Candace revint dans la chambre un peu plus tard avec de l'eau chaude, une chemise blanche propre et un pantalon de coton noir souple. Ce n'était pas ce que portaient les autres nobles, mais au moins c'était propre, et sans rapport avec les haillons auxquels ce corps était habitué.
Il quitta sa chambre, rafraîchi et résolu, et gagna la salle à manger, Candace le suivant tête basse.
Au moment d'atteindre la porte, il sentit une inquiétante vague de puissance irradier de l'autre côté. Il inspira profondément et se raffermit ; son cœur de mana battait furieusement contre cette puissance qui suintait de la pièce, comme s'il la combattait.
Riven éprouva un peu de pitié pour le propriétaire d'origine de ce corps : vivre sous une telle pression magique sans cœur de mana avait dû être atroce.
La servante lui ouvrit la porte et il entra, les yeux parcourant la grande table ouvragée devant lui et toute sa nouvelle famille qui l'entourait.
« Tu es en retard. » Le ton du comte était sec et tranchant, et tous les regards se tournèrent vers Riven. « Assieds-toi. »
Un siège vide et un couvert l'attendaient au bout de la table ; Riven s'y installa. Il promena les yeux autour de lui, détaillant l'apparence de chacun.
Sa sœur aînée, Ember, était assise à la gauche du comte, sa chevelure d'un roux éclatant retombant en boucles épaisses autour de son visage, comme une crinière de lion. À dix-huit ans, elle avait l'assurance de qui s'est déjà taillé une place dans le monde. Ses yeux cramoisis n'eurent pas même un battement dans sa direction quand il prit place, comme s'il était invisible.
Elle portait un costume de coupe militaire ajusté au millimètre, le tissu sombre brodé d'or. Épingles et insignes ornaient son revers en nombre, témoignage évident de ses succès. Riven n'en connaissait pas la signification exacte, mais il savait qu'ils saluaient diverses réussites obtenues à la prestigieuse Académie royale de magie, près du palais, dans la capitale.
Sa belle-mère était assise à la droite du comte, ses yeux roses fixant ouvertement Riven, si intensément qu'on aurait juré y voir de vraies flammes. Elle portait une robe extravagante et sans doute hors de prix, qui voletait autour d'elle en volants et en dentelles rouges. Il savait, par la mémoire de ce corps, que sa belle-mère le détestait plus que quiconque, parce qu'il était la preuve de l'adultère de son mari.
Ce n'est tout de même pas la faute de Riven si le comte ne sait pas se tenir.
Son frère aîné, Cole, était assis à la droite de Riven et à la gauche de leur belle-mère, son attitude aussi méticuleusement composée que sa mise. À dix-sept ans, le même âge que Riven, il était en tout point l'héritier noble bien poli. Ses cheveux d'un rouge sombre, couleur de vin, étaient soigneusement brossés et coiffés à la perfection, pas une mèche de travers. Comme Ember, il portait le même luxueux costume militaire, mais le sien était immaculé, presque sans la moindre marque d'usure.
Et, tout comme leur sœur aînée, il n'accorda pas un regard à Riven. Comme si reconnaître son existence ne valait pas cet effort.
La présence de son père dominait la pièce. Ses cheveux roux grisonnants étaient ramenés en arrière, et un bandeau incrusté de rubis couvrait son œil gauche. Le comte avait perdu cet œil dix ans plus tôt, mais personne ne savait comment et il refusait d'en parler.
Il portait un costume militaire comme ses enfants, à ceci près que le sien s'ornait d'un unique rubis en forme d'étoile, qui semblait miroiter comme si une flamme y était enfermée.
À côté d'eux, l'apparence de Riven était bien plus banale. Ses cheveux paraissaient presque noirs au premier coup d'œil, mais à la lumière ils prenaient un reflet rouge sombre. Faute de soins par le passé, ils lui tombaient pour l'heure juste sous la poitrine, et la sensation en était inhabituelle pour lui. Ses yeux étaient d'un bleu limpide, couleur étrangère à la lignée du comte et signe manifeste de son illégitimité. Son corps, musclé dans sa vie précédente à force de charrier des sacs de farine et de grain, était maintenant maigre et faible.
Mais il comptait bien y remédier.
Le comte fit signe aux domestiques d'apporter le repas, et les yeux de Riven s'écarquillèrent légèrement quand d'innombrables plats de viandes et de mets divers s'entassèrent au centre de la table. Il n'hésita pas et empila dans son assiette des morceaux luisants de poulet et de porc, des pommes de terre rôties et toutes sortes de légumes. Il avait bien mangé dans sa vie passée, mais jamais ainsi. C'était divin.
« C'est répugnant. » Sa belle-mère, Etna, eut une grimace en le regardant engloutir la moitié de son assiette en quelques minutes.
Le comte s'éclaircit la gorge avant de parler : « Je suppose que vous vous demandez tous pourquoi j'ai convié la famille entière à cette table. »
« Oui, père. » Ember acquiesça en commençant à picorer dans son assiette. « Il était étrange que vous rappeliez mon frère et moi à la maison. »
« La nuit dernière, nos frontières septentrionales ont subi une attaque surprise », dit le comte, et le silence tomba sur la pièce.
« Était-ce l'empire Danu ? » demanda Ember en reposant sa fourchette. L'empire Danu avait toujours été en mauvais termes avec l'empire de Solis, mais il n'avait jamais attaqué jusque-là.
« Non. » Le comte secoua la tête et se frotta l'arête du nez comme si une migraine montait. « C'est... »
Il laissa sa phrase en suspens, et les yeux de Riven passèrent d'un membre de la famille à l'autre tandis qu'il continuait de manger.
« Père ? demanda Cole. Qui a attaqué ? » Même ce frère aîné si guindé semblait inquiet du ton employé par le comte.
« Un petit groupe de morts-vivants », finit par dire le comte, et ce fut le tumulte.
Sa belle-mère eut un hoquet et porta la main à sa bouche, tandis que son frère et sa sœur bondissaient de leur chaise, criant tous deux en même temps.
« Ce n'est pas possible ! »
« Père, ça ne peut pas être vrai ! »
« Asseyez-vous », ordonna le comte, et les deux aînés se rassirent immédiatement. « C'est vrai, je l'ai fait vérifier trois fois. C'étaient des morts-vivants. »
« Alors les morts-vivants... » Cole avait l'air presque vaincu et n'acheva pas.
« Oui, il semble que les vestiges du passé reviennent nous hanter. » Le comte soupira. « Le Royaume de l'Ombre s'agite de nouveau. »
Riven avala sa bouchée avant de reposer sa fourchette sur son assiette. Il ne savait pas vraiment ce que tout cela signifiait, mais il commençait à sentir que ce n'était pas bon.
« Qu'a dit le roi ? » demanda Ember après un instant.
« Il a exigé que tous les nobles rejoignent l'académie pour s'y former. » Les yeux du comte se posèrent sur Riven. « Une guerre approche, et même un seul soldat peut faire la différence. »
« Vous ne comptez tout de même pas envoyer Riven à l'académie ? » Sa belle-mère était horrifiée à mesure qu'elle comprenait les intentions du comte.
« Il n'est même pas capable de se former un cœur de mana, père ; ce serait une humiliation que cela s'ébruite à l'extérieur. » Ember daigna enfin poser sur Riven ses yeux couleur de rubis, et il sentit ses poings se serrer.
« Mon cher, vous ne pouvez pas laisser savoir que vous avez un enfant illégitime ! Songez à ce qu'on dirait de nous en apprenant que vous avez fait un enfant à une servante ! Et il est même incapable de former un cœur de mana ! » Sa belle-mère se mit à pleurer, et quelque chose qui ressemblait à de la compassion passa un instant dans les yeux du comte avant qu'ils ne redeviennent froids.
« C'est un ordre du roi. » Le comte soupira. « Qu'attendez-vous de moi ? Il connaît l'existence de Riven ; je ne peux pas le cacher alors que le roi lui-même sait qu'il existe. »
Riven en avait assez entendu, à les écouter parler comme s'il n'était pas là. Il se leva en faisant bruyamment racler les pieds de sa chaise.
« Aucun de vous n'a pris la peine de vérifier, mais j'ai formé un cœur de mana récemment. » Il s'essuya la bouche avec une des serviettes de soie. « Envoyez-moi à l'académie ; je ne tiens absolument pas à ce qu'on sache que je fais partie de cette famille, alors tout le monde y gagne. »
« C'est ridicule ! » Cole fronça les sourcils en se concentrant enfin sur lui. « C'est impossible... »
Le comte sembla disparaître de son fauteuil et se matérialiser à côté de Riven en quelques secondes ; celui-ci faillit reculer de saisissement.
'Comment... Il vient d'utiliser la magie ?'
« Ne bouge pas », ordonna le comte, et Riven obéit, pour la seule raison qu'il était encore sous le choc de ce qu'il venait de voir. Le comte posa une de ses paumes calleuses sur le côté droit de sa poitrine et ferma les yeux. Un bourdonnement emplit la pièce et la température grimpa d'un coup. Un crépitement de feu résonna aux oreilles de Riven tandis qu'une chaleur irradiait de la main du comte vers sa poitrine.
Boum-boum. Boum-boum. Boum-boum.
Les yeux du comte se plantèrent dans ceux de Riven et, pour la première fois de sa vie, il sembla enfin voir le fils qui se tenait devant lui.
« C'est vrai. » Il tourna la tête vers sa famille abasourdie. « Il a fait apparaître un cœur de mana. »