Elle passa rapidement aux autres invités, les engageant dans des conversations individuels. Rui fut reconnaissant qu'elle ne s'attarde pas trop sur lui, acceptant son refus avec grâce et passant à la suite.
Elle mentionna délibérément le fait qu'il avait accepté d'être le précepteur du prince Ruijan. Il semblait que la nouvelle s'était bel et bien répandue, et cela influençait la manière dont les autres le regardaient. Il poussa un soupir, soulagé d'avoir franchi cette étape sans encombre.
Le prince Ruijan avait raison dans une certaine mesure : les autres princes et princesses qui n'étaient pas strictement associés à l'Art Martial d'aucune façon n'étaient pas prêts à aller jusqu'à le faire changer d'avis et à l'intégrer dans leur faction.
Il était vrai que le prince Ruijan avait insisté bien davantage lorsqu'il s'était adressé à Rui.
« Bon, alors… » Il poussa un soupir. « Je suppose que je peux simplement profiter du reste de cette réception sans problème. »
Pourtant, il avait tort.
Il ne fallut pas longtemps avant qu'un orchestre ne commence à jouer. Des couples se mirent à danser au centre de la salle tandis qu'ils s'invitaient mutuellement à danser.
Le temps sembla ralentir dans la vision de Rui tandis qu'il percevait le regard de nombreuses dames se porter vers lui. Son esprit parcourut son Palais Mental tandis qu'il se remémorait une règle du manuel de savoir-vivre qu'il avait lu.
Il était considéré comme hautement inconvenant pour un homme de refuser une invitation à danser de la part d'une dame. 'Putain…' Maudit-il. 'Je ne sais pas danser.'
Il analysa rapidement les mouvements des couples qui dansaient, les mémorisant en un clin d'œil.
Au moment où la première dame s'approcha de lui, il avait tout juste réussi à mémoriser la chorégraphie.
« Senior Quarrier, je suis Varnika Nerman, la fille du Ministre de l'Art Martial, » lui sourit-elle, effectuant une brève révérence. « Voulez-vous m'honorer d'une danse ? »
Sa main menue se tendit vers lui.
Elle paraissait avoir la vingtaine, quelques années de moins que lui. Rui comprit instantanément que cette proposition était aussi un geste d'amitié de la part du Ministre de l'Art Martial, plutôt qu'un intérêt purement personnel de la jeune femme.
« Mais bien sûr, mademoiselle Varnika, » sourit Rui, acceptant sa main tout en ignorant le sourire amusé de Julian.
Il parvint à imiter parfaitement les mouvements de la danse, valsant prudemment avec la femme. « Vous dansez bien pour une première fois, Senior Quarrier, » commenta-t-elle légèrement. « C'était si évident que ça ? »
« Pas du tout, en fait. Vos mouvements sont parfaits, mais votre manque d'aisance et votre malaise sont bien visibles, » remarqua-t-elle en se rapprochant de lui jusqu'à ce que leurs hanches se touchent. « C'est un honneur de faire la connaissance du plus jeune Senior Martial de l'histoire. »
« Vous me flattez avec ces mots immérités, ma dame. »
Son expression se fit désapprobatrice. « Vous êtes bien trop humble, Senior Quarrier. »
« Pas du tout, je… »
« Pardonnez-moi, mais je ne complimentais pas votre modestie, » le coupa-t-elle, à sa grande surprise. « Pour quelqu'un de votre puissance, de votre talent, de votre stature, de votre potentiel et de votre valeur… vous êtes bien trop humble. Les gens de ce monde devraient connaître leur place, et il semble que vous ne connaissiez pas la vôtre. »
Les yeux de Rui s'illuminèrent de surprise alors qu'elle lui ordonnait si hardiment de connaître sa place, en face. C'était en fait rafraîchissant, mais cela contredisait les règles du manuel de savoir-vivre qu'il avait mémorisé dans l'espoir de ne rien faire qui puisse être interprété comme une offense intentionnelle.
« Vous pouvez venir d'un milieu modeste, mais votre statut actuel dans notre grand empire est bien supérieur à cela. Vous devriez avoir un ego à la hauteur de votre puissance et de votre statut actuels, » lui dit-elle directement. « Pourtant, vous agissez encore comme un Artiste Martial ordinaire et sans relief. Votre attitude reflète un manque de valeur pour votre puissance. Votre humilité est une insulte à votre puissance. N'importe qui d'autre à votre place aurait un ego qui sied à votre puissance et votre valeur actuelles, car il comprendrait à quel point il est supérieur aux plébéiens. »
Rui n'avait jamais entendu une telle philosophie personnelle de toute sa vie, ni de ses vies. Ne pas être égocentrique au sujet de sa puissance était une insulte à celle-ci ? C'était presque incompréhensible. Il n'était même pas sûr de comment disséquer cela, d'autant qu'il devait maintenir un sourire de façade tout en calculant ses prochains mouvements pour la danse, n'ayant aucune mémoire musculaire pour cela.
« L'humilité est une insulte à la puissance, dites-vous ? » Rui haussa un sourcil.
« En effet. La puissance vous octroie un ego. Ne pas user de sa puissance n'est pas seulement une insulte, c'est un mal. Vous êtes fort pourtant vous vivez vos jours comme si vous ne l'étiez pas, c'est la plus grande insulte à la puissance, » lui dit-elle fermement. « C'est aussi une insulte envers tous ceux qui désirent et ont besoin de puissance. Ce n'est pas différent de vider de l'eau dans un égout devant une personne assoiffée. »
Incompréhensible, mais aussi fascinant. C'était fascinant qu'il existe des gens qui croient sincèrement de telles choses. « Alors que voudriez-vous que je fasse ? Comment voudriez-vous que j'agisse et que je vive ? »
« Déjà, vous pouvez vous tenir plus droit. Vous pouvez bombez plus le torse, et relever le menton. Votre maintien physique actuel sied davantage à un Écuyer Martial qu'à quelqu'un de votre stature, » l'informa-t-elle. « Socialement, vous devez faire davantage montre de votre puissance. Vous ne devez pas tolérer l'irrespect des autres hommes, vous devez être plus disposé à employer votre puissance pour prendre des femmes de statut inférieur au vôtre comme vous le pl… »
« Ok, ça suffit, » Rui sentit un mal de tête lui venir.
Est-ce ainsi que pensaient les gens de la haute société ? Que la puissance seule permettait à n'importe qui d'agir n'importe comment et de s'en tirer ?
C'était faux. Rui ne pensait pas qu'il soit approprié de laisser une telle chose se produire. Peu lui importait qui ou pourquoi, mais abuser des autres simplement parce qu'on en a la capacité était hautement inapproprié. En étudiant son expression, il put voir qu'elle croyait réellement chaque mot qu'elle prononçait.
Cela ne fit que renforcer sa conviction de rester à l'écart de cette classe de société, avec laquelle il n'avait aucun intérêt à se mêler.