Son entretien avec la présidente Amelia indiquait qu'elle n'avait pas percé ses desseins, très probablement. Cela restait tributaire du fait que les Sages Martiaux de la République de Gorteau avaient isolé son esprit du sien, l'obligeant à se fier à ses sens surhumains pour tenter de déchiffrer sa communication non verbale.
Il apparut qu'elle en était venue à croire sincèrement qu'il avait cédé. Dans la mesure où elle lui exposa les conditions pour obtenir ce qu'il voulait en échange de ses services, elle ne nourrissait vraisemblablement pas son stratagème.
Il s'efforça de le vendre du mieux possible, détaillant avec une franchise apparente la manière dont il souhaitait que l'argent soit viré et traité. Il joua à la perfection le fournisseur inquiet, rongé par le paiement.
Elle prit le temps de lui expliquer patiemment la situation avec l'ancien président Raymond et ce que Rui devrait accomplir.
« Si je fais du lobbying pour cela, il y a de fortes chances que les dirigeants du Parti Libertarien National le rejettent purement et simplement parce que l'initiative vient de moi ou de mon administration », l'informa la présidente Amelia. « Ces putains de libertariens nous traitent tous de traîtres pour avoir empêché une guerre destructive de proportions sans précédent d'éclater dans l'Est du Panama. »
Rui ravala la réplique qu'ils avaient raison.
Il pourrait garder ses remarques acerbes pour après lui avoir soutiré ce qu'il voulait.
« Donc, si vous voulez six mille milliards de dollars pour vos services, je vous recommande de faire vous-même du lobbying auprès de Raymond et de ses camarades », lui dit-elle calmement. « Il ne sera pas facile à convaincre, surtout quand il a été l'un de vos pires ennemis. Mais si vous y parvenez, vous obtiendrez les six mille milliards dont vous avez besoin. »
Leur rencontre prit fin peu après.
Ainsi, Rui trouva son second objectif. « Il est temps de parler à Raymond. »
Organiser cette rencontre ne posa aucune difficulté.
L'homme se trouvait assurément dans le pays et savait également que Rui y séjournait. Il fut aisé de faire passer un message et le désir de le rencontrer dans la journée. Vu l'importance qu'avait prise Rui, personne n'osait trop tarder à lui accorder une audience quand il détenait le pouvoir de faire ou défaire des nations.
Une rencontre fut bientôt arrangée au siège du Parti Libertarien.
« Je dirais que c'est un plaisir de vous rencontrer enfin, mais je mentirais comme un arracheur de dents », remarqua Rui en apercevant l'homme. « Franchement, j'aurais préféré ne jamais croiser votre route. »
« Le sentiment est réciproque, je vous l'assure », ricana Raymond. « Je n'ai accepté cette entrevue que parce que je soupçonne que je le regretterais si je ne le faisais pas. »
« Eh bien, vous n'avez pas tort. »
Finalement, tous deux s'assirent face à face.
L'homme ne semblait éprouver aucune gêne à s'asseoir en face de Rui, malgré le fait qu'il n'avait que deux Maîtres Martiaux pour gardes du corps. Rui aurait pu le tuer sans effort à tout moment, et à son crédit, il demeurait parfaitement impassible.
Cela augmenta le respect de Rui pour lui.
Il avait toujours considéré l'homme comme un outil. Un outil à utiliser et manipuler, mais il supposa que n'importe qui pouvait être réduit à l'état d'outil face à des dirigeants extraordinaires comme l'Empereur de l'Harmonie et le Premier ministre britannien.
« Alors, Prince de Kandrie, qu'est-ce qui vous pousse à solliciter mon audience, de toutes les personnes possibles ? » L'homme joignit le bout des doigts en se penchant en avant avec un soupçon d'intérêt.
« C'est en réalité très simple », répondit Rui avec nonchalance. « Bientôt, la vice-présidente d'Amelia présentera un projet de loi au Sénat gorteaun. Tout ce que je demande aux sénateurs et députés du Parti Libertarien, c'est de voter en sa faveur. »
L'homme se contenta de fixer Rui d'un air peu amusé. « Quel projet de loi ? »
« Un projet de loi détaillant la dépense consistant à me verser six mille milliards de dollars », répondit Rui calmement. L'homme fronça les sourcils. « Vous ne vendez pas bien votre cause, vous le savez ? » Rui esquissa un sourire. « C'est un projet de loi pour acheter mes services pour six mille milliards, en gros. En échange, je ferai percer autant de Seniors, d'Écuyers et d'aspirants au Royaume supérieur. »
« C'est un prix absurde », gloussa l'ancien président vers Rui.
« En temps de paix, oui », répondit Rui. « En temps d'apocalypse, le prix est tout à fait correct. Il n'y a rien que six mille milliards puissent vous acheter en ces temps qui vaille autant à l'Ère des Ténèbres que mon modèle Porte-Enfer et mes percées. »
L'ancien président tomba dans la réflexion face aux paroles de Rui.
C'était vrai qu'il n'y avait pas de meilleure façon de dépenser six mille milliards que d'obtenir durablement de très, très nombreux Artistes Martiaux et surtout des Maîtres Martiaux, dont certains deviendraient des Sages. Du moins, à l'Ère des Ténèbres.
« Mais ne vous en faites pas », continua Rui. « Tout cet argent finira par réinjecté dans l'économie gorteaunne et sera dépensé pour protéger Gorteau. »
Raymond fronça les sourcils. « Quoi... ? »
« Mon but était d'amener la présidente Amelia à céder et d'envoyer les Sages de Gorteau au Domaine des Bêtes, comme c'étaient vos intentions initiales quand vous avez participé au Sommet Humain en tant que président de Gorteau à l'époque », expliqua Rui. « Malheureusement, elle a refusé assez catégoriquement. » « Ha, parlez-m'en », ricana l'homme. « J'ai eu ce débat avec elle au moins cent fois depuis le début de l'Ère des Ténèbres. Elle n'écoute pas, cette putain de traîtresse. » « C'est pour ça que j'ai demandé six mille milliards », expliqua Rui. « J'utiliserai ces fonds pour commander les Sages Martiaux et les envoyer au Domaine des Bêtes. Ainsi, nous n'avons pas besoin de son aval. Nous pouvons simplement contourner son entêtement obtus. »
Les yeux de l'ancien président Raymond s'illuminèrent. « C'est... génial. Comme ça, vous pouvez contourner le pouvoir exécutif entièrement. J'ai enfin un moyen de déployer les Sages gorteauns au Domaine des Bêtes ! »
Il rumina l'idée avec enthousiasme, reportant son attention sur Rui avec une once de respect réticent. « Ha, tel père, tel fils. »
Rui haussa les épaules. « Bon, je prends ça pour un oui ? Je peux supposer que vous ferez passer le projet de loi quand vos sénateurs et députés tomberont dessus ? »
Malheureusement, l'ancien président s'avéra même moins manipulable que Rui ne l'avait espéré.
« Quelle preuve ai-je que vous tiendrez parole ? » L'homme dévisagea Rui. « Tout ça pourrait n'être qu'une mise en scène élaborée, pour ce que j'en sais. »