« Édition spéciale, édition spéciale* ! »
* (un journal vendu ou distribué dans les rues pour transmettre rapidement des nouvelles jugées d'un grand intérêt pour le public, comme des événements inattendus, des accidents, des catastrophes et des résultats sportifs.)
« L'archiduc Schweiden a une femme à épouser ! »
Des gamins couraient dans les rues en distribuant les journaux. Et des gens qui leur auraient d'ordinaire dit de se tirer leur filaient volontairement leur monnaie. Pour ceux qui étaient lassés de la vie, les histoires liées à « l'archiduc Schweiden » avaient toujours été une source de vitalité. C'est le genre de contenu qu'on achète inconsciemment et sans condition. Mais aujourd'hui, c'était encore plus intéressant.
Qui est la femme qui épousera l'archiduc Schweiden, celui qu'on surnomme « l'amant de tout le monde » ?
N'est-ce pas l'homme qui a déclaré qu'il ne participerait pas à un mariage arrangé ? Qui est la femme qui a volé le cœur d'un type aussi froid ?
Les gens rivèrent leurs yeux sur le dos de la rousse, dont le bras était enlacé à celui de l'archiduc Schweiden. La curiosité monta d'un cran parce qu'elle avait l'air extraordinaire rien qu'à voir son dos.
« Donnez-m'en un aussi. »
À ce moment-là, dans une ruelle.
Un jeune homme héla un gamin qui vendait les journaux et lui tendit une pièce d'argent. Incapable de cacher son excitation, le gamin s'engouffra dans la ruelle pour lui remettre un exemplaire. L'argent était bien trop pour une seule page de journal. Pourtant, l'enfant, qui releva la tête et vit le visage de l'autre, tressaillit et recula.
« Je vais pas te manger. Vends juste le journal. »
Le jeune homme haussa les sourcils et agita la pièce d'argent. Le gamin tendit vivement un journal, arracha la pièce et s'enfuit. La peur était gravée profond sur le visage de l'enfant, qui avait vu une apparence bien différente de la sienne. L'homme n'ouvrit le journal qu'après avoir laissé l'enfant partir dans cet état.
« Comme prévu, c'est toi. »
La photo ne montrait pas le visage. Mais il put le deviner rien qu'en voyant son dos.
C'est elle.
« Mariage… »
L'homme serra le poing. Il ne comprenait pas. Il l'avait perdue dans le désert et était venu jusqu'ici en suivant la piste des trafiquants d'êtres humains. Mais il ne pouvait pas croire qu'elle se mariait soudain.
Bien sûr, ce n'était pas le pire dénouement qu'il imaginait, mais c'était tout de même un développement plutôt suspect.
L'idée que peut-être cet archiduc Schweiden l'avait achetée fit naître en lui une vague de déplaisir.
« Maman, regarde-le ! »
À ce moment-là, un gamin le désigna du doigt à nouveau.
Comme il attirait de plus en plus l'attention, l'homme rabattit davantage la capuche qu'il portait et se mit à marcher.
Contrairement aux gens qui arpentaient la rue, il avait la peau brune hâlée comme s'il était né sous le soleil. Ses cheveux noirs étaient coupés courts. Vu ses yeux bridés, aussi doué fût-on pour la flatterie, il aurait été difficile de dire quoi que ce soit de bon sur son caractère. En plus de ça, il possédait des yeux rouges qui effrayaient compréhensiblement les gamins.
Bête ou chien enragé du désert.
C'étaient les surnoms qu'on lui avait donnés jusqu'ici.
« Je te reprends bientôt. »
En pénétrant dans l'ombre, l'homme embrassa la femme sur le journal.
Son geste dégageait un sentiment de tristesse.
***
« C'est vraiment ma chambre ? »
« Oui. »
Ah, vive Dieu, Bouddha, le Dieu du Soleil et client-nim.
Le lendemain, j'ai dit que je voulais dessiner dès mon réveil. Alors Lacius m'a emmenée dans cette grande pièce.
« La lumière est suffisante et je vois le paysage extérieur. C'est aussi en hauteur, ce qui rendra la peinture plus amusante… ! »
Même les étudiants en art pro ne peuvent pas dessiner dans une pièce aussi incroyable. Parce que la plupart du temps, rien qu'acheter le matériel était déjà une galère pour eux. J'ai serré les mains, profondément impressionnée.
« Ces tableaux au mur, par hasard… »
« Ce sont des tableaux de Fragonard, Tiepolo et Boucher. »
Gasp. Cher client-nim, je peux vraiment profiter de ce luxe ?
En admirant les tableaux avec une émotion débordante, j'ai failli vénérer Lacius. Sans surprise, le style pictural ici rappelait celui du Rococo du dix-huitième siècle. C'est somptueux, léger, sautillant, et intéressant. Ça correspondait parfaitement à mes goûts.
« J'espère que cela vous aidera à peindre. »
« De quoi vous parlez ?! C'est très utile ! »
Bien sûr, ce que je dois dessiner aujourd'hui n'est pas un noble de cour, mais ça aidera à remplir mon cœur d'inspiration.
« Des chevalets ont été placés au centre et près de la fenêtre. »
« Emplacements parfaits. »
« Et c'est un modèle censé pivoter, je pense que vous allez aimer. »
Gasp.
Voir la toile tourner tout en étant fixée sur le chevalet m'a coupé le souffle.
Combien ça coûte ?
J'ai soudain envie de dessiner comme une dingue et d'aider Lacius à vivre une vie heureuse.
« Je vais commencer par dessiner une servante. »
Motivée, j'ai expliqué ci et ça à Lacius qui observait ce que j'allais faire et dessiner, depuis derrière.
« Une servante ? Ça veut dire que vous pouvez créer une personne ? »
« Vous connaissez les familiers* ? Les animaux que les sorciers utilisent ? »
* (Dans le folklore européen des périodes médiévale et moderne précoce, on croyait que les familiers étaient des entités surnaturelles qui assistaient les sorcières et les devins dans leur pratique de la magie.)
« Je connais le concept. »
« C'est similaire. Mais ça aura l'apparence d'un être humain, et quand le lanceur meurt, ça disparaît aussi. »
Ces servantes devront faire plein de choses à l'avenir. Non seulement elles devront me servir, mais elles devront aussi aider le majordome et protéger le manoir. Donc j'allais les dessiner de tout mon cœur.
J'ai pointé l'immense toile que j'avais achetée au magasin d'art avec un crayon et j'ai dit :
« Et celui-ci serait un chat garde-du-corps capable de me sentir où que j'aille. »
« Vous vous préparez pour une situation comme un enlèvement ? »
« Oui, c'est ça. »
Je ne pouvais pas chasser l'idée que je pourrais être enlevée. C'est peut-être un point de vue un peu négatif, mais j'ai toujours tendance à taper le pont de pierre avant de le traverser* quand il s'agit de la sécurité de mon corps. Je ne veux pas mourir sans savoir qui me pousse dans le dos.
* (Peu solide qu'un pont de pierre puisse paraître, il faut quand même s'assurer qu'il est sûr et solide avant de le traverser. En d'autres termes, cela signifie qu'il faut toujours penser à sa sécurité et être prudent en toute chose.)
« Je suppose que vous ne faites pas confiance à ma protection. »