. « Nous avons simplement reconnu que l'acte de créer une autre vie humaine ne doit pas être accompli pour le pouvoir ou toute autre motivation impure. Il ne doit l'être qu'avec un amour pur, et rien d'autre. »
Le Seigneur du Sang renifla avec mépris, secouant la tête.
Il n'avait aucun intérêt à débattre avec une adepte du Génisme. Pour lui, ils étaient déjà trop perdus pour être sauvés par la logique, la rationalité ou la science.
Pourtant, un sourire naquit sur son visage tandis qu'il observait Rui.
« Vous dites tout ça, mais… lui ne m'a pas encore rejeté. »
L'expression de Rui se durcit tandis qu'il plongeait dans sa réflexion.
D'un côté, il voulait le traitement d'évolution sanguine du tourbillonneur sanguin le plus vite possible. Il ne voulait pas lésiner sur quelque chose qui lui permettrait d'évoluer adaptativement bien mieux face à ses adversaires et l'approcher d'autant de l'accomplissement du Projet Eau.
Le Projet Eau était l'objectif ultime.
De l'autre, il répugnait à engendrer des enfants.
Il savait qu'il ne pourrait en aucun cas être le père qu'ils méritaient. L'idée d'enfanter pour les abandonner ensuite aux mains du Culte du Sang ne lui plaisait pas.
Naturellement, le Culte du Sang s'avéra plus raisonnable et rationnel que les autres puissances. Il ne voulait pourtant pas confier son enfant à leur garde.
Cela dit, il n'était pas particulièrement accroché à l'idée des liens du sang non plus.
Le sang ne lie pas une famille, pas dans son expérience.
Une bande d'étrangers avec qui il n'avait absolument aucun lien de sang lui avait offert la plus merveilleuse famille qu'il ait pu espérer. Pendant ce temps, ses propres demi‑sœurs et demi‑frères avaient tenté de l'assassiner. Il y avait aussi la possibilité que sa mère ne soit pas innocente et qu'elle ait participé à l'incrustation des souvenirs de John en lui. Il songea aussi à combien Kane haïssait ses propres parents de sang et avait passé la majeure partie de sa vie à s'en détacher.
En d'autres termes, on n'avait pas besoin d'être entouré de parents de sang pour avoir une famille merveilleuse. Pas plus qu'être entouré de parents de sang ne signifiait qu'on serait béni d'une vraie famille.
'Cela dit… je ne peux pas faire semblant que ces enfants auront une belle vie.'
Il savait qu'ils ne l'auraient pas.
Ils étaient essentiellement condamnés à devenir des cobayes, des machines à bébé, des étalons reproducteurs. Leur vie entière tournerait autour de la propagation de leur sang, du sang de leur mère, à travers la civilisation humaine, se reproduisant sans fin jusqu'à leur dernier jour.
Il jeta un coup d'œil à la Déesse du Sang suspendue, avec une pointe de pitié.
Sa vie était probablement misérable.
Sur le papier, elle était vénérée comme une déesse et importait même plus au culte que le Seigneur du Sang lui‑même.
Mais son destin était scellé.
Elle était destinée à se reproduire jusqu'à sa mort. Un destin horrible qu'il ne souhaiterait à personne, et certainement pas à une femme, au vu des souffrances qu'elle endurerait pour faire évoluer l'espèce humaine. S'il avait des fils, ils seraient soumis à ce qu'on lui demandait de faire pour le reste de leurs vies, et s'il avait des filles, elles subiraient son sort. La simple idée que ses enfants souffrent autant était quelque chose qu'il se refusait à tolérer.
Et ainsi, il se trouvait face à un choix.
Était‑il prêt à sacrifier ses enfants pour franchir une étape de plus vers le Projet Eau ?
Il se trouvait à une croisée des chemins capitale.
Il se trouvait à un tournant décisif de son existence. Le genre d'hypothèse qu'on pose par curiosité morbide, mais à laquelle, même en y réfléchissant, on ne parviendrait probablement pas à sonder assez profond en soi pour comprendre comment on agirait.
C'est facile d'imaginer et de parler. C'est très difficile de faire un choix quand on est plongé dans l'hypothèse dans le monde réel. C'est particulièrement difficile quand on y est jeté sans crier gare, totalement pris au dépourvu.
Et pourtant, Rui avait déjà fait son choix. Un choix qui l'aida à mieux comprendre qui il était.