Il parvint pas à les duper, à son grand dam. Toutefois, il existait encore des moyens d'éviter d'aider le Prince Martial à devenir Écuyer. Il le fixa droit dans les yeux.
« Je ne peux pas t'apporter la preuve que cela fonctionnera », répondit Rui. « Cela pourrait même s'avérer dangereux pour ton psychisme si ta détermination à atteindre le Royaume d'Écuyer est faible. »
« Ma détermination à atteindre le Royaume d'Écuyer est forte, sois-en certain », les yeux du Prince Martial brillèrent d'une résolution farouche. « Quelle est cette méthode que tu as en tête ? »
« Ne nous emballons pas, Altesse », Rui poussa un soupir. « En premier lieu, j'ai déjà fait part de ma position concernant ta politique en tant que dirigeant, non ? »
« Mais notre accord… »
« Notre accord prévoit aussi une indemnité de rupture en cas d'arrêt non prévenu de ma part », rétorqua Rui. « Elle est élevée, mais je peux la payer. »
Il le toisa simplement, droit dans les yeux, une expression maîtrisée, délivrant un message subtil. Même s'il pouvait l'aider, cela ne signifiait pas qu'il le voulait, ni qu'il le ferait.
Il avait déjà clarifié sa position sur une nation guerrière dirigée par des Artistes Martiaux. Il n'appréciait pas ce qui adviendrait si le Prince Raijun devenait Empereur. Alors pourquoi le soutenir en l'aidant à percer vers le Royaume d'Écuyer ?
« Cela va à l'encontre de l'esprit de notre accord, tu le sais », le Prince Raijun poussa un soupir.
« Je ne t'insulterai pas en le niant », répondit Rui. « Pourtant, il y a des choses plus importantes que les principes. »
Rui ne nia pas qu'il n'agissait pas de bonne foi. Le fait est qu'il avait accepté d'aider le Prince Raijun sincèrement, et qu'il en vint à regretter cette décision ; il cherchait donc à se dédire, contre l'esprit de l'accord.
Rui ne se sentait pas bien là-dedans, mais il se serait senti encore pire en aidant le Prince Martial. Il avala donc un peu de sa culpabilité et arbora une façade de défi.
Heureusement, le prince était bien trop déterminé à atteindre le Royaume d'Écuyer pour s'en soucier.
« Dis-moi d'abord quelle est ta solution », ordonna le Prince Martial d'une voix sévère. « Elle peut être nulle, ou il est possible qu'elle soit imparfaite et que les deux éminents Maîtres à mes côtés me le signalent si c'est le cas. »
Rui ricana intérieurement ; ils n'étaient même pas capables d'articuler clairement le problème du prince. S'il ne doutait pas de leur prouesse martiale ni de leur sagesse forgée par des siècles de poursuite de leur Voie Martiale, il y avait des choses qu'ils ne pouvaient pas faire.
« La solution est plutôt simple », entama Rui d'un ton calme. « D'abord, j'étudie ton Art Martial et je l'observe en profondeur. Ensuite, je le copie. »
Les yeux du Prince Raijun s'écarquillèrent. « Le… copier ? »
« Exact », acquiesça Rui. « Ce devrait être assez simple, toutes choses considérées. Une fois copié, je corrigerai tous les micro-défauts et je te montrerai comment ton Art Martial devrait être, puis je pourrai t'entraîner à corriger ces défauts grâce à cet Art Martial copié. »
Tous trois le fixèrent, stupéfaits.
« Copier mon Art Martial… ? » marmonna le Prince Raijun. « Tu peux faire ça ? »
« Eh bien, oui. »
« …Tu as idée du nombre d'années que j'ai consacrées à mon Art Martial ? » murmure doucement le Prince Raijun.
Rui poussa un soupir. « Ce n'est pas si grave, honnêtement. »
Rui se demanda comment ils réagiraient face à la capacité de copie d'Ieyasu s'ils étaient déjà sidérés par la sienne, bien inférieure.
Cela montrait simplement à quel point leurs deux Arts Martiaux étaient anormaux.
« Une telle capacité devrait être prouvée », remarqua l'un des Maîtres Martiaux se tenant aux côtés du prince. « Ta parole n'est pas crédible, Senior Quarrier. »
« C'est le prince qui m'a demandé quelle était la solution, j'ai juste répondu », haussa les épaules Rui. « Je n'ai pas encore décidé de lui fournir mes services ; s'il me croit pas, ça m'arrange tout aussi bien. »
Peu lui importait, en fin de compte ; c'était juste dommage qu'il ait eu une épiphanie au mauvais moment, la dévoilant.
« Non », la voix déterminée du prince trancha dans l'atmosphère. « Tu es le Senior Martial le plus prodigieux qui soit. La puissance de ton Art Martial est connue. Je crois qu'il y a du crédit à accorder à ta solution. Je veux la voir à l'œuvre. »
« Comme je l'ai dit », répondit Rui d'un ton posé mais ferme. « L'indemnité de rupture est à ma portée. Il serait avisé de parler de ton offre, plutôt que de ton exigence. Le prix pour aider un prince avec qui je suis en désaccord idéologique est plutôt élevé, Altesse. »
Le Prince Martial le regarda, surpris. « Senior Quarrier, je ne pense pas qu'un autre Senior Martial aurait osé me tenir de tels propos. Je suis le soixante-
douzième prince de l'Empire kandrien. Je suis le seul prince à avoir rejoint l'Union Martiale et à en avoir exploité la puissance, et le seul prince Artiste Martial à l'heure actuelle. Je suis l'un des sept candidats au trône. »
« Et je suis le seul capable de t'élever au Royaume d'Écuyer », répondit Rui calmement.
L'air se tendit, vrillé par la tension qui montait entre les deux silhouettes.
Pourtant, le prince ne riposta pas.
Il n'osa pas.
Le bruit de son silence arracha un mince sourire au coin de la bouche de Rui.
'Il est plus désespéré d'atteindre le Royaume d'Écuyer qu'il ne le laisse paraître.'
Rui le suspectait de plus en plus depuis le début de la conversation. Le Prince Martial avait bien camouflé son jeu au départ, mais il avait laissé percer son trouble quand il comprit intuitivement que Rui avait une solution. Montrer l'urgence de son besoin n'est jamais une bonne idée, car cela renforce la position de Rui dans la négociation.
Rui n'avait besoin de rien de sa part.
D'ordinaire, Rui aurait craint l'ampleur du pouvoir accumulé par le prince. Des Seniors Martiaux, des Maîtres Martiaux, et même un Sage Martial.
Pourtant, les calculs de Rui avaient pris tout cela en compte.