Ce n'est pas comme si une dizaine d'années s'étaient écoulées depuis cette fête de célébration du guérisseur de rang S… Mensonge.
« Luciel-kun ? Qu'est-ce que tu marmonnes depuis tout à l'heure ? »
« Ah, Catherine-sama, pardon. Une narration qui me trottait dans la tête a soudain refait surface. »
« Une narration ? Tu rêvais de devenir barde ou quoi ? »
« Non, rien de tel. »
Il fallait que je nie. J'en ai ras-le-bol des surnoms bizarres.
« Enfin, il doit être fatigué, lui aussi. Après tout, ça ne fait qu'un mois depuis la cérémonie, et il a déjà rédigé ces directives. »
C'est l'archevêque Maldan qui parle. Un vieillard doux et pieux.
« C'est vrai. Toutefois, le contenu reste encore un peu grossier. »
La voix suivante vient de M. Muneira, qui a une tronche de marchand véreux mais qui fait en fait office de négociateur et de diplomate, le bras droit du pape.
« En effet. Si on les publie en l'état, les guérisseurs risquent de faire grève. »
C'est Don Gahaha qui l'affirme, avec son nom qui sonne comme une blague. C'est lui qui a traîné des pieds jusqu'au bout pour la rédaction de ces directives, mais c'était le chef d'une faction. Après la cérémonie, on l'a poussé au bord de la disgrâce, et il a eu un retour de conscience ? Il s'est mis à travailler sur le projet de loi.
« Mais s'il s'agit d'un ordre du pape, vous ne pouvez pas désobéir, non ? »
C'est ainsi qu'on se retrouve dans le rôle de médiateur, M. Burtus, l'ancien chef des chevaliers-prêtres. Blessé, il s'est reconverti en guérisseur pour servir l'Église, et c'est le plus jeune à être devenu archevêque à quarante et un ans. Faut pas juger sur le nom, hein ?
« Précisément. C'est pour ça qu'une grève est possible. Ceux qui faisaient comme bon leur semblait jusqu'ici vont forcément réagir, et Luciel-dono, qui a été le fer de lance de cette réforme, deviendra sans aucun doute la cible d'assassinats. »
M. Don Gahaha n'est pas hostile à la réforme, c'est juste que la vitesse lui fait peur, donc il joue la prudence.
« C'est vrai, mais si on ne redresse pas la guilde des guérisseurs gérée par le siège de l'Église de la Sainte Confédération de Shurule, maintenant, quand Luciel-kun disparaîtra et qu'une émeute éclatera, ce sera bien pire. »
Depuis qu'elle a récupéré son poste, Catherine-san dégage une aura à la Brod-san, et ça fait un peu peur. En plus…
« … Hmm ? Luciel-kun, tu as un avis ? »
Une ESP qui capte la présence des gens à la perfection.
« Savez-vous pour qui on a fait ces directives ? »
« C'est pour les patients, non ? »
Cette réplique fuse, et tout le monde acquiesce.
« Oui. Mais c'est aussi pour les guérisseurs. Dans la ville de Meratoni, où je suis devenu guérisseur pour la première fois, il y avait d'excellents guérisseurs capables d'utiliser High Heal. Je ne sais pas ce qu'ils pensaient avant d'y arriver… mais ils ont dû fournir des efforts considérables et accumuler une sacrée expérience. C'est triste, un monde où ceux qui ont tant peiné se font haïr. Les guérisseurs sont humains, c'est pas étonnant qu'ils soient aveuglés par l'argent ou les désirs matériels, mais s'ils ne pensent qu'à plumer tout le monde, ils salissent leur propre passé. Et si les gens peuvent aller plus facilement à la clinique, le prix unitaire baissera et la charge de travail augmentera, mais en contrepartie, le nombre de patients soignés augmentera, les compétences des guérisseurs monteront, et ils deviendront des gens respectés. Peut-être qu'un jour, "guérisseur" deviendra le métier numéro un dont on rêve. Non ? On veut bien construire cet avenir ? J'ai été long, mais comme le dit Don Gahaha-sama, avançons en fixant une ligne de compromis pour que ce que Catherine-sama craint n'arrive pas, tout en faisant évoluer les mentalités petit à petit. Moi aussi, en tant que guérisseur de rang S, je ferai de mon mieux. »
« J'avais pas idée que tu réfléchissais à ce point. Je vais me bouger pour ne pas perdre face à toi, Luciel-kun. »
« Hum. Alors, creusons un peu plus ces directives, tiens. »
« Hein ? Pourquoi tout d'un coup vous êtes si motivés ? »
« En tant que guérisseur de rang S, sauver les gens. Je n'aurais jamais cru entendre ces mots légendaires dans la bouche d'un si jeune homme qui a eu le courage et les résultats pour devenir guérisseur de rang S. »
Légende ? Citation ? Je pige pas.
« Euh ? »
« Utiliser les mêmes mots que le fondateur de la guilde des guérisseurs, Reinster Gastard-sama, ça en dit long. »
« Bon, d'abord, faisons passer ces directives, puis le projet de loi. On est en train de faire bouger le monde de nos propres mains, hein… »
« C'est pas exagéré… non. Cette réunion pourrait bien finir par être transmise par les poètes comme une légende. »
Hein ? Tout le monde parle avec une fièvre bizarre. Mais ce qui m'intrigue, c'est que le déclencheur, c'était les mots "en tant que guérisseur de rang S".
« Et moi, alors ? »
« En effet. On peut pas te laisser partir seul. Soit on te forme une escorte au sein de l'ordre des chevaliers, soit, si tu dois agir en infiltration, tu peux engager des mercenaires ou des aventuriers. »
« Y a pas d'esclaves dans la capitale, mais c'est une option, non ? »
« Avec la carte de guérisseur de rang S, tu peux entrer même dans l'Empire de Ilmacia. »
« On a mis en place des rapports réguliers, mais comme vous avez décidé de vérifier par vous-même qu'il n'y a pas de fraude, il faut aussi contacter la ville magique indépendante de Neldahl pour améliorer les Magitsudama. »
Hein ? … Comment on en est arrivé là ?
« Il faudra aussi préparer une carte du monde. »
« Mais avant ça, Luciel-kun, si tu pars en voyage, l'équitation est indispensable. En voiture, tu te fais repérer par les bandits. »
« Si j'étais plus jeune, j'y aurais été moi aussi. Vraiment dommage. »
« La plupart des petits villages n'ont pas de guérisseur. Je vous demande de les soigner au nom de l'Église. Bien sûr, le salaire sera plus élevé qu'avant, alors donnez le maximum. »
« Très bien, tout le monde. Faisons en sorte que Luciel-dono puisse quitter l'Église au plus vite pour son voyage. »
« Oui (Ouais) (Ah) (Ouais). »
Et c'est ainsi que les directives et le projet de loi, qui commençaient à prendre forme, furent confiés aux spécialistes de chaque domaine pour être menés à bien à fond.
Permettez-moi de le crier une fois de plus. Comment on en est arrivé là ?
Devant une telle vitesse, je n'ai même pas pu trouver les mots pour m'opposer, et je n'ai pu que regarder, hébété, la réunion s'emballer.
Le contenu intégré aux directives était varié, mais pour faire simple, ça donnait ça :
• Explication préalable avant le traitement. • Présentation du devis avant d'intervenir, une fois l'explication terminée. • Grille tarifaire de la magie de guérison, tarification selon les compétences du guérisseur. • Les réductions sont laissées à l'appréciation de chaque clinique, mais dans une certaine fourchette. • Pour les patients urgents, obtenir l'accord de l'accompagnant pour le paiement.
C'était tout, mais comment ça allait évoluer, je l'ai laissé aux spécialistes.
Le projet de loi prévoyait aussi la création d'une assurance via la carte de garde de la guilde des aventuriers et la carte de citoyen, mais dans un monde où le concept d'assurance n'existe pas, on verra bien si ça aboutit.
Pendant que le squelette des directives et du projet de loi se construisait, en écoutant le calendrier de mise en œuvre, la méthode de notification aux antennes de la guilde des guérisseurs et les rapports sur l'état actuel de chaque clinique, j'ai réalisé un truc.
Moi qui suis au cœur de la guilde des guérisseurs, au siège de l'Église, je ne connaissais rien ni de l'Église, ni de la guilde des guérisseurs.
Du coup, j'ai dû apprendre sur l'Église, mais ceux qui m'ont vu ont cru que j'étais un jeune homme pieux malgré mon âge, le nom de "guérisseur de rang S" a pris vie tout seul, l'info est arrivée au pape, et il a été décidé que Luciel partirait en voyage à ses vingt ans.
Comment occuper cette année et ces cinq mois, c'était laissé à ma discrétion.
Le monde apprendra à connaître Luciel… juste un tout petit peu plus tard.