Su Nuannuan n'aura vécu que vingt-trois ans. En vingt-trois ans d'existence, elle a consacré toute sa ferveur, sans réserve, aux mets les plus divers. Et sa loyauté envers la nourriture dépassait de loin celle des gens qui se contentent d'en parler : elle, elle mettait la main à la pâte.
Son périple culinaire l'avait menée d'un bout à l'autre de la mère patrie — au point qu'elle finit par mourir dans un autobus qui la conduisait vers un village de pêcheurs.
Ce préambule vous l'aura appris : tout cela n'était que sa vie précédente. Voici donc la suivante, dans une ère qui n'existe pas, sous la Grande Dynastie Yin, à la Résidence du Marquis d'Anping, dans la capitale... au fond d'une arrière-cour délabrée.
« Jeune Maîtresse... ne vous laissez pas abattre ainsi... Si notre Maître et Madame le savaient, ils en seraient bouleversés. Ils ne peuvent plus rien pour vous, Jeune Maîtresse, tout ne tiendra plus qu'à vous. Jeune Maîtresse, il faut voir les choses du bon côté. Madame ne vous aime pas, mais la Vieille Madame est plutôt bonne avec vous. Jeune Maîtresse, si seulement vous vous apaisiez, qui vous dit qu'il n'y a aucune chance de retourner la situation ? Jeune Maîtresse... il... il faut prendre les choses avec plus de recul... »
Je suis très ouverte d'esprit, moi ! Qu'y a-t-il à prendre avec recul ? C'est du porc braisé, là-bas, sur la table ? Je sens le fumet de la viande d'ici. Pleurer, pleurer, pleurer, tu ne sais faire que ça ! Est-ce que pleurer résout quoi que ce soit ? Apporte-moi plutôt ce porc braisé et ce bol de riz, sinon je vais mourir de faim avant même d'être étranglée ! Ciel, y a-t-il jamais eu transmigrée plus misérable que moi ? Menacée de mourir d'inanition à la seconde où je transmigre, ne suis-je pas la chair à canon de service ? Mais quitte à être le personnage secondaire chair à canon, je veux d'abord manger ce repas, rencontrer ensuite l'héroïne, me battre un peu, et m'arranger pour caser encore quelques repas avant de mourir.
Su Nuannuan écarquillait les yeux, le regard rivé au porc braisé posé sur la table, à quelques pas de là ; mais la servante à son chevet était de toute évidence une sotte, incapable d'autre chose que de sangloter, sans le moindre bon sens.
« Xiangyun, ne pleure pas. Comment va la Jeune Maîtresse ? J'ai fait venir le médecin. »
Une voix calme et agréable retentit derrière la porte, puis une jeune femme d'une beauté certaine, dix-huit ou dix-neuf ans, entra. La petite servante en larmes se leva d'un bond et bredouilla en hoquetant : « Grande Sœur Honglian. »
Honglian acquiesça, s'approcha du lit pour en abaisser les rideaux de gaze, puis appela le médecin resté dehors.
On posa quelque chose sur son poignet, puis quelques doigts s'y appuyèrent doucement. Au bout d'un moment, Su Nuannuan entendit la voix posée du médecin : « Fort heureusement, la constitution de la Jeune Maîtresse est bonne, il n'y a rien de grave. Sa rate et son estomac sont seulement un peu affaiblis : il lui faut une bonne alimentation. »
Tu parles ! Comment ne seraient-ils pas affaiblis ? Depuis combien de jours celle dont j'occupe le corps n'a-t-elle rien avalé ? Si on ne me donne pas à manger tout de suite, je vais vraiment mourir de faim, aaah...
Su Nuannuan hurlait intérieurement comme une folle. L'instant d'après, Honglian écartait les rideaux du lit et posait sur elle un regard triste et désemparé. Après un long silence, elle eut un rire amer et dit : « La Jeune Maîtresse en veut-elle à cette servante de lui avoir sauvé la vie ? C'est vrai : le Maître compte manifestement vous enfermer ici et vous laisser mourir à petit feu. Tout à l'heure, cette servante a dû se démener et essuyer bien des regards glacés et des moqueries pour finir par ramener ce médecin de fortune. Cette servante le comprend : dans cette Résidence du Marquis, sans les égards et la faveur du Maître, la vie est pire que la mort. Si la Jeune Maîtresse lui en veut, mieux vaut que cette servante l'étrangle elle-même, puis qu'elle l'accompagne dans son voyage. Qu'en dites-vous ? »
Su Nuannuan sursauta. Elle avait cru cette Honglian bien plus posée et sensée que la dénommée Xiangyun — comme quoi, les gens ne sont pas ce qu'ils paraissent. Voilà que cette servante en chef avait un rapport à la vie moins enthousiaste encore que celui de la petite sœur Lin Daiyu ; au moins, la petite servante nommée Xiangyun essayait-elle de la consoler.
Les gourmands sont plus attachés à la vie que les autres, et Su Nuannuan ne faisait pas exception. Se voyant sur le point d'être étranglée par sa propre servante à l'instant même de sa transmigration, elle sentit une vague de force monter en elle et cria aussitôt : « À manger, je veux manger... »
« Jeune Maîtresse... »
Honglian était restée dehors longtemps, et ce qu'elle y avait vécu lui avait fait l'effet d'un coup de foudre ; il était inévitable qu'elle rentre un peu découragée. Elle était en train de pleurer de chagrin quand elle entendit le cri désespéré de sa Jeune Maîtresse ; effrayée, elle se redressa d'un bloc et vit Su Nuannuan lever péniblement une main, pointer sans équivoque le porc braisé et murmurer : « À manger... je veux manger. »
« La Jeune Maîtresse... veut... veut... veut... » On ne saurait reprocher à Honglian de bégayer et de ne pouvoir formuler la requête de Su Nuannuan : depuis tant de jours, sa Jeune Maîtresse n'avait pris ni nourriture ni eau, et ce matin encore elle avait voulu se pendre. Si Honglian n'était pas revenue sur ses pas pour lui poser une question, elle serait sans doute déjà morte. Il était bien normal qu'une personne assez désespérée pour vouloir mourir réclame soudain à manger, mais Honglian n'était pas habituée à un revirement aussi théâtral.
« Grande Sœur, la Jeune Maîtresse dit qu'elle veut manger. » Au moment décisif, la naïve Xiangyun se rendit enfin utile. La petite servante ne pleurait plus ; elle accourut d'un pas sautillant, apporta le bol de riz et le porc braisé posés sur la table, et regarda Su Nuannuan avec des yeux brillants : « Jeune Maîtresse, cette servante va vous faire manger. »
« Verse un peu d'eau chaude sur le riz. » En gourmande avertie, Su Nuannuan savait évidemment qu'un corps affamé depuis plusieurs jours ne doit rien avaler de trop gras ; mais elle n'avait pas le choix, elle mourait vraiment de faim. Le riz et le porc braisé n'avaient beau pas payer de mine, elle en salivait déjà : elle se contenterait donc de tremper le riz dans l'eau, comme s'il s'agissait d'une bouillie.
Après avoir avalé cette « bouillie » et le porc braisé, Su Nuannuan eut enfin l'impression de revenir à la vie, et retrouva même un peu de force.
Sa première initiative fut de demander à Xiangyun de lui apporter le miroir posé un peu plus loin, et d'examiner son visage sous toutes les coutures, comme si l'état de sa mine la préoccupait au plus haut point. C'est du moins ce que crurent Honglian et Xiangyun. En réalité, la seule chose qui intéressait Su Nuannuan, c'était la bouche de ce corps.
Hmpf...
Une demi-heure plus tard, elle poussa enfin un long soupir de soulagement, ses doigts fins caressant amoureusement ses lèvres un peu pâles : le Ciel ne s'était pas montré cruel avec elle. Cette bouche était joliment dessinée, ni trop mince ni trop charnue, capable d'assumer sans peine aussi bien la petite bouche en cerise que la bouche rouge sang. Le plus réjouissant, c'était cette rangée de dents blanches et régulières, qui semblaient receler la puissance de tout mastiquer : voilà bien une bouche unique, faite pour une gourmande et pour elle seule.
« Jeune Maîtresse, vous avez seulement maigri, cela n'a en rien entamé votre beauté renversante. »
Voyant que sa maîtresse semblait avoir repris du poil de la bête, Honglian s'éclaira à son tour ; elle s'approcha pour contempler la beauté qui se reflétait dans le miroir et la complimenta doucement.
Une beauté renversante ?
Su Nuannuan remarqua alors seulement son propre visage : eh bien, il était vraiment joli — au bas mot trois rues au-dessus de celui de son ancienne vie. Plus heureux encore que d'avoir une bouche de gourmande : cette bouche de gourmande se trouvait sur un beau visage. Elle hocha doucement la tête, très satisfaite de son voyage transmigratoire : de toute façon, personne ne l'attendait à l'époque moderne, et cette ère ancienne devait regorger d'ingrédients entièrement naturels — forcément plus savoureux que ceux de son temps.
Une foule de souvenirs confus se bousculaient dans son esprit ; Su Nuannuan, à peine remise d'un demi-repas, avait enfin le loisir de les mettre en ordre.