« Monseigneur, voici la liste. »
« Ah. »
D'ordinaire, on a l'impression que je ne fais que chasser, cueillir et lancer des chantiers, mais il m'arrive tout de même d'accomplir mon travail de noble.
Roderich me remet des documents et il faut bien que je les vérifie.
L'essentiel est résumé, mais je dois quand même tout lire et contrôler le contenu.
J'ai confiance en Roderich ; disons que c'est une question de tenue, en tant que chef de maison.
« Liste des candidats à ne pas recruter, donc… »
« Nous avons beau manquer de bras, engager ce genre d'individus nous causerait plus d'ennuis qu'autre chose. »
La maison comtale Baumeister manque de personnel par principe, donc à moins d'un motif sérieux, presque tout le monde est pris.
Après, pour monter en grade, il faut les capacités qui vont avec.
Seulement, il existe des gens que, pour diverses raisons, même nous refusons.
En général, des types qui ont causé un scandale chez le noble qu'ils servaient et qui se retrouvent fichés comme individus dangereux.
Détournement de fonds publics, violences sur un collègue en état d'ivresse, main mise sur l'épouse d'autrui.
Cela me rappelle ce qu'un supérieur m'avait dit du temps où j'étais commercial.
L'homme porte en lui la possibilité de se perdre par l'un de ces trois moyens : l'argent, l'alcool ou les femmes — ou les hommes.
Il y a aussi ceux dont l'incompétence est trop criante ; mais comme nous avons également des tâches simples, nous en recrutons parfois, du moment qu'ils travaillent sérieusement.
Pour éviter qu'on embauche un de ces cas problématiques sans le savoir et qu'on y laisse des plumes, une liste noire circule entre nobles.
Roderich en avait reçu du margrave Breithleder, du ministre de la Guerre Edgar, du ministre des Finances Luckner et de quelques autres.
« Tout le monde veut nous mettre dans ses petits papiers », m'a-t-il expliqué.
Mais il paraît qu'il vaut mieux se procurer ce genre de liste auprès de plusieurs grands seigneurs.
Les informations sont constamment mises à jour, et selon les factions, certains noms sont connus ou pas.
« Comte Baumeister, pour les listes de repris de justice, celles du gouvernement royal sont plus complètes. »
Le jeune homme qui, pour une raison mystérieuse, buvait son thé tout seul dans mon bureau, n'était autre que Son Altesse le prince héritier du royaume de Helmut.
« Je l'ai apportée par précaution. J'espère qu'elle te sera utile. »
« Je vous remercie. »
« Le développement des terres du comte Baumeister est la clé de l'essor du sud du royaume. Ne t'en fais pas pour si peu. »
Voilà comment le prince héritier me parle : avec élégance et simplicité.
Jeune, beau garçon, compétent : quand on le fréquente, personne n'en garde une mauvaise impression.
Et pourtant, allez savoir pourquoi, cet homme ne se remarque pas.
On dirait qu'il vit en permanence dans l'ombre de Sa Majesté.
Au point que je me demande s'il n'est pas victime d'une malédiction quelconque.
« Vous ne devez pas manquer d'occupations, Votre Altesse ? »
« Un peu, oui. Mais j'ai pris de l'avance sur mon travail exprès pour aujourd'hui. »
Il tenait donc à ce point à venir sur les terres des Baumeister.
Mais enfin, pourquoi cet homme passe-t-il ainsi inaperçu ?
C'est vraiment un mystère.
« Il paraît que tu m'emmènes chasser, aujourd'hui. »
« Oui. »
Et en plus, il est venu tout seul.
C'est moi qui suis allé le chercher au palais, mais que personne ne s'inquiète de voir le prince héritier sortir sans escorte, c'est tout de même étrange.
« Sa Majesté reconnaît sans doute nos capacités en matière de protection. »
Le raisonnement de Roderich est probablement le plus plausible.
Pour éviter tout incident, il est justement en train d'envoyer au terrain de chasse ses meilleurs éléments, les plus anciens et les mieux notés de la garde.
Heureusement, à Baulburg, le gibier abonde à faible distance, ce qui rend le déploiement rapide.
Si le prince boit le thé, c'est qu'on lui demande de patienter le temps de ces préparatifs.
« Vos épouses participeront-elles aussi ? »
« Bien entendu, Votre Altesse. »
Elise était venue le saluer en lui servant son thé, et elle devait nous accompagner à la chasse comme soigneuse.
Ina et les autres y prennent part également.
Avec la visite du prince héritier, il serait inconvenant que les épouses s'abstiennent.
L'usage veut que toute la famille se mobilise pour l'accueillir.
« On dit les épouses du comte Baumeister très adroites. Voilà qui me réjouit. Il est rare que les épouses d'un noble chassent : je m'en réjouis d'autant plus. »
C'est vrai que ce n'est pas courant.
Chez la petite noblesse, c'est différent, mais la famille royale ne se rend jamais chez ces gens-là.
Comme il restait un peu de temps avant que tout soit prêt, j'en ai profité pour vérifier la liste des candidats à ne pas recruter.
Un simple feuillet avec les noms des individus à surveiller ; je ne sais pas du tout de qui il s'agit.
« Engager du personnel est une affaire délicate. »
« En effet. »
Il y a des gens comme Roderich, qui soutiennent la maison Baumeister, et d'autres qui la ruineraient.
Dans n'importe quelle organisation, ce qui compte le plus, c'est l'humain.
« Oui, oui, ceux-là aussi, vous les avez écartés… »
Le prince a repéré plusieurs noms sur notre liste de refus et a hoché la tête d'un air entendu.
« Vous les connaissez, Votre Altesse ? »
« Ils sont compétents, au fond. Mais aucune maison noble ne les prend. »
« Pourquoi cela ? »
« Parce qu'ils n'ont aucun esprit d'équipe et ne causent que des conflits autour d'eux. »
Dans ce monde non plus, être doué ne suffit donc pas.
« Sur de courtes missions, on pourrait s'en accommoder ? »
« Oui. Mais les intégrer à demeure aurait une mauvaise influence sur les autres serviteurs : le jugement de Roderich me paraît juste. »
Roderich et le prince étaient du même avis.
Décidément, quel que soit le talent, sans esprit d'équipe, rien à faire.
« Pour le reste, ce ne sont que des noms qui font l'unanimité. Ne pas être pris chez nous, dans la situation actuelle, en dit long sur les individus. »
« C'est vrai. »
J'ai signé les documents et je les ai rendus à Roderich au moment où le terrain de chasse était prêt.
Nous sommes allés aux écuries du domaine et nous sommes tous partis à cheval.
« Comte Baumeister, tu sembles t'être fait au cheval. »
« Difficilement… d'ordinaire, je me déplace en volant par magie. »
Grâce à la guerre civile, je crois savoir monter normalement.
Normalement, sans dépasser ce stade.
Le prince, lui, montait très bien.
Ce doit être l'éducation princière.
Élise et les autres ont toutes de bons réflexes et se tiennent très bien en selle.
Katharina n'est pas particulièrement sportive, mais comme c'est un art d'agrément de la noblesse, elle s'entraîne régulièrement et se débrouille fort bien.
« Messire le comte Baumeister, veux-tu que je te donne quelques leçons tout à l'heure ? »
« Voilà une autre personne qui a reçu l'éducation princière. »
Thérèse nous accompagnait aussi.
Elle avait d'abord décliné, mais le prince a beaucoup insisté.
Il paraît qu'on n'est jamais trop nombreux.
« À la chasse, en revanche, je te surpasse. »
« Sans aucun doute. »
Sur place, les gardes postés à l'avance par Roderich surveillaient les alentours pendant que les rabatteurs poussaient le gibier vers nous.
C'est une chasse de nobles et de membres de la famille royale : on ne va pas chercher soi-même le gibier à pied.
« Votre Altesse, un cerf. La première flèche vous revient. »
« Cela fait longtemps. J'espère l'atteindre. »
Malgré ces réserves, le prince maniait remarquablement l'arc.
La flèche s'est plantée dans le cou du cerf, qui est tombé du premier coup.
« Magnifique, Votre Altesse. »
« Heureusement que je l'ai touché. On ne m'invite presque jamais à la chasse. »
« Ah bon… »
Trop occupé pour y aller, ou bien personne ne l'invite ?
Nous nous sommes échangé un regard convenant que jamais nous ne poserions la question.
« El ! Il arrive ! »
« Je m'en charge ! »
C'était au tour d'El, mais comme le gibier était un sanglier, il n'est pas tombé du premier coup.
J'ai décoché aussitôt une seconde flèche et le sanglier s'est effondré.
« Le comte Baumeister ne se débrouille pas mal non plus. »
« J'en fais depuis l'enfance. Autrefois, sans gibier, nous n'avions pas de viande. »
La chasse a continué et tout le monde a visé sa part.
« Je ne me sers presque jamais d'un arc, alors je rate tout. »
« Moi aussi. »
Ina et Luise, qui ne s'entraînent pas à l'arc, n'ont pas obtenu de brillants résultats.
« Katharina, mieux que prévu. »
« Wilma, la chasse d'agrément est un art de la noblesse. »
Katharina s'était visiblement entraînée en secret.
Après plusieurs échecs, elle a réussi à abattre un lapin.
« Je ne vous arrive pas à la cheville, cela dit. »
« La chasse, c'est ma vie. »
« Voilà une parole presque philosophique… »
Sans le moindre doute, la meilleure chasseresse d'entre nous, c'est Wilma.
Elle encoche deux flèches à la fois, les décoche ensemble et abat deux lapins d'un coup.
Même le prince ne semble pas capable d'un tel tour de force.
Il a couvert Wilma d'éloges.
« Ce n'est pas pour rien que le ministre de la Guerre Edgar en a fait sa fille adoptive. »
« Un talent remarquable, ma foi. »
Tout en félicitant Wilma, Thérèse a abattu un lapin comme si de rien n'était, exposant au passage son propre savoir-faire.
Cette aisance en toutes choses vient sans doute, là encore, de l'éducation princière.
« Le gibier est dense, sur ce terrain de chasse. »
« Ce n'est même pas un terrain aménagé. »
Dans les terres vierges, les endroits giboyeux comme celui-ci ne manquent pas, et la maison comtale Baumeister ne possède en réalité aucun terrain de chasse réservé.
Il suffit de sortir un peu hors de la ville pour chasser.
Seulement, à la moindre inattention, une meute de loups ou un ours fait de vous son repas.
La présence de la garde est indispensable.
« La prise est belle. Si nous rentrions ? »
« Bonne idée, rentrons. »
Après quelques heures de chasse, nous sommes revenus à Baulburg avec le prince.
« J'attends le dîner avec impatience. »
« Nous vous servirons des plats à base des produits du domaine. »
Comme nous approchions à cheval du manoir, j'ai remarqué une femme d'âge mûr plantée devant.
« Êtes-vous bien messire le comte Baumeister ? »
« Oui, c'est moi. »
Cette femme m'a marqué, dans un certain sens.
Silhouette enveloppée, maquillage épais, vêtements au mauvais goût de nouveau riche, efforts manifestes et parfaitement vains pour lutter contre l'âge.
Sur le nez, des lunettes serties de pierres précieuses et retenues par une chaîne en or : en un mot, le type même de la bourgeoise pincée.
Je découvrais que ce genre de personne existait ailleurs que dans les œuvres de fiction.
« Je me nomme Herruga von Stiel, voyez-vous. L'épouse du vicomte Stiel, voyez-vous. »
'Comment ça ?!'
Autre découverte.
Je n'aurais jamais cru qu'il existait des femmes qui terminent réellement toutes leurs phrases par « voyez-vous »…
« Le vicomte Stiel ? »
Encore un nom de noble que je ne connais pas.
Enfin, il y en a tellement que je n'arrive pas à tous les retenir.
« Élise, tu connais le vicomte Stiel ? »
« Oui, c'est un vassal protégé du comte Berts, un noble des finances réputé très riche. »
Notre chère Élise connaît décidément l'identité de cette bourgeoise pincée.
« Cela faisait longtemps, Élise. Vous ressemblez tant à ce que j'étais dans ma jeunesse, voyez-vous. Vous devenez chaque jour plus belle, exactement comme moi, voyez-vous. »
'Ça, certainement pas !'
Je suis sûr que toutes nos pensées, sauf celle de la dame, se rejoignaient sur ce point.
On aurait beau la rajeunir tant qu'on veut, lui retirer ce maquillage épais, la faire maigrir : elle ne deviendrait jamais Élise.
Élise elle-même semblait bien en peine de trouver une réponse.
« Mais je ne suis pas venue bavarder, voyez-vous. En réalité, je viens pour mon petit Leopold, voyez-vous. »
« Leopold ? »
« Mon adorable fils, voyez-vous. »
Ce Leopold est donc le fils de la dame.
Seulement, qu'entend-elle par « pour son fils » ?
« Si vous parlez de messire Leopold, sa candidature a été rejetée… »
Roderich a pris la parole, et d'un mot tout le monde a compris.
Le fils de la bourgeoise pincée a voulu entrer à notre service, il a été refusé parce qu'il figure sur la fameuse liste, et elle vient protester.
Apparemment, les parents-monstres existent aussi dans ce monde.
« Que les tiers se taisent, voyez-vous. C'est à messire le comte Baumeister que je parle, voyez-vous. »
« Euh, Roderich est mon intendant et c'est lui qui est responsable des recrutements… »
Traiter mon propre intendant de tiers, tout de même.
« Voilà qui ne va pas du tout, voyez-vous. Ce Roderich est peut-être un homme de valeur, voyez-vous, mais messire le comte Baumeister devrait juger les gens davantage par lui-même, voyez-vous. »
« Hmm… »
Sur le fond, cette bourgeoise pincée n'a pas tort.
En principe, c'est à moi, chef de la maison comtale Baumeister, d'examiner les serviteurs que j'engage.
C'est effectivement une tâche importante du chef de maison.
Et c'est bien pour cela que ma grande erreur a été de vouloir l'écouter.
« Mon petit Leopold a été refusé par erreur, voyez-vous. Je suis venue réparer cette erreur, voyez-vous. Écoutez-moi bien, voyez-vous : mon petit Leopold… »
Pendant plus de deux heures, alors que la chasse nous avait ouvert l'appétit, nous sommes restés plantés devant le manoir à écouter cette femme vanter les mérites de son fils.
« Je vous présente mes excuses. »
« Non, il n'y avait aucun danger direct. »
Après ces longues heures de dithyrambe maternel, nous étions tous épuisés nerveusement.
Roderich n'en finit pas de s'excuser de n'avoir pas su nous épargner ce moment de gloire filiale.
« Si Ver avait couru un danger et que tu n'aies pas pu arrêter cette dame, ce serait un problème, mais ce n'était pas dangereux. »
« Cependant, dame Ina… »
« Nerveusement, ça épuise, quand même. Je suis une femme comme elle, mais comment peut-on parler aussi longtemps ? »
À entendre Ina, l'énigme reste entière : comment tenir un monologue pareil aussi longtemps ?
« C'était impressionnant, hein : plus de deux heures, uniquement sur le petit Leopold. »
Luise, relativement en forme comparée à nous, commente l'exploit de la bourgeoise pincée.
Cette histoire poignante et parfaitement ciselée.
Une fresque épique et bouleversante allant de la naissance du petit Leopold jusqu'à nos jours.
De quoi remplir une case de téléfilm de deux heures, me suis-je dit.
Si tout est vrai, évidemment ; mais il est normal qu'un récit soit un peu arrangé.
Dans quelle mesure il l'était, en revanche… je n'ai même pas envie de le vérifier.
« Grâce à elle, on connaît très bien le petit Leopold. Nous, on est docteurs ès petit Leopold. »
« Pff ! »
La remarque de Wilma, tombée au bon moment, a failli tous nous faire éclater de rire.
C'est vrai que s'il existait un certificat d'aptitude au petit Leopold, nous aurions le niveau élémentaire les doigts dans le nez, et pourrions viser l'intermédiaire.
Avec un peu d'effort pour décrocher le niveau supérieur, nous deviendrions de vrais spécialistes du petit Leopold.
« Ce savoir parfaitement inutile, c'est du gâchis de le mémoriser. Et pourtant, allez savoir pourquoi, je n'arrive pas à me le sortir de la tête… »
« Katharina, c'est la faute de cette bourgeoise pincée. »
Réussir à se faire écouter de gens qui ne veulent rien entendre : sa capacité d'attaque est remarquable.
Et une fois qu'on a commencé à l'écouter, elle ne vous laisse plus repartir facilement.
Je crois que c'est une forme de talent.
Sa façon de parler marque aussi les esprits ; elle ferait une excellente institutrice, à mon avis.
« L'histoire du petit Leopold qui, à trois ans, a sauvé sa cousine d'un chien errant, était fort émouvante, ma foi. »
« Et dire que Thérèse était là : cette dame était impressionnante, dans son genre. »
Une ancienne duchesse de l'Empire assistait à la scène et elle nous a tout de même infligé son grand discours.
D'une certaine manière, il faut un sacré aplomb.
La vérité, c'est surtout qu'elle ne perçoit absolument rien de l'ambiance.
« J'étais là aussi, pourtant… »
« C'est vrai… vis-à-vis de Votre Altesse, cette personne… »
Car le prince aussi a assisté au discours de la bourgeoise pincée.
S'est-elle seulement aperçue de sa présence ?
Katharina avait elle-même momentanément oublié le prince, et sa phrase s'est rattrapée de justesse.
« Cette dame a un impact trop fort… »
La présence de la bourgeoise pincée était si écrasante qu'elle a recouvert celle du prince.
Que moi aussi j'aie un peu oublié le prince, c'est un secret.
« Il semble que vous ayez vécu quelque chose de difficile. Le repas est prêt, venez donc. »
Ma belle-sœur Amalie nous invite à dîner à notre retour.
Nous devions cuisiner le gibier du jour, mais comme tout le monde était épuisé, on a préparé les prises que les serviteurs avaient rapportées la veille.
« Votre Altesse semble connaître cette dame ? »
« Vous l'avez deviné, Thérèse… Disons qu'elle est célèbre en coulisses. Cette vicomtesse Stiel… »
La bourgeoise pincée, alias la vicomtesse Stiel, serait une redoutable femme d'affaires.
« Les finances de la maison Stiel étaient autrefois au plus mal. Pour y remédier, on l'a mariée à l'actuel chef de maison. »
Le but était la dot considérable et le soutien de sa famille, mais la vicomtesse Stiel s'est révélée douée par elle-même.
« Cette dame est une professionnelle du prêt d'argent. »
« J'en ai entendu la rumeur, moi aussi. »
« Le cardinal Hohenheim est évidemment au courant… »
Il arrive aux nobles d'avoir besoin en urgence d'une grosse somme.
Elle a le talent de repérer ces nobles-là et de leur prêter, discrètement, contre intérêts.
Le point clé est cette discrétion : Élise le sait parce qu'elle tient ses informations du cardinal Hohenheim, mais d'autres nobles l'ignorent.
Les rumeurs circulent, mais n'importe qui peut se retrouver un jour à court d'argent.
D'où la réticence générale à la critiquer ou à ébruiter l'information.
« Grâce à cela, la maison Stiel a redressé ses finances. Mais… »
Personne chez les Stiel, chef de maison compris, n'ose plus la contrarier.
Il s'agirait d'un cas extrêmement rare dans ce monde : une maison noble dont le sommet est occupé par l'épouse.
« Le vicomte Stiel est un homme quelconque et effacé… »
Incapable de tenir tête à sa femme, il ménage tellement sa susceptibilité qu'il n'a pas une seule concubine.
Il est peut-être du même genre que le prince.
« Plutôt qu'effacé, je dirais que cette dame se remarque beaucoup trop… »
Quand on l'a vue une fois, on ne l'oublie jamais.
Voilà l'impression violente qu'elle nous a laissée.
« On peut le dire comme ça, en effet. »
« Votre Altesse, pourquoi cette dame tient-elle tant à placer son fils ? Ils ont de l'argent. »
En effet, la question se pose.
Avec les relations que donne le prêt d'argent, on pourrait croire l'affaire réglée.
« C'est que, Wilma, messire Leopold est le sixième fils. »
Cette bourgeoise pincée est, semble-t-il, mère de six garçons.
« Le premier hérite, le deuxième est entré comme gendre adopté dans une branche cadette, le troisième chez des parents nobles. Le quatrième et le cinquième ont trouvé leur poste. »
« Il n'y a que le sixième qui ne trouve pas ? »
« C'est le dernier : elle le chérit sans doute jusqu'à la démesure. »
Elle a beau avoir un talent formidable pour le prêt d'argent, dès qu'il s'agit du fils qu'elle chérit, elle devient presque aveugle.
Elle a donc voulu à tout prix lui assurer un avenir stable, s'est emballée, et l'a fait inscrire sur la liste noire.
Et pas seulement lui : la mère y figure avec le fils, apparemment.
« C'est la faute de la mère, donc… »
« En fait, nous n'en savons rien. »
« Tiens ? Roderich, tu l'as bien reçu en entretien, non ? »
« Je suis désolé : comme il figurait sur la liste, j'ai écarté sa candidature d'emblée. »
Ce n'est pas comme si nous n'avions personne d'autre, et Roderich n'a pas de temps à perdre avec un candidat sur liste noire…
« En le rencontrant, vous verrez bien. »
« Quoi ? Le rencontrer ? »
« Monseigneur a cédé aux supplications de cette dame et a hoché la tête de lui-même. »
« Ah bon ? Vraiment ? »
Son discours était si long que j'avais fini par l'écouter d'une oreille distraite, et j'ai apparemment accepté sans m'en rendre compte sa supplique de refaire passer un entretien à son fils.
Si elle fait exprès de parler aussi longtemps, c'est une dame avec qui il ne faut pas baisser la garde.
« Bon, tant pis… »
J'ai fait mine d'avoir accepté ce second entretien par magnanimité, mais que j'aie en réalité hoché la tête inconsciemment, épuisé par le monologue de cette bourgeoise pincée, je me suis juré de le garder pour moi.
Quelques jours plus tard, j'ai reçu le fils de la dame en entretien.
Je m'étais dit qu'il souffrait peut-être de l'ingérence excessive de sa mère, et cela m'inspirait un peu de compassion.
Ce sentiment s'est évaporé en quelques minutes.
« Je me nomme Leopold von Stiel. Déceler mon talent caché, comte Baumeister : vous n'êtes pas si mauvais, finalement. »
Le benjamin de la bourgeoise pincée, qui paraît dix-huit ans, m'a toisé de haut dès les salutations.
C'est lui qu'on embauche, et pourtant il prend de grands airs.
« Messire Roderich s'en tire assez bien, je le reconnais, mais à mon sens il pèche par laxisme sur bien des points. Confiez-moi les choses et votre plan de développement avancera de vingt pour cent. »
Cela m'a rappelé un prétendu consultant en gestion rencontré dans ma vie précédente.
Il affirmait que si on lui confiait tout, les idées pleuvraient, les efforts et les coûts fondraient, le chiffre d'affaires et les marges grimperaient à coup sûr — sans jamais dire concrètement comment.
Certains se faisaient avoir et non seulement perdaient ses honoraires, mais coulaient leur boutique ; le milieu le tenait pour un individu à éviter.
« Moi, depuis l'enfance, j'ai travaillé dur et me suis efforcé d'acquérir toutes sortes de connaissances. Et vous, comte Baumeister ? »
J'ai bien lu les livres du bureau, mais sinon j'ai passé mon temps à m'entraîner à la magie dans les terres vierges, interminablement.
« Voilà qui ne va pas. Vous allez devenir l'un des premiers nobles du royaume : il vous faut acquérir une véritable culture et fréquenter de nombreux nobles. »
Ce jeune Leopold n'a pas tort sur le fond, mais il est insupportable.
Avant d'être projeté dans ce monde, on appelait ce genre de personnes des « grandes consciences ».
Ce n'était probablement pas un compliment.
Pour quelqu'un qui a vraiment de la hauteur, ce le serait peut-être.
Pendant l'entretien, Leopold n'a cessé de parler de lui.
À côté de moi, le visage de Roderich était devenu un masque.
« Les terres du comte Baumeister devront désormais soigner aussi leurs relations avec l'Empire. Ce sont de jeunes talents comme moi qui, avec leurs homologues de là-bas, bâtiront quelque chose de neuf. »
Ce « quelque chose », c'est quoi, au juste ?
Que quelqu'un m'explique.
« La maison Baumeister entretient peu de liens avec l'ouest. J'y ai de nombreuses connaissances, je vous mettrai en relation. »
Tu as vraiment tous ces contacts, toi ?
Et le discours creux de Leopold a continué.
Nous avons tué le temps en l'écoutant d'une oreille.
« Je vous remercie d'être venu. Nous vous informerons de notre décision ultérieurement. »
« Comte Baumeister, en m'engageant et en me donnant des responsabilités, vous verrez ces terres changer. Radicalement. »
Leopold nous a quittés sur un dernier sourire étincelant.
« J'ai une furieuse envie de frapper quelqu'un… »
« Tel parent, tel enfant. »
Pour ce qui est d'être insupportables dans la conversation, ces deux-là se ressemblent, c'est certain.
« Par acquit de conscience, je vous pose la question… »
« Parler à ces deux-là, c'est au-dessus de mes forces. »
En tant que commercial, j'aurais peut-être pris sur moi ; mais aujourd'hui je suis le comte Baumeister.
Qu'on me laisse au moins user de mon pouvoir pour ne plus avoir à croiser ces gens-là.
« Ce sera donc un refus. »
J'avais promis un second entretien, mais je n'avais jamais dit un mot d'un recrutement.
Nous avons notifié le refus de Leopold.
Quelques jours après cet entretien, nous étions partis chasser dans la Forêt des Démons, et au retour, après quelques courses à Baulburg, nous parcourions le court chemin qui mène au manoir.
« N'empêche, cette dame était quelque chose. »
« Ina, si tu parles d'elle, elle va encore se retrouver devant le manoir… »
« Elle y est. »
La bourgeoise pincée se tenait effectivement devant le manoir.
Dans la même tenue que la dernière fois, scintillante de décorations voyantes.
On aurait dit une de ces statues de Bouddha somptueusement parées de Thaïlande.
« Tout ça parce que Luise a parlé d'elle ! »
« Quoi ? C'est ma faute ? C'est un procès d'intention, Katharina ! »
Comme personne ne voulait subir un nouveau discours, nous avons cherché un moyen d'y échapper, et tous les regards, le mien compris, ont convergé vers El.
« Moi ? »
« El sait écouter. »
« Ina ! Tu ne m'as jamais fait ce compliment de ta vie ! »
Devant cette juste remarque, Ina a détourné les yeux.
« Laissez-la donc là ! »
« Oui, mais si personne ne l'écoute, elle va peut-être rester plantée là indéfiniment. »
Ça, c'est vrai que ce serait pénible.
Autrement dit, il nous faut un sacrifice.
« Alors c'est Luise qui l'écoutera. »
« Moi, j'ai l'air trop jeune, cette dame ne s'en contentera pas. »
« Ah, c'est seulement dans ces moments-là que tu fais valoir ton air enfantin ? »
Sermonnée à son tour, Luise a discrètement détourné le regard d'El.
« Elwin, vous êtes le serviteur de Wendelin, après tout. »
« Ceux qui parlent tout seuls comme ça, il suffit de les écouter pour qu'ils soient contents. Et puis ce n'est pas le travail du chef de maison. »
Katharina et Wilma lui ont opposé des arguments imparables, et la position d'El est devenue intenable.
« El, voulez-vous que je l'écoute, moi ? »
« Non, ça, je ne peux pas te le laisser faire, Élise… »
Élise voulait sans doute écouter la bourgeoise pincée avec la mansuétude d'une religieuse.
Mais si celle-ci tirait d'Élise un engagement maladroit, Leopold reviendrait et nous tournerions en rond.
El l'ayant compris, il est allé écouter la dame sans rien dire.
D'un pas terriblement lourd.
« Nous, on file dans la cour intérieure du manoir par “Téléportation”. »
Trois heures plus tard, El est revenu avec l'air d'un homme vidé de son âme.
« Aaah… j'ai eu droit à la vie mouvementée du petit Leopold, version considérablement augmentée. L'histoire où il sauve son amie d'enfance d'une bande de voyous était bien ficelée… »
« Leopold aurait les poings pour ça, tu crois ? »
« Qu'est-ce que j'en sais ! »
Par la suite, nul n'a jamais su si Leopold avait fini par trouver un poste.
Honnêtement, nous n'avions pas non plus envie de le savoir.