La technique de conditionnement différait quelque peu de celles qu'il avait observées au Royaume d'Apprenti.
D'après ce qu'il parvenait à en déduire, la raison tenait au fait que le Corps martial parvenait à s'acclimater aux stimuli nuisibles bien mieux qu'un corps humain lambda. Une autre capacité déficiente chez l'être humain, mais le processus de percée d'évolution vers le Royaume d'Écuyer comptait parmi les rares procédés capables d'octroyer cette aptitude, même à un organisme qui ne la possédait pas initialement.
En soumettant systématiquement certaines zones de son corps au poison, tout en utilisant des potions de soin conjuguées à son propre facteur de guérison inné, il finirait par générer une nouvelle génération cellulaire dans une zone localisée, capable de résister et de contenir le toxique jusqu'à ce qu'il décide de s'en servir.
Quant aux mécaniques précises, il devrait les mettre au point, mais tant qu'il établirait un système basique permettant de libérer la substance dans ses tissus dès lors qu'il ressentirait le besoin d'amplifier sa régénération ou son endurance, ça irait.
Rui se mit au travail sans attendre, afin de corriger les failles de cette technique.
À sa grande surprise, le sujet recelait en réalité une profondeur considérable quant aux modalités de déclenchement du poison, à son lieu de stockage ou encore à ses principes actifs.
Ce n'était là nullement un problème isolé, eu égard au degré de liberté dont il disposait pour personnaliser cet aspect du protocole.
Nombre d'Artistes Martiaux spécialisés dans les toxines maintenaient leurs stocks dans des compartiments inertes à l'intérieur de leur organisme jusqu'au moment précis de l'action.
Cette disposition leur permettait de déployer leur poison à loisir, au gré de leurs envies.
L'Écuyère Herea n'appliquait toutefois pas nécessairement cette méthode. Le fait qu'elle ressente le besoin de se bande les bras indiquait clairement que son poison y était actif en permanence.
Rui n'avait franchement pas l'intention d'emprunter cette voie. Il ne pouvait se permettre de maintenir une exposition continue au toxique.
À mise à part le risque d'affaiblir durablement sa constitution, choix qu'il rejetait carrément, il souhaitait garder le contrôle total du moment où cela se produirait, plutôt que de laisser le processus tourner en boucle sans interruption.
Tout l'intérêt du Projet Métabody résidait précisément dans sa capacité à choisir et modeler l'apparence de son Corps martial ; il ne pouvait tolérer un système échappant à toute direction consciente.
C'était son obstacle principal.
Heureusement, il restait contournable.
Il entama immédiatement l'entraînement dès lors qu'il eut finalisé les paramètres optimaux de fonctionnement et d'apparence de la technique.
Le poison était logé sous la quasi-totalité de son épiderme, l'empêchant de transpasser sur l'adversaire au moindre contact. Pour le déclencheur, il parvint à déterminer un système basé sur une simple impulsion électrique destinée à assouplir les poches tissulaires ainsi créées, favorisant ainsi la fuite du liquide toxique.
Le principe ne différait en rien d'un influx nerveu normal ordonnant aux muscles un mouvement spécifique.
Une fois cette base établie, il ne restait plus qu'à lancer le processus dans les meilleurs délais. Il entreprit aussitôt le conditionnement et l'acclimatation nécessaires. Cela consistait à soumettre les zones ciblées de son tissu cutané à la Rosée du Faucheur. Plus exactement, il ne visait qu'une surface tissulaire suffisamment réduite pour développer une immunité locale face à la Rosée, afin que ces zones servissent ensuite de réserve et de réceptacle.
La procédure s'avéra nettement plus douloureuse qu'il ne le prévoyait. Il sembla que les premières fortes expositions rendirent son corps extrêmement vulnérable à la douleur, aux lésions tissulaires et à la mort cellulaire massive.
Tel était l'un des obstacles majeurs du protocole : il fallait que l'organisme endure une quantité colossale de souffrances et de nécroses pour fin par acquérir la capacité d'intégrer les substances toxiques.
Rui avait déjà traversé une expérience comparable lors de l'incorporation des minéraux ésotériques dans son propre corps, ainsi que dans celui de Kane, leur permettant ainsi de maîtriser leurs techniques foudroyantes.
Toutefois, cette matière première n'était ni de loin aussi toxique, ni aussi virulente qu'un véritable venin, et aucun des deux n'avait rencontré de difficulté majeure à assimiler rapidement les mécanismes de ladite technique par la suite.
Il espéra que le résultat serait similaire pour les techniques de poison, mais hélas, l'apprentissage paraissait loin d'aussi fluide ou rapide qu'aux dernières fois.
'Ce n'est pas gagné,' grommela-t-il un jour alors que la surexploitation physique le poussait à recracher du sang.
Les poisons demandaient le plus grand sérieux. Il réalisa qu'atteindre une résistance suffisante pour enfermer le poison dans des réserves sans altérer ses performances pendant leur rétention s'annonçait laborieux.
La formulation de la technique était en réalité triviale pour un professionnel de son calibre une fois les marges de manœuvre identifiées, mais peaufiner un art toxique manifestement hors de sa spécialité signifiait qu'il rencontrerait infiniment plus de difficultés qu'un adepte du domaine.
Cela demeurait vrai même lorsque vous n'étiez qu'Apprenti Martial : les Artistes orientés poison s'y acclimataient bien mieux que les profanes, et ce, même au stade d'Apprenti alors que leur anatomie restaient strictement humaine.
Rui soupçonnait que le cerveau secondaire en était la cause ; chez les individus dont la Voie Martiale gravitait autour d'un domaine comme le poison, l'organisme était effectivement prédisposé à la contamination, mais le cerveau secondaire exerçait une emprise régulatrice sur le système endocrinien, modulant les hormones et autres fonctions physiologiques nécessaires pour neutraliser un intrus hautement nocif.
Cela impliquait que leur organisme traitait la substance toxique elle-même avant même que le signal douloureux n'arrive au cortex.