Nous avons de nouveau visité la capitale impériale…… plus exactement, Lionel s'est retrouvé mêlé à des ennuis considérables.
Ce ne sont pas des militaires qui nous ont accueillis à notre retour, mais des civils — le chancelier, qui agit pour l'intérêt de l'Empire, et ses collègues.
Pour couronner le tout, on ne sait par quelle oreille ils ont été informés, mais des nobles se sont également pointés, transformant la situation en un imbroglio inextricable.
Pour eux, Lionel est toujours le général de l'Empire.
Une rumeur s'était répandue comme une traînée de poudre : Lionel aurait sommé l'empereur d'abdiquer en faveur du prince Albert.
Nul ne sait qui a lancé ce bruit, mais toujours est-il que les fonctionnaires du clan du chancelier et la noblesse impériale se sont retrouvés réunis en un conclave anormal.
Lionel suppose que la plupart sont venus pour jauger ce qu'il compte entreprendre.
On ne peut pas dire qu'il ait tort……
D'ordinaire, quel que soit son rang de général, exiger l'abdication du souverain relève de la haute trahison, passible du crime de lèse-majesté.
Mais si l'empereur, le prince Albert et Lionel lui-même se rendent ensemble sur le champ de bataille immédiatement après, la donne change radicalement.
Lionel est un sujet de l'Empire et le maître d'armes du prince Albert : une relation de confiance établie est donc présumée.
Si le prince Albert, dont on colportait la disgrâce, accède au trône, Lionel deviendrait le détenteur de la plus grande force militaire et de la plus forte influence politique de l'Empire.
Certains en viennent même à spéculer que les agissements de Lionel pourraient avoir l'aval de l'empereur, voire avoir été ourdis par ce dernier.
Cet épisode a pris une importance capitale dans la lutte de pouvoir interne, bien supérieure à la guerre contre le royaume de Louvrek.
Leur avenir à eux dépend de la manière dont ils parviendront à s'attacher Lionel, ce qui explique leur empressement.
Du temps où il était général impérial, Lionel n'a jamais créé ni rejoint de faction, se consacrant uniquement aux champs de bataille sans s'immiscer dans la politique intérieure.
« C'est pourquoi personne dans l'Empire ne me connaît vraiment en profondeur », avait-il lui-même déclaré un peu plus tôt.
Accessoirement, l'artisan de ce bourbier n'est autre que le prince Albert.
En présence même de l'empereur, devant le chancelier et les nobles, il s'est agrippé à Lionel et à moi comme un enfant.
Du coup, c'est moi — non, c'est nous tous — qui avons attiré tous les regards.
Pour la suite, le prince Albert s'est attiré la colère de Forenoir et a reçu un coup de pied arrière, mais tant que la nature de nos liens reste opaque, les fonctionnaires, chancelier en tête, et la noblesse impériale n'osent pas bouger.
On ignore s'ils font preuve d'une prudence inhabituelle ou s'ils considèrent le prince Albert comme une marionnette de Lionel.
Et c'est dans la salle d'audience que Lionel a entrepris de tout expliquer.
L'empereur sur son trône, le prince Albert debout à sa droite, Lionel à sa gauche.
Dolan participe également à la rencontre, aussi le bateau volant est-il rangé dans le sac magique.
Forenoir nous accompagne naturellement, et son apparence insolite attire force regards. Mais dès qu'on a tenté de s'approcher, il a déployé un cercle magique pour intimider les curieux, qui ont battu en retraite.
Puis Lionel a commencé à parler d'une voix posée.
« Je suis né dans cet Empire, j'ai combattu pour lui, dans l'espoir de devenir une pierre angulaire de son avenir. Je n'ai aucun regret. Pourtant, Votre Majesté m'a trahi, s'alliant aux manipulateurs de démons du duché de Branju pour me nuire. »
L'assemblée se mit à bruyamment s'agiter.
Lionel la calma d'un geste de la main et poursuivit.
« Il y a près de trois ans, sur un champ de bataille, on m'a fait avaler du poison et sectionné les tendons des jambes. Sur l'ordre de Votre Majesté, présent ici. Pourchassé, j'ai fini par devenir esclave. »
Tous doutèrent de leurs propres oreilles.
Pourtant, puisque Cloud usurpait son identité, leur stupeur est compréhensible.
« J'ai eu la chance d'être sauvé à Yenice par le sage Luciel-sama, et depuis je le sers. Le « moi » que vous avez connu récemment n'était donc pas le vrai moi. C'est pourquoi je n'ai aucun intérêt pour les jeux de pouvoir de l'Empire qui vous préoccupent. »
Un vieillard se présentant comme le chancelier leva la main et interrogea Lionel.
« Général, savez-vous qui a pris votre place ? »
« Un réincarné né au duché de Branju, un être rare venu d'un autre monde. Ce matin même, il a perdu la tête de ma main, avec l'aide du sage Luciel-sama. Et le plan de démonisation que cet homme et Votre Majesté meniez a été entièrement détruit. »
« …… Mais n'était-ce pas un moyen d'accroître la puissance militaire de notre pays ? »
La question vint d'un homme d'une quarantaine d'années, dont l'armure allait à ravir à un guerrier.
« Veux-tu dire que tu aurais voulu devenir un démon, perdre raison et sentiments pour te transformer en arme humaine ? »
« Non, c'est… »
L'homme bredouilla, le visage baissé.
« Le véritable soldat impérial verse son sang pour la patrie, se discipline pour la protéger, forge son corps par un entraînement sans fin et déploie sur le champ de bataille une force quasi divine. Ce n'est pas une puissance qu'on s'arroge par des artes maudits. »
Un silence de tombeau régna dans la salle d'audience.
« Je l'ai déjà dit : en mon for intérieur, j'ai déjà quitté mes fonctions de général. Aujourd'hui, je sers le sage Luciel-sama en tant que serviteur, et je combats démons, roi démon et dieu maléfique. Vous pouvez donc être tranquilles : je n'aurai plus rien à faire de l'Empire. »
Pourtant, quand la nouvelle de sa démission se propagea, les militaires présents commencèrent à s'affoler, ce qui est bien naturel.
La force de Lionel rivalise avec celle du Maître, capable de blesser un dieu maléfique……
« J'ai trop parlé. Votre Majesté a agrandi l'Empire par sa sagacité, mais il a trempé dans la magie interdite et a failli devenir lui-même un démon. C'est pourquoi l'empereur de l'Empire… »
Lionel posa un regard sur le prince Albert, secoua la tête, porta son regard plus loin et prononça un nom.
« Je propose que le trône reste vacant jusqu'à ce que la sainte Melfina désigne son successeur, et que les chefs de chaque faction continuent d'administrer le pays comme par le passé. Voici mes derniers mots en tant que général impérial. »
Hein… ?! Un développement pour le moins inattendu.
Pourtant, aussi bien le chancelier que les militaires semblaient soulagés.
Seul le prince Albert, l'air consumé, restait en marge. Lionel adressa une ultime mise en garde aux dignitaires impériaux.
« Ah, un dernier avertissement. Si l'Empire remet un jour les mains dans la magie interdite, ce sera le jour de l'anéantissement de l'armée impériale… La prochaine fois, je ne ferai pas dans la demi-mesure et je ne vous laisserai même pas le temps de le regretter. »
Cela dit, il tapa sur l'épaule de Gradias, qui se trouvait sur son passage, et lui chuchota quelque chose.
Puis il vint jusqu'à nous, un sourire aux lèvres.
« Allez, filons fissa de l'Empire. Ils n'auront pas de sitôt la tête à s'occuper de nous. »
Ses paroles nous firent rire, et nous quittâmes le château impérial en riant, sortîmes le bateau volant et nous enfuîmes dans les cieux.