Après avoir fini de manger avec tout le monde à la guilde des aventuriers, je décidai de passer par le sous-sol pour récupérer mon maître avant de rentrer à l'église.
Ce que j'y vis, ce fut mon maître qui ricanait avec assurance malgré son état pitoyable, et des aventuriers encore plus mal en point qui me regardaient en s'accrochant à moi comme à une bouée de sauvetage.
« Maître, vous y étiez mêlé après tout ? »
« Ouais. Ces gars-là ont pas mal de ressort. »
Mon maître en parlait avec joie, mais les visages des aventuriers s'assombrissaient.
Ils devaient penser qu'il s'était retenu et qu'il avait joué avec eux.
« Je viens chercher le maître parce qu'on rentre. Merci à tous d'avoir tenu compagnie au maître. Je vais vous soigner tout de suite. »
« Hé, ne dis pas ça comme si je m'étais fait tabasser. »
J'ignorai superbement mon maître et lançai un *Soin de zone supérieur* sur lui et les aventuriers pour les soigner.
« Merci pour vos conseils, maître Senpû. »
« Nous manquions encore de force. »
« Merci aussi à vous, maître Seihen. »
« Le disciple de maître Senpû ne peut être que maître Seihen. »
« Nous, nous ferons de notre mieux de notre côté. »
Ils nous remercièrent, maître et moi, tout en prenant progressivement leurs distances, et grimpèrent l'escalier du terrain d'entraînement sans écouter les paroles de mon maître.
En regardant leur dos, mon maître laissa échapper un seul mot.
« Tch, des types sans cran. »
Ce monde est vraiment plein d'injustices.
C'est en pensant cela que nous rentrâmes à l'église.
Pour l'hébergement, tout le monde sauf le maître accepta de dormir dans les cabines du navire volant, et il fut décidé que le maître dormirait à la belle étoile sur le grand terrain d'entraînement.
Apparemment, il ne parvenait pas à se calmer dans le navire. Mon maître, qui s'était tant réjoui en le voyant, n'était plus nulle part.
« Maître, vous dormez vraiment ici ? Il y a des chambres d'hôtes à l'église, vous savez. »
« Il se peut que quelqu'un tente de s'infiltrer dans le navire. C'est pour ça que je dors ici. Si tu as compris, sorte le lit tout de suite. »
« Alors je vous confie la garde du navire. »
« Ouais, compte sur moi. »
Je sortis le lit de mon sac magique, et le maître s'y assit pour commencer à méditer.
Un peu plus loin, je vis Rina et Nînya, que je croyais rentrées à leur boutique.
Elles nous avaient suivies, on ne sait pourquoi.
Et tout comme mon maître ce matin, elles étaient en pleine excitation.
Elles aussi, comme les autres, peuvent entrer dans l'enceinte de l'église en tant que mes serviteurs grâce à une mesure d'exception, mais rien que ça risque d'attirer les foudres du bureau d'exécution.
Bon, comme elles ont prêté divers serments, les secrets ne fuiront pas à l'extérieur…
Tout en y réfléchissant, j'adressai la parole à Rina.
« La boutique, ça va ? »
« Parce que cette opportunité ne se représentera peut-être plus jamais. »
« Pouvoir construire un truc pareil, c'est vraiment la puissance technique des nains. »
« On ne juge pas sur l'apparence. On juge après avoir vu l'intérieur. »
Dolan avait la bouche et l'expression qui ne collaient pas, un air perpétuellement satisfait, et il semblait guider la visite du navire en réprimant un ricanement.
Et derrière lui, Paula et Rishian le suivaient, elles aussi avec leur air satisfait.
« ……Bon, laissons-les faire. »
Je marmonnai cela et me dirigeai vers la chambre du pape.
Cette fois encore, j'emmenai Nadia et Lydia.
Leurs regards me le demandaient.
Une fois sortis du grand terrain d'entraînement, Nadia prit la parole.
« Luciel-sama, n'avez-vous rien appris au sujet du duché de Branju ? »
C'est vrai que ça inquiète.
C'est apparemment un humain de Branju qui a proposé la transformation en démon à Don Gahaha.
« Vous avez entendu l'histoire de la chute de Don Gahaha, non ? »
« Oui. J'ai appris que Branju était le commanditaire. Mais avec seulement ça, il y a trop de choses qu'on ne comprend pas… »
« Vous êtes inquiète ? »
« Oui. Si on met de côté son statut de noble, Branju est un très bon pays. »
« Le climat y est doux, la nature abondante, et c'est aussi la terre où le mage qui a créé la série des ermites a passé ses derniers jours. »
Et maintenant, c'est devenu un pays qui engendre des démons. De quoi pas rire.
« Seuls les membres de la famille impériale sont impliqués dans l'invocation du héros, c'est bien ça ? »
« Non, il y a aussi l'ordre des chevaliers et le corps des mages qui les escortent pour la protection. Mais on ne devrait pas savoir quel rituel est utilisé pour l'invocation. »
« Est-il possible d'invoquer quelqu'un qui n'est pas le héros ? »
« Je n'ai jamais entendu parler d'un tel cas. »
« Tout le monde sait qu'il existe un cercle magique d'invocation, mais il n'y a aucun précédent signalé d'invocation accidentelle d'autre chose que le héros. »
« Je vois. Je le déclare au passage : si par hasard la famille impériale est aussi impliquée dans les démons ou la démonisation, je ne ferai pas de quartier. »
« Oui. À ce moment-là, je prendrai ma résolution. »
« Nous ne pouvons pas tolérer les démons. »
Mais derrière leurs mots, je percevais leur trouble.
Je n'ai pas l'intention de devenir leur ennemi, mais si ça arrive, il faudra peut-être songer à les laisser à l'église ou à une autre solution.
Fournissons-leur tous les éléments pour qu'elles puissent réfléchir.
« Je vais le dire au pape tout à l'heure, mais on a découvert que c'est un homme de Branju qui a approché Don Gahaha. Et cet homme aurait invoqué quelque chose de plus incroyable que le héros lors de l'invocation du héros. »
« ………… »
Choquées, ou peut-être qu'elles savaient quelque chose, toutes deux restèrent figées, incapables de former le moindre mot.
C'est peut-être la réaction normale.
Elles ont pu gagner leur indépendance en fuguant, mais elles viennent d'apprendre que leur famille et leurs amis sont en danger.
« Si c'est un démon ou quelque chose qui démonise, la nature riche dont vous parliez pourrait bien y trouver sa fin. »
Leurs visages devinrent encore plus anxieux.
Mais concrètement, même sans faire d'erreur, le Saint-Royaume de Shurule risque fort d'être entraîné dans la guerre.
Si on laisse faire, ce sera l'étau entre l'Empire et le Duché, et ensuite la cité-état libre de Yenice sera aussi en danger.
Comment que je tourne les choses, ma tranquillité est foutue.
C'est ce que je dois absolument éviter.
« Je ne veux pas me battre… mais je peux lever la démonisation et affaiblir les démons. Moi, je fais ce que je peux, vous deux, vous faites ce que vous pouvez, je pense que c'est comme ça qu'il faut faire. »
Sur ces mots, je coupai court à la conversation et me dirigeai vers la chambre du pape.
Après avoir obtenu la permission d'entrer, je trouvai à l'intérieur, outre Rosa-san et Estia, Garba-san et Catherine-san.
« Pape-sama, excusez-moi pour cette heure tardive. Je trouve que le jugement de cet après-midi était un bon jugement, teinté de la bienveillance du Pape-sama. »
« ……Entendre ça me fait plaisir. Depuis, je me demande sans cesse si c'était la bonne décision, et je n'ai fait qu'hésiter. »
« C'est la responsabilité de celui qui juge. Je pense que ça prouve simplement que le Pape-sama a affronté cette affaire avec sincérité. »
« C'est vrai. Comme c'est lourd… »
Le pape baissa le visage, l'air accablé.
« Le Pape-sama y parviendra sûrement. Mais pour cela, il vous faut quelqu'un au sein du nouveau bureau d'exécution qui vous transmette toutes les informations. »
« D'ailleurs, pourquoi Garba-san est là ? En plus, il a l'air épuisé… »
À côté de lui, Catherine-san dégageait une aura douce, comme celle de l'ancien kiosque, l'air comblée.
« Oui. Garba-dono excelle dans la collecte d'informations, Catherine l'a recommandé, nous lui avons fait prêter le serment de secret, et il nous aide désormais pour le personnel de l'église. »
« Garba-san !? La guilde des aventuriers de Meratoni, ça va ? »
« ……J'apprécierais que vous renvoyiez Brod à Meratoni dès demain. »
« Le maître a dit qu'il dormirait au grand terrain d'entraînement, alors chargez-vous de le convaincre. »
« Maa, c'est vrai, c'est ça. La vie ne va pas comme on veut, hein. »
C'était pas du tout le Garba-san habituel, mais ça risquait de réveiller un serpent, alors je me contentai de hocher la tête.
« Alors Luciel, tu ne suis pas venu à cette heure juste pour prendre de mes nouvelles. »
« Effectivement. J'ai décidé d'aller à l'Empire sous peu. »
« ……Est-ce vraiment prudent ? »
« Comment dire… Mais si je n'y vais pas, les gens démonisés prendront le contrôle de l'Empire, ou le détruiront. Et alors la prochaine cible, ce sera peut-être ici. »
« Il y a l'élite des chevaliers ici. »
« Un ordre des chevaliers qui perd contre mon maître et mes deux serviteurs ne mérite pas le nom d'élite. »
« Quoi !? »
« Les chevaliers ont leur façon de se battre, mais s'ils sont attaqués par des individus puissants et non par un groupe, ils ne tiendront pas une journée. Dans le pire des cas, ils pourraient être anéantis. Il n'y a qu'à les remettre à niveau. »
« Quoi… …à ce point les forces de l'église elle-même ont-elles décliné ? »
Le chef des chevaliers écoutait mais ne disait rien.
Sûrement que sans Garba-san, il serait déjà parti en vrille.
Mais moi non plus, je n'ai pas l'intention de fourrer mon nez là-dedans.
Entrons dans le vif du sujet.
« Pape-sama, au sujet de Don Gahaha, il a laissé un testament. »
« Un testament !? »
« Oui. Le Pape-sama aura sûrement le cœur brisé en le lisant. Mais je vous le remets en espérant qu'il devienne votre force. »
Je tendis le testament de Don Gahaha à Rosa-san, qui le transmit au pape.
« Et puis, dans le tiroir de Don Gahaha, il y avait une gemme scellée qu'on n'avait jamais vue. Savez-vous ce que c'est ? »
Au moment où je sortis la gemme du sac magique pour la montrer, le pape se retrouva soudain devant mes yeux !? Je ne l'avais pas du tout vu bouger.
C'est peut-être ça, le téléport. En plus, je n'ai même pas senti la moindre fluctuation de mana.
Vraiment, en tant que fille de Reinster-sama, le pape est elle aussi hors normes.
« Où cela se trouvait-il ? »
Le pape prit la gemme de ma main et demanda immédiatement pour vérifier, mais apparemment ma voix d'avant ne lui était pas parvenue.
J'expliquai à nouveau où se trouvait la gemme.
« Elle était dans le tiroir de Don Gahaha, mais qu'est-ce que c'est au juste ? »
« C'est un cristal d'esprit, un réceptacle pour sceller le pouvoir d'un esprit… Bien, vraiment bien, c'est vraiment merveilleux ! »
Le pape se mit à pleurer de joie, et je ne pus que rester là, ahuri.