L’attaque s’encastra dans l’abdomen vulnérable de Rui, une vague d’impact gigantesque parcourant son corps de part en part. Il fit de son mieux pour atténuer les dégâts au maximum, canalisant le choc à travers le Déplacement Élastique, le Tranchant Aigu et la Divergence Interne.
Pourtant, c’était cruellement insuffisant. Rui ferma les yeux tandis qu’un niveau de souffrance qu’il n’avait plus connu depuis l’entraînement d’endurance de la technique du Dard l’envahissait. Chaque cellule de son corps hurlait alors que son corps était éjecté à travers l’aréna. De larges portions de sa peau furent raclées par le sol abrasif quand il vint s’écraser contre un arbre au milieu de la zone de combat.
Mais ce qui s’en suivit eut raison de ceux qui contemplaient sa silhouette dévastée et maculée de sang.
Il sourit.
« … Attrapé. » Il plongea son regard dans celui de Fiona, arborant un sourire d’une jubilation glaçante qui tranchait sur son visage défiguré et ensanglanté.
Un frisson lui monta le long de l’échine en croisant ses yeux injectés de sang et d’une intensité brûlante.
Ce n’est qu’à ce moment-là que la douleur arriva.
PJLOU PJLOU PJLOU !
Une gerbe de sang fut projetée hors de son cou, laissant sans voix tout témoin de la scène.
Qu’avait-il bien pu se passer ??
« … Heu ? » murmura Fiona, ne comprenant pas. Son corps était engorgé d’endorphines anesthésiantes, sécrétées naturellement par l’organisme lors de pics d’adrénaline extrême.
Mais la réalité ne tarda pas à la saisir.
Elle appuya immédiatement sa main sur son cou pour tenter de tarir le flux sanguin, les yeux révulsés d’effroi face à ce qu’elle percevait.
Un trou !
Un trou dans son cou !
Elle jeta un regard hébété vers Rui.
« … Ha… Haha… » Il rit de façon tremblante.
BOUM
Il planta un pied au sol.
BOUM
L’autre suivit peu après.
Il s’accrocha à l’arbre et se hissa tant bien que mal.
Il lutta pour retrouver la position debout. Son corps était un véritable désastre. Personne ne s’étonnerait qu’il s’écroule net à cet instant précis.
Et pourtant.
Il adopta sa garde, un faible sourire aux lèvres.
Il était exactement là où il voulait être.
« Approche… » Parvint-il à articuler. « Le combat ne s’achève que lorsqu’un de nous tombe. »
Elle le fixa avec incrédulité et stupéfaction.
Si Fiona avait anticipé que porter ce coup laisserait un trou de la taille d’un orteil dans son cou, elle n’aurait jamais osé l’infliger.
Mais elle l’avait fait, et c’est chose faite.
Rui avait contrecarré sa vigilance envers le Dard en feignant un transfert de poids corporel sur sa jambe droite, la convainquant qu’il ne le déplacerait pas et neutralisant ainsi la menace à ses yeux. Ce n’est qu’au moment exact où le Clignement s’intercala dans sa frappe qu’il activa le Dard.
On dit que la garde d’un combattant est à son point le plus faible au moment exact de sa frappe. Rui s’était taillé le rôle d’un chasseur patient, attendant imperturbablement le bon moment.
Et pourtant, même le couplage d’une carte maîtresse jamais vue avec son propre angle mort psychologique n’eût suffi en soi.
Non.
Il nécessitait un sacrifice. Un sacrifice que Rui assuma. Abandonnant sa garde, il renonça à sa défensive pour enfoncer le Dard plus vite, plus fort et plus en profondeur.
Tel était le prix payé pour avoir réussi un Clignement-Dard aussi précis.
Le coût était exorbitant.
Il en était certain : au moins quelques côtes étaient brisées. Les saignements s’accélérèrent. Sa chair avait été lacérée à multiples reprises. Son torse et ses membres n’étaient plus que bleus et gonflés, jusqu’à ses couilles qui lui tiraient violemment.
Tout cela n’avait cependant pas été inutile.
Les artères carotides et les veines jugulaires véhiculent des quantités massives de sang. Qui plus est, ce flux ne nourrit aucun organe secondaire, mais directement le cerveau.
Et Rui avait sectionné près de la moitié de ces vaisseaux dans son cou.
Et alors s’il s’était brisé quelques côtes ? Et alors si sa peau avait été mise en lambeaux ? Et alors s’il saignait de toutes ses plaies ?
Est-ce que ça faisait mal ?
Oui. Bien pire que ce que les mots pouvaient traduire.
Et il acceptait pleinement de l’endurer.
Il venait de l’amener à sa portée. Elle n’aurait plus désormais le luxe de l’écrasier patiemment.
À condition de la surmonter, de tenir le choc plus longtemps qu’elle !
Pourvu qu’il tienne, il restait en course !
Toute l’issue dépendait de sa réussite !
« Exactement… » Parvint-il à prononcer, le corps vacillant, les repères équatéraux qui s’effaçaient. « Il me suffit de… tenir. »
« Tenir… » Sa respiration se fit de plus en plus saccadée. « … Assez longtemps. »
Sa vision se trouble, s’assombrissant.
« Le com… bat… Ne s’ar… rête… pas… »
Ses bras retombèrent lourdement, ses mains pendantes sans force.
« … fini. »
BOUM
Il s’écroula dans une flaque de son propre sang.
...
Il ne tenta même pas de se remettre sur pied.
Aucun spectateur ne broncha. Des milliers de supporters s’étaient entassés dans le colisée, le cœur battant à grands coups d’attente et d’enthousiasme.
Pourtant, tous se figèrent sur place.
Pendant ce qui parut une éternité, chacun retint son souffle.
Tous attendaient simplement que Rui Quarrier se relève.
Et pourtant.
« Vainqueur : la représentante Fiona Roschem ! » proclama l’arbitre.
« Vous avez bien vu, messieurs-dames ! Fiona Roschem a tenu jusqu’au bout en finale, dominant le représentant Rui Quarrier pour s’attribuer le titre de Championne Martiale du vingt-septième concours ! »
Sa voix enthousiaste brisa le silence tandis que les projecteurs et les fumigènes de fête explosaient en lumière, arrachant la foule à sa sidération.
Le personnel médical s’était déjà rué vers les deux combattants. Une fois la première stabilisation effectuée, Rui fut précipité au secteur des soins pour entamer les traitements, pendant que Fiona reçut une unique potion de soin tandis que les infirmiers maintenaient une compression manuelle sur sa plaie.
À l’inverse, Rui était encerclé par une équipe de médecins s’activant frénétiquement pour stopper l’hémorragie. Ils connectèrent sur ses voies respiratoires des dispositifs en forme de masque, injectant de force des potions gazeuses dépressurisées dans ses poumons.
Rapidement, sa peau et ses chairs commencèrent à se refermer, imitées bientôt par les côtes fracturées, les os et les muscles lacérés. La régénération sanguine s’acheva dans un dernier soubresaut. Seulement à ce stade retrouva-t-il un teint vivant.
Pourtant, il demeura les yeux clos bien après. Les potions avaient certes pansé ses blessures, mais sa fatigue s’enracinait à un niveau bien plus profond. Son corps et son esprit réclamaient un repos naturel après avoir été mis à rude épreuve durant le Concours. Les potions restaurent, certes, mais elles exigent aussi. Et personne n’eut envie de brusquer Rui Quarrier après ce qu’il venait de subir.