« Ouille... j'ai un peu de mal à marcher... »
« Ça, je l'ai vécu aussi, avant. Ça me rappelle des souvenirs. »
« Ce n'est pas si vieux que ça, si ? Luise, tu n'as que dix-sept ans. »
« C'est vrai, tiens. La guerre civile m'a paru tellement longue. »
« On m'a dit que ça avait été terrible... »
« Qu'est-ce qui est le plus terrible, à ton avis ? La guerre civile ? Ou bien ? »
« Dis donc, toi... Ne pose pas ce genre de questions. On dirait un vieux pervers d'aventurier... »
Un mois s'est écoulé depuis l'ouverture du tunnel ; les travaux se poursuivent autour des entrées, mais le trafic ne cesse d'augmenter.
Lancer une affaire dans le comté de Baumeister, encore en développement.
Beaucoup de marchands se sont mis à faire passer leurs marchandises par le tunnel, dont le coût est plus bas.
Dans leur sillage, les abords des entrées se développent eux aussi.
Aires de repos, aires d'attente, entrepôts de consigne, établissements d'hébergement, de restauration et de divertissement pour les usagers du tunnel.
Du côté du comté de Baumeister, comme le domaine de mon frère Paul est proche, on a commencé à construire des auberges.
Du côté du margraviat de Breithleder, c'est la maison du margrave qui, par accord, se charge de ces constructions.
L'armée royale participe désormais à la garde du tunnel, et ce poste a été rendu héréditaire au profit d'un neveu de Sa Majesté, qui fonde à cette occasion une nouvelle maison de vicomte de robe.
Voilà comment naissent ces arrangements, ces accords secrets, ces connivences entre adultes qui feraient bondir un jeune homme au cœur pur.
Que les gaillards venus au tournoi pour affronter Katia aient été recrutés en priorité dans cette garde, nul besoin de le rendre public ; et que leurs familles s'en soient contentées, le peuple n'a pas besoin de le savoir.
Et moi, j'ai une épouse de plus.
La fille aînée de la maison Eulenberg, qui possédait à l'origine les terres des entrées du tunnel.
Elle s'est emballée pour l'honneur de sa maison, je l'ai rossée, et au bout du compte, je l'épouse.
On pourra trouver le motif étrange ; dans ce monde, il ne pose absolument aucun problème.
Les belles histoires d'amour y sont rares, et c'est parce qu'elles sont rares qu'on en fait des romans et qu'on en vend.
Reste à savoir ce que Katia, elle, pense de ce mariage...
« Moi, j'ai perdu contre le comte Baumeister, et le comte Baumeister est le seul qui m'ait jamais dit que j'étais jolie... »
Elle avait répondu cela le visage rouge, avec une docilité qui ne lui ressemblait pas.
Est-ce qu'on dit d'une personne pareille qu'elle se laisse facilement retourner ?
Je n'ai ni le charme ni l'entregent d'un beau parleur, alors je comprends mal pourquoi elle s'est éprise de moi.
« Je crois que c'est parce que messire Vel était fort. »
« On dirait une meute de loups... »
« Les loups et les hommes sont des animaux. »
Et la réponse de Wilma finit, allez savoir pourquoi, par me convaincre.
Pour Katia, la force fait le droit.
Et épouser ce droit incarné ne lui pose aucune question.
C'est ainsi que Katia est venue se marier depuis le domaine Eulenberg fraîchement déplacé.
Cette fois, la maison Eulenberg a tout de même préparé les noces selon l'étiquette nobiliaire.
Comme ils n'y connaissaient rien, mon frère Hermann, devenu leur voisin après le transfert, leur a servi de conseiller ; que ma propre famille enseigne les usages de la noblesse à d'autres nobles, c'est un renversement dont je ne sais comment rendre compte.
Par ailleurs, ces deux domaines de chevalier se sont entendus pour produire ensemble de l'hydromel et de l'eau-de-vie de patate maro.
Ils projettent aussi de fabriquer et de vendre, à partir de miel et de patate maro, des confiseries qui se conservent.
Ce genre d'alliance existait déjà, il me semble, entre spécialités régionales au Japon.
« Père, tu es sûr qu'on peut se permettre une telle dépense ? »
« À ce niveau-là, ce n'est pas un fardeau. »
Katia et les siens ont organisé des noces d'un faste qui aurait fait hésiter l'ancienne maison de chevalier Baumeister.
Je me demandais si l'argent suivrait, mais en réalité, la maison Eulenberg avait des économies considérables.
« Nos seules rentrées en numéraire viennent de la patate maro et de quelques cultures de rapport, pourtant. »
Ils ne dépensaient cet argent qu'en de rares emplettes au-dehors, et surtout, depuis sa fondation, la maison Eulenberg n'avait pour ainsi dire jamais entretenu de relations avec les autres nobles.
Il faut dire qu'elle n'en avait même pas avec la maison du margrave Breithleder, son seigneur protecteur.
« Sire Eulenberg, ces pièces d'or sont antérieures aux nouvelles pièces frappées juste après l'armistice avec l'Empire, n'est-ce pas ? »
« Elles sont dans le coffre depuis longtemps. »
Longue histoire, mais presque aucun rapport avec les affaires du centre : la maison Eulenberg n'avait même pas échangé son ancienne monnaie contre la nouvelle.
Cela ressemble un peu à ces vieilles personnes qui gardent sous leur armoire des billets de dix mille yens à l'effigie de Shôtoku Taishi.
« Quel était le taux, déjà ? Ou bien, comme elles ont une certaine valeur de rareté, vous les donnez telles quelles en dot ? »
« Faisons ainsi. »
« Sire Eulenberg, vendez-m'en quelques-unes. J'y mettrai le prix. »
Après l'armistice, le royaume comme l'Empire ont frappé de nouvelles pièces et aligné leur teneur en or pour éviter les tracas du commerce.
Ignorant la teneur en or des anciennes pièces royales, le margrave Breithleder ressortait de vieux documents pour procéder au change.
Le domaine de chevalier Eulenberg demeure vassal protégé de la maison du margrave Breithleder, tout en étant désormais traité comme quasi-affilié de la maison Baumeister.
Le même statut que la maison Weigel de Katharina.
La cérémonie s'est tenue en petit comité, au sein de la maison Baumeister, mais quelques nobles y étaient invités.
Le margrave Breithleder, qui faisait office de témoin, a rempli son rôle avec ardeur.
Et le lendemain se sont tenues les noces d'El et de Haruka.
« Ha, me voilà enfin marié. »
« Désolé. On t'aura fait attendre. »
Si cela a pris du temps, c'est parce qu'il s'agissait du premier mariage avec une Mizuho et qu'il a fallu tenir compte, dans une certaine mesure, de leurs usages.
Depuis l'ouverture du tunnel, El s'est fait ballotter par les coutumes de Mizuho au point d'en être moralement assommé.
D'abord la cérémonie de fiançailles officielles.
Nous avons acheté le présent d'usage, des lamelles de calmar séché, du bonite séchée, des algues, de l'alcool, et nous sommes allés saluer la maison Fujibayashi.
« Je n'ai pas l'habitude de m'asseoir sur les talons, mes jambes... »
Nous avions répété, si bien que les fiançailles se sont déroulées sans accroc, mais El avait les jambes tellement engourdies qu'il a fallu que je lui prête mon épaule.
« Elles sont si engourdies que ça ? »
« Hé ! Luise ! Ne touche pas à mes jambes ! »
Luise s'amusait à tripoter les jambes endormies d'El.
Ensuite, avant la cérémonie à l'église et la réception, on en a tenu une dans le duché de Mizuho.
Haruka portait un kimono qui ressemblait à une robe blanche de mariée, El un vêtement proche d'un costume de cérémonie, et ils ont annoncé leur union aux dieux dans un lieu tenant à la fois du sanctuaire et du temple.
Un officiant qui tenait à la fois du prêtre et du moine a annoncé le mariage aux dieux, et El et Haruka ont échangé les coupes rituelles.
Cela n'avait rien à voir avec les usages de l'Église, et cela m'a rappelé le mariage d'un ancien collègue, dans ma vie antérieure, qui s'était tenu devant les dieux.
« Wendelin, c'est original et c'est amusant à suivre, mais c'est bien différent de l'Église. »
« Katharina, sur ce point, il y a des raisons d'adultes et il ne faut pas s'en soucier. »
Dans l'Empire existait un accord secret entre gentilshommes pour ne pas critiquer la religion d'autrui ; pas dans le royaume.
C'est là qu'un certain personnage est entré en jeu, en amont.
« Cela faisait longtemps que je ne m'étais pas donné autant de mal. »
Le cardinal Hohenheim, pour faire admettre ce même accord secret dans le royaume, a dû se démener jusque dans l'Empire en tant qu'homme d'Église.
Ses peines lui ont valu de nouvelles relations parmi les religieux de l'Empire, et l'on dit que le siège de grand pontife s'en est encore rapproché.
La cérémonie de Mizuho terminée, ce fut celle de l'église du comté de Baumeister, puis la réception au manoir seigneurial.
De nombreux invités du duché de Mizuho avaient été conviés, les plats et les alcools étaient pour moitié de Mizuho, pour moitié du royaume, et les convives du royaume ont beaucoup apprécié.
« Mes félicitations sont sincères, mais faire d'une pierre deux coups et présenter les produits de Mizuho, voilà qui est fort bien. »
Le duc Mizuho buvait de belle humeur et goûtait aux mets du royaume.
La cérémonie s'est achevée sans encombre et El et Haruka sont partis en voyage de noces.
Enfin, je me suis contenté de les expédier à la capitale royale.
Notre présence les aurait empêchés d'être seuls, alors je les ai envoyés là-bas.
La capitale ne manque pas de lieux à visiter en couple.
Ils vont loger à l'auberge et se reposer une semaine environ.
Et moi, j'ai passé ma nuit de noces avec Katia.
« Moi, je suis plus âgée et je n'ai aucune expérience... »
Katia a en réalité dix-neuf ans.
Je la croyais de mon âge, et voilà qu'elle a un an de plus que Katharina.
« Dans ce cas précis, ce serait plutôt un problème d'en avoir, non ? »
« C'est vrai, mais moi aussi j'ai ma fierté d'aînée. »
« Si on en parle, Thérèse, elle... »
« Ça, il ne faut pas le dire. Bon, vous appeler "comte Baumeister", c'est bizarre, non ? »
« Appelle-moi comme tu veux. »
« Alors : mon homme. »
Depuis ce jour, Katia et moi sommes mari et femme.
Mes autres épouses la fréquentaient déjà et apprécient son caractère franc.
Elle s'est tout de suite fondue dans la maison Baumeister.
« Plus vite que Katharina, même. »
« Wilma, vous me reprochez quelque chose ? »
« Rien du tout. »
Par chance, Katharina n'a pas entendu la pique de Wilma.
Katharina et Katia ont toutes deux commencé par des frictions avec nous, et pourtant j'ai l'impression que Katia s'est intégrée bien plus vite.
« N'empêche. Je me demande si je suis faite pour être l'épouse d'un noble. Comme aventurière, j'avais une certaine confiance en moi... »
Être l'épouse d'un noble exige d'autres qualités que la vigueur du bras : les usages, l'assistance au mari.
Katia semble craindre de ne pas être à la hauteur.
« Comment ça ? Ça ira très bien. Elise t'apprendra. »
« Katia, ce genre de choses s'apprend naturellement si l'on avance dans l'ordre, sans se presser. »
« Ah bon. Chez moi, ce qui comptait, c'était les travaux des champs, pas ça. J'étais bien embêtée. »
En apprenant qu'Elise la guiderait, Katia a paru rassurée.
Décidément, en tant que première épouse, Elise est d'une stabilité remarquable.
Elle corrige toujours le tir avec justesse.
« Ce qui est dommage, c'est de ne plus pouvoir faire l'aventurière. »
« Comment ça ? Qu'est-ce que tu racontes ? »
Y a-t-il eu un malentendu quelque part, ou l'ignorait-elle vraiment ?
Katia semble mal connaître nos habitudes.
« Katia, tu es opérationnelle tout de suite. »
Luise lui a posé les deux mains sur les épaules.
« Luise, ça veut dire ? »
« Ces trois derniers jours, je n'ai rien dit parce que tu devais être bien occupée avec Vel, mais aujourd'hui, on va chasser et récolter dans la Forêt des Démons. »
« Mon homme aussi ? »
« Ces derniers temps, Vel est pris par ses chantiers, alors si on le laisse, il se fâche. Elise, les préparatifs sont prêts ? »
Ina avait dit cela comme une évidence, tout en demandant à Elise si les paniers-repas étaient prêts.
« Aujourd'hui, on ne file pas directement au cœur de la forêt, n'est-ce pas ? »
« Katia est avec nous, et Alterio disait que les stocks de cacao étaient bien maigres. »
« Chocolat, chocolat. »
« Donc, si l'intéressée n'y voit pas d'inconvénient, nous pouvons très bien aller chasser. »
« Ce n'est pas à moi, qui ne fais pas noble du tout, de le dire, mais la maison Baumeister est bizarre. »
Ce jour-là, nous sommes allés chasser et récolter tous ensemble, Katia comprise, pour la première fois depuis longtemps.
Aujourd'hui, plusieurs dizaines de villages et de bourgs sont sortis de terre autour de la Forêt des Démons, et les aventuriers y vivent en quête du gibier et des récoltes qu'ils visent.
Quantité d'auberges et de logements pour longs séjours ont été bâtis en plus, et les aventuriers y dorment avant d'entrer dans la forêt.
« On me l'avait dit, mais il y a vraiment beaucoup de monstres dans la Forêt des Démons. »
« C'est dangereux, mais ça rapporte bien. »
« Tu as besoin que ça rapporte, toi, Luise ? »
« Moi, je chapeaute tous les dojos du style du Combat magique du comté de Baumeister. »
On a construit des dojos dans tout le domaine, on y a placé comme maîtres ses frères et ses cadets, et l'enfant que Luise mettra au monde deviendra l'instructeur attitré de la maison Baumeister pour ce style.
Le nombre de disciples augmente déjà grâce à ses succès, et c'est elle qui en assure la coordination et la gestion.
« Cela dit, je refile tout à mes frères et je ne fais rien. Je sors les fonds, c'est tout. »
« Moi, c'est pareil. Je suis instructrice de lance, et beaucoup de gens l'apprennent dans la maison Baumeister. Je finance aussi la construction des dojos. »
Ina finance elle aussi, sur ses deniers, la multiplication des dojos de lance du comté.
C'est une technique indispensable aux gardes, beaucoup l'apprennent, et la construction des dojos était devenue urgente.
Roderich est un maître de la lance, mais il n'avait jamais reçu officiellement de diplôme ni de certificat.
Il s'est donc inscrit, et cela semble avoir encore accéléré l'afflux de disciples.
Comme en entreprise, il existe des subordonnés qui adoptent les loisirs du supérieur pour se rapprocher de lui.
« Et Katharina ? »
« Moi, j'envoie de l'argent pour l'essor de la maison Weigel. »
Pour favoriser le développement du domaine Weigel, Katharina lui adresse régulièrement des fonds.
« Et Wilma ? »
« J'achète de bonnes choses. Je chasse, je récolte, je mange. »
« Ah... d'accord. »
Wilma ne se complique pas la vie.
Son enfant fondera sans doute une branche cadette de la maison Baumeister, et en attendant elle mange beaucoup de bonnes choses.
« Je suis avec messire Vel, je récolte de bonnes choses et ça rapporte de l'argent. Aucun motif de plainte. »
« Je vois. Moi aussi, il va falloir que je m'y mette. »
Ce jour-là, nous avons chassé et récolté jusqu'au soir, mais alors que nous nous préparions à rentrer, Katia penchait la tête d'un air perplexe.
« Qu'est-ce qu'il y a, Katia ? »
« Dis, mon homme. C'est peut-être une impression, mais j'ai le sentiment que ma magie a augmenté. »
« Ah, ça... »
Jugeant qu'un tel endroit ne convenait pas à cette conversation, nous sommes rentrés au manoir sans tarder.
J'ai même ramené Brantack de Breithburg par « Téléportation ».
« Katia avait de la magie au départ. Je m'en doutais un peu. »
« Messire Brantack, qu'est-ce que cela signifie ? »
« Eh bien, voilà... »
Brantack lui explique que son impression ne la trompe pas.
Sa puissance magique a bel et bien augmenté.
« Depuis trois jours, la puissance et la durée de mes sorts n'ont plus rien à voir. Avant, si j'utilisais beaucoup l'“Accélération”, j'étais à sec dès la matinée. Mais pourquoi ? »
« C'est très simple. Parce que tu as fait ça avec le comte. »
« Ça ? »
« Ce que font les époux, quoi. »
« Ce que... »
Bien qu'elle soit parmi les aînées de mes épouses, Katia, qui n'a aucune immunité sur ce terrain, a viré au rouge vif.
« Je n'ai jamais entendu parler d'une chose pareille ! »
« Même si tu n'en as jamais entendu parler, le comte possède ce pouvoir mystérieux. Ah, et ne va pas l'ébruiter. Ce serait la pagaille. »
« Bête comme je suis, ça, je le comprends. »
Les femmes désireuses d'augmenter leur magie afflueraient à coup sûr.
Katia l'a compris sur-le-champ.
C'est justement parce qu'elle est magicienne qu'elle a saisi tout de suite la portée de ce pouvoir.
« Comte, tout de même... »
« Enfin, quoi, si le margrave Breithleder avait accepté de se salir les mains pour prendre les droits du tunnel, on n'en serait pas là, non ? »
Ce n'est pas à moi qu'il faut faire des reproches.
C'est moi qui ai réglé toute cette affaire de tunnel.
« Rah... Objection parfaitement fondée, rien à répondre... »
Brantack, à qui je rappelle la maladresse de son propre maître, n'a rien à opposer.
Et puis il eût été discourtois de n'être l'époux de Katia que pour la forme.
Ce n'est pas une femme désagréable, après tout.
« On tourne en rond. Le comte prend une épouse de plus, la magie de cette épouse augmente, et il faut trouver comment le cacher... »
« C'est un pouvoir extraordinaire, mais qui ferait un beau vacarme, alors on n'y peut rien. »
Ina, dont la magie a elle aussi augmenté au point qu'elle sait désormais lancer des sorts, imagine sans peine le tumulte qu'une fuite provoquerait.
« Que des magiciens surgissent parmi ceux qu'on croyait incapables de magie, voilà ce qui est extraordinaire. »
« Mais, Elise. Et la belle-sœur Amalie ? »
Katia s'étonne qu'Amalie ne soit pas magicienne.
« Je crois que cela ne fait que révéler des dispositions cachées : le nombre de magiciens augmente, mais pas pour tout le monde. »
« Wilma et Ina avaient donc des dispositions. »
Luise approuve le raisonnement de Wilma.
« Ce serait bien que je puisse lancer autre chose que l'“Accélération” et le “Renforcement corporel”. Dans ce cas, je demanderai à Katharina de m'apprendre la magie. »
Katia paraît ravie de voir sa magie augmenter.
Elle espère apprendre de nouveaux sorts.
« Je vous enseignerai volontiers, mais ne vaudrait-il pas mieux apprendre les bases avec mon maître ? »
« C'est vrai. Messire Brantack, apprenez-moi la magie. »
« Volontiers. Mais dites-moi, comte ? »
Brantack a soudain pris un air sévère.
En suivant son regard, j'ai vu la belle-sœur Amalie et Thérèse bavarder gaiement à une table, dans un coin.
« Cette boule de cristal, il y en avait une chez mes parents. »
« Dans l'Empire aussi, chaque maison noble en possédait une. Pour dépister les magiciens. »
Sur la table où elles devisaient joyeusement se trouvait la boule de cristal dont on s'était servi, quand j'étais enfant, pour sonder mes dispositions à la magie, et Thérèse tenait la main au-dessus.
La boule brillait d'un bel arc-en-ciel.
« Quand on approche la main, elle devient irisée. Je me souviens que cela m'était arrivé, enfant. »
« Et si l'on a des dispositions pour la magie, cela disparaît. »
L'arc-en-ciel s'est effacé de la boule sur laquelle Thérèse tenait la main : la preuve qu'elle a des dispositions pour la magie.
« Mon corps se réchauffe. »
« C'est prodigieux. »
« Enfant, je rêvais si fort de devenir magicienne. Je jouais à tenir la main au-dessus de la boule, à lire des ouvrages. Sur les méthodes d'entraînement magique, j'ai lu et étudié bien plus que le premier magicien venu. »
Thérèse fait donc partie de ceux qui, enfants, ont rêvé de magie sans que le rêve se réalise.
Elle affiche un sourire radieux.
« À l'époque, cela n'avait rien donné, n'est-ce pas ? »
« Voir des dispositions apparaître passé vingt ans. Voilà une heureuse surprise. »
« C'est extraordinaire, cela se passe donc ainsi. J'aurais aimé savoir la magie, moi aussi. »
« Des dispositions cachées ? Pour l'heure, il n'y a peut-être que Wendelin pour les révéler. »
Les deux aînées bavardaient avec entrain.
Voilà que des dispositions de magicienne apparaissent aujourd'hui chez Thérèse.
Ce que cela signifie, Brantack semble l'avoir compris.
« Comte... »
« Ha ha, disons que je suis un homme comme vous, Brantack. »
« Je n'ai rien à voir là-dedans, moi... »
Rien de bien mystérieux.
Il se trouve simplement que Thérèse et moi en sommes venus à ce genre de relation.
« Et les épouses ne s'en fâchent pas ? »
Brantack presse Elise et les autres, qu'il tenait pour le dernier rempart.
« Telle qu'est Thérèse aujourd'hui, nous n'y voyons rien à redire. »
Du point de vue d'Elise, la question était tranchée dès l'instant où j'ai pris sous ma garde une Thérèse devenue indésirable dans l'Empire.
Et puis Thérèse n'étant plus duchesse Philippe, elles n'ont rien de particulier contre elle.
« Ses conseils nous sont précieux. »
Elise est fille de noble de robe : son appui dans l'administration du comté a forcément des angles morts.
Et c'est Thérèse qui, en secret, les comble.
Elle n'a pas détenu par hasard un pouvoir absolu sur un immense domaine.
Comme se montrer au grand jour compliquerait les choses, elle se borne à conseiller dans l'ombre et n'a jamais dérogé, officiellement, à sa posture de retraitée hébergée par le comté de Baumeister.
Cette attitude a plu à Roderich, et Elise et les autres en sont venues à cuisiner avec elle.
« Au bout du compte, sur l'affaire du tunnel, c'est l'avis de Thérèse qui était le plus juste. »
« Ina. Je pouvais le dire parce que j'y étais étrangère. Les gouvernants, à trop réfléchir, se perdent parfois dans d'étranges détours. »
« N'empêche. Au final, c'est en prenant les droits du tunnel que Vel a réglé la chose le plus paisiblement, non ? »
« En effet. Si le margrave Breithleder les avait pris, on lui aurait reproché de se servir au motif qu'il est le seigneur protecteur. C'est ce qu'il voulait éviter. »
Thérèse a expliqué à Luise que ce genre de jalousie précipite parfois la chute des maisons nobles.
« Il a cédé la majeure partie de l'ancien domaine Eulenberg, mais on lui a laissé la construction et l'exploitation des installations autour du tunnel. Il rentre largement dans ses frais. »
« Wilma a raison. Tout s'est bien terminé, c'est l'essentiel. Et puis, Brantack. »
« Euh... oui, dame Thérèse ? »
Privé du soutien d'Elise et des autres, Brantack affiche une mine dépitée.
Il ne devait pas s'attendre à ce que ma liaison avec Thérèse soit reconnue de tous.
Du reste, je ne me serais pas lié à Thérèse de ma seule initiative.
Parce qu'Elise et les autres, quand elles se fâchent, sont redoutables.
« Officiellement, je ne suis pas l'épouse de Wendelin. Cependant, dès lors que je vis retirée aux frais du comté de Baumeister, bien des nobles doivent déjà me tenir pour sa maîtresse. Le même statut qu'Amalie. »
Les gens se disent « ils doivent être ensemble » sans le clamer ouvertement.
« Puisque tu as le pouvoir d'étouffer ce genre de commentaires, fais comme il te plaira, Wendelin. Je ne manque de rien, et si un enfant naît, il me suffira qu'on lui garantisse un avenir. Par bonheur, la maison Baumeister ne manque pas de places de branche cadette ou de maison vassale. »
Elle n'a pas l'intention de faire de son enfant l'héritier de la maison Baumeister.
Thérèse s'étant assez déchirée avec ses propres frères sur ce terrain, elle ne veut pas y placer son enfant.
« Je reste ce que je suis. Je m'entends bien avec Amalie, qui est dans le même cas, alors ne t'en fais pas. »
« Rah... »
Thérèse déclare d'elle-même qu'elle n'a pas l'intention de devenir mon épouse.
Elle tient jusqu'au bout la position de maîtresse officieuse.
Et là-dessus, le margrave Breithleder n'a rien à redire.
Les autres nobles non plus, car ils sont nombreux à entretenir des femmes dans cette situation : critiquer maladroitement, c'est prendre le retour en pleine figure.
« Cela dit, je te demande aussi de m'entraîner à la magie. »
« Ce sera moi, forcément. Une fuite serait pénible. »
« Cela fuitera bien assez tôt. En attendant, entraînons-nous en secret, pour les débuts fracassants de “Thérèse, la magicienne tardive”. »
Tout en tenant ces propos insouciants, Thérèse poursuit son exercice de circulation de la magie dans la boule de cristal et dans son corps.
Y parvenir tout en parlant prouvait qu'elle avait de réelles dispositions.
« Maître, je vous aiderai. Vous aurez aussi Katia à encadrer. »
« C'est vrai. Pour le secret, Maître Armstrong ferait l'affaire, mais... »
« Maître Armstrong n'est guère fait pour encadrer des débutants... »
Même Katharina, qui entre largement dans la catégorie des génies, juge la méthode de Maître Armstrong impraticable.
« Oui, pas fait pour ça. Et même sans être débutant, il faut être d'une certaine trempe ! »
Luise, qui a subi deux ans et demi d'entraînement avec lui, abonde dans son sens.
Je suis du même avis.
D'abord parce qu'après Luise et moi, personne n'a jamais réussi à devenir son disciple.
« Les jeunes magiciens d'aujourd'hui sont bien trop mous, c'est désolant ! »
L'autre jour, venu dîner chez nous, il pestait de voir ses élèves déguerpir dès qu'il durcissait un peu le ton.
« Et puis, Maître Armstrong est occupé. »
« Occupé ? À quoi ? »
« Eh bien... »
« Aujourd'hui, nous accueillons Maître Armstrong, héros de la guerre civile de l'Empire ! »
« ... Votre serviteur... »
Maître Armstrong, dont les tâches ordinaires sont peu nombreuses, parcourt en ce moment le royaume pour donner des conférences, à la demande de Sa Majesté.
« Maître Armstrong ? Il sait parler, lui ? »
« Cela devrait aller. Je n'en sais trop rien. N'empêche, enseigner la magie à dame Thérèse... »
Dès le lendemain, avec l'autorisation du margrave Breithleder, Brantack a commencé à instruire Katia et Thérèse.
Deux disciples de plus à son actif.
« Je ne sais pas pourquoi, mais on me demande souvent d'enseigner. »
C'est parce qu'il enseigne plus méthodiquement, plus efficacement et plus sainement que Maître Armstrong.
Mon propre maître m'a bien formé, grâce aux leçons de Brantack.
« Bah, on avancera tranquillement. »
Katia vise le bon usage d'une magie qui augmente peu à peu et l'acquisition de nouveaux sorts.
Thérèse, elle, travaille les bases et cherche l'orientation de sa magie.
Katharina les assiste, et une atmosphère studieuse règne dans l'arrière-cour du manoir.
« Avant, j'avais si peu de magie que je n'avais pas besoin d'un maître aussi illustre que messire Brantack. Je suis restée dans le cadre des aventuriers, et c'est Lisa du Blizzard qui m'a appris la magie. »
Ce nom de Lisa du Blizzard, je l'ai déjà entendu.
Brantack l'avait mentionnée jadis comme une aventurière et magicienne réputée.
De tout premier ordre, et qui facture très cher.
« Tiens, il lui arrive donc d'enseigner. »
« Vous la connaissez, messire Brantack ? »
« Je lui ai appris deux ou trois choses quand elle débutait. »
Brantack, décidément.
Son carnet d'adresses est parmi les plus fournis du métier.
Avoir enseigné la magie à une telle sommité.
« La grande sœur ne m'en a jamais parlé, il me semble. »
« La grande sœur ? »
« Voilà, mon homme : si on l'appelle "maîtresse", ça lui donne un air de vieille bique, et elle déteste ça. »
Elle exige de Katia qu'elle l'appelle « grande sœur » et se fâche pour tout autre titre.
« Grande sœur » ne me paraît pas beaucoup mieux, mais si cela lui plaît, tant mieux.
Moi, j'appelle mon maître « maître », mais il paraissait plus jeune que son âge, tout en ayant une certaine autorité.
C'était un mort parlant, alors il ne vieillissait pas.
« Katia, quel âge a Lisa du Blizzard ? »
« Euh... même si c'est toi qui le demandes, mon homme, l'âge de la grande sœur, je ne peux pas le dire. »
L'âge délicat, et le sujet capable d'effrayer jusqu'à Katia.
Elle n'a pas lâché l'âge de Lisa du Blizzard, même sous la torture.
« Katia, cette personne est célibataire ? »
« Hélas ? »
« Je comprends. Mais pourquoi cette forme interrogative ? »
Une femme, magicienne et aventurière de tout premier ordre.
Et que Katia appelle « grande sœur » : elle doit être célibataire, comme Luise l'a deviné.
Ce n'est d'ailleurs pas rare chez les aventuriers.
Plutôt que d'épouser un homme quelconque, on gagne sa vie seule et on s'amuse.
« Dans le cas de la grande sœur, l'envie de se marier est énorme. C'est juste qu'il n'y a personne... »
« Ça, je comprends. Déjà jeune, elle avait un sacré caractère... »
Il y a son tempérament, et puis le métier veut qu'on soit nombreux à refuser de se laisser rabaisser par les hommes.
Brantack, qui l'a croisée jadis, semble avoir des souvenirs précis.
« Elle est belle, pourtant... »
« Tiens donc. »
« Le comte voudrait la prendre pour femme ? »
« Non merci... »
Comparée à Katharina, qui exerçait comme elle les deux métiers d'aventurière et de magicienne, elle dégage un fumet de terrain miné.
Katharina, elle, a malgré tout ses côtés attendrissants.
« Mais cette personne n'est pas venue au mariage de son élève. »
C'est vrai, Luise a raison.
Une magicienne de son rang pouvait se libérer sans peine, et elle ne s'est pas montrée.
« On lui a envoyé une invitation. Mais la grande sœur avait un travail impossible à déplacer... »
« Est-ce bien vrai ? »
« Hmm... »
Devant le doute d'Ina, nous penchons tous la tête.
Les invitations partent bien à l'avance, temps de trajet compris : ajuster un planning ne devait pas être si compliqué.
« La grande sœur est forte, elle reçoit beaucoup de commandes nominatives... »
Le ton de Katia manque singulièrement d'assurance.
Elle se dit peut-être qu'il y avait là un sentiment personnel : ne pas vouloir assister au mariage d'une élève plus jeune.
« Enfin bref. Pour l'instant, exerçons-nous à la magie. »
La conversation tournant mal, Brantack veut reprendre l'entraînement.
C'est alors que Lea, l'une des servantes, est arrivée avec quelque chose à la main.
Dominique étant en congé de maternité, c'est Lea qui assure l'essentiel de son travail.
J'avais quelques inquiétudes, mais Dominique l'a formée durement pendant la guerre civile et on ne lui trouve aucun défaut notable.
« Monseigneur, une lettre pour dame Katia. »
« Pour moi ? »
« L'expéditrice est indiquée comme étant dame Lisa Clemente Ulrike Exler. »
« C'est la grande sœur... »
Surprise par cette expéditrice inattendue, Katia décachette la lettre et se met à lire.
« "Je viendrai prochainement contempler le visage de Katia, jeune mariée. Je me demande bien à quel point le comte Baumeister est fort. Cela m'intéresse énormément..." »
« Aïe... Voilà une personne bien embarrassante... »
Voir comment son élève entame sa vie conjugale.
Et, en prime, jauger ma force : on tombe dans le registre du fanatique de combat.
Nous ne sommes pas dans un manga de baston pour adolescents, et ce genre de personne, je préfère m'en passer.
« Bien la maîtresse de Katia. »
« Wilma, je ne suis pas aussi bagarreuse que la grande sœur. »
Katia n'aime visiblement pas qu'on la croie aussi belliqueuse que Lisa du Blizzard.
Elle le nie avec énergie.
« Et elle s'inquiète pour son élève alors qu'elle n'est pas mariée. Une vraie belle-sœur acariâtre. »
« Wilma, tu n'épargnes vraiment personne... »
Katia était consternée par la langue acérée de Wilma.
« Comment allons-nous cacher que la magie de Katia et de Thérèse a augmenté ? »
« Non, c'est une magicienne de tout premier ordre : impossible de le lui cacher. »
Brantack écarte l'idée de Katharina.
Quoi qu'il en soit, notre avenir comporte désormais, à coup sûr, l'accueil d'une invitée encombrante.
« N'empêche, elle écrit qu'elle vient prochainement, mais pas la date exacte, c'est bien embêtant. »
Une semaine après la lettre, nous sommes tous allés chasser dans la Forêt des Démons.
Rentrés à Baulburg avec un abondant butin, nous décidons de passer, avant le manoir, par le café qui a ouvert au centre de la ville.
L'établissement est une terrasse à ciel ouvert et sa réputation n'a rien à envier à ses équivalents de la capitale royale.
Pour ce qui est de la carte, on y sert des préparations aux fruits et au cacao de la Forêt des Démons, et à des prix inférieurs à ceux de la capitale grâce aux frais de transport.
La salle était pleine de clients.
« Monsieur le comte Baumeister ! Je suis navré, mais en l'état actuel, une privatisation... »
« Inutile de vous inquiéter de cela. Installez-nous à des places ordinaires. »
« À vos ordres. »
Conduits par le patron en personne, nous nous asseyons et chacun commande boissons et desserts.
Peu après, la serveuse nous apporte le tout et nous commençons à manger.
« C'est délicieux, mon ami. »
« Cela vaut les boutiques de la capitale. »
« Il paraît que le propriétaire et pâtissier y a travaillé. »
« Tiens donc. »
Une succursale, ou une installation à son compte.
Qu'on juge le comté de Baumeister assez porteur pour y ouvrir signifie que le domaine se développe bien.
« La Forêt des Démons est impressionnante, mais vous aussi. Enfin, je veux dire, chasser autant, quand même. »
La Forêt des Démons recèle, plus que les autres territoires de monstres, des créatures et des produits précieux.
À les récolter, on compte encore régulièrement des disparus, des blessés et des morts, et pourtant les aventuriers sont nombreux à tenter leur chance en rêvant de fortune.
Parmi eux, nous abattons régulièrement de grandes quantités de monstres, ce qui étonne Katia.
« Moi, j'étais spécialiste de l'embuscade et de l'attaque-surprise. »
« Mais tu gagnais ta vie en solo, non ? Je trouve ça remarquable. »
Aujourd'hui, comme elle est appuyée, Katia est passée à une tactique qui tranche d'un coup les points vitaux à grande vitesse.
Sa magie ayant augmenté, elle est encore plus forte et ne constitue plus un poids mort.
« Ce sont plutôt vous qui êtes remarquables, de pouvoir vous régler sur moi. En puissance de combat brute, il n'y a pas de comparaison. Vous ne seriez pas au-dessus de la grande sœur ? »
« Tiens donc, voilà qui est impressionnant. »
« Hein ? »
Une voix venue d'une autre table nous a fait nous retourner : une femme s'était installée à la table voisine sans que nous l'ayons vue.
Elle doit avoir un peu moins de trente ans.
Robe noire courte façon bondage, longues bottes noires, cuisses découvertes.
Elle porte une robe rouge vif en manière de cape, dont les ornements regorgent de paillettes.
Ses cheveux sont d'un vert profond, coupés à la même longueur, exactement la tenue et la coiffure dont ma mère, dans ma vie antérieure, disait : « Avant l'éclatement de la bulle, ce genre de dégaine était à la mode. »
L'expression est morte, mais je dirais qu'elle appartient au genre « beauté flamboyante ».
Le type de femme qui, sur les vieilles images, dansait dans les boîtes de l'époque.
« Je ne l'avais pas remarquée... »
J'ai dû me relâcher, la chasse terminée.
Brantack était absent, occupé à enseigner à Thérèse : je me dis qu'il faudra être plus prudent.
« C'est à ça que je sers, mais comme elle n'avait pas d'intention hostile, je n'ai pas eu le temps de le dire. Pardon. »
Luise avait repéré sa présence depuis un bon moment.
Elle vient s'en excuser auprès de moi.
« Luise, pourquoi tu ne l'as pas dit plus tôt ? »
« Écoute, Ina. Avant de nous adresser la parole, cette dame était très occupée à se maquiller... »
En tant que femme, Luise a eu ses égards.
À cet âge-là, le maquillage doit prendre du temps.
« Garde tes commentaires pour toi, la naine. »
Et voilà une insulte adressée à Luise, mon épouse.
Moi compris, nous en restons tous sans voix.
À une exception près.
« Grande sœur, vous étiez là ? »
Comme prévu, cette personne est bien Lisa du Blizzard.
Katia l'a saluée avec un air et un ton tendus.
« J'ai fini mon travail plus tôt. Je suis venue en aéronef magique. Au fait, Katia, pourquoi ta magie a-t-elle augmenté ? »
« Grâce à un entraînement intensif. »
« Un entraînement, tiens... »
Lisa fixe Katia avec les yeux d'un rapace qui vise sa proie.
Nous voilà, semble-t-il, repérés par une femme redoutable.
« Toi, tu es plus maquillée que la dernière fois. »
« Tu peux parler ! Tu as pris des cheveux blancs, Brantack ! »
Jugeant qu'il ne fallait pas poursuivre la conversation à la terrasse, nous l'avons aussitôt emmenée au manoir.
Là, Brantack enseignait encore la magie à Thérèse dans le jardin, et dès qu'ils se voient, l'échange part sans la moindre politesse.
« Pour l'âge, on est logés à la même enseigne, j'ai passé la cinquantaine. Et toi, d'ailleurs, tu approches... »
« Je te congèle ! »
À l'instant où Brantack allait dire l'âge de Lisa du Blizzard, la température a chuté d'un coup et le givre a couvert les massifs et la pelouse.
Le surnom de Blizzard n'est pas usurpé.
Diffuser instantanément un tel froid sur une telle étendue.
« Dis donc... Je suis quand même ton aîné et je t'ai enseigné la magie, autrefois. Un peu de respect pour les anciens. »
Tutoyer et appeler par son nom un Brantack qui a plus de vingt ans de plus qu'elle : un monde de pure compétence, certes, mais quelle femme, tout de même.
« Les aventuriers n'ont pas besoin de politesse. Et sinon, une nouvelle élève, Brantack ? »
L'intérêt de Lisa du Blizzard se porte sur Thérèse, qui apprend la magie avec lui.
« En quelque sorte. »
« Une élève bien âgée. C'est rare. »
Ceux qui ont des dispositions pour la magie sont presque toujours repérés dans l'enfance.
Un cas comme celui de Thérèse, après vingt ans, est en réalité fort rare.
Il en existe, évidemment.
« Des raisons de famille. »
« Toi... Le "butin de guerre du comte Baumeister" ? L'ancienne duchesse Philippe, dans un milieu qui ne lui aurait pas permis d'apprendre la magie ? Ce n'est pas bizarre, ça ? »
Décidément, Lisa du Blizzard a la langue mauvaise.
Répéter devant l'intéressée les rumeurs qui courent sur Thérèse.
Qu'elle dispose de ces informations montre bien qu'une aventurière de premier ordre n'est pas à prendre à la légère.
« Vous aurez beau trouver cela bizarre, j'ai reçu l'éducation d'élite d'une duchesse Philippe ; il vous faudra admettre que cela arrive. »
Thérèse, fidèle à elle-même, esquive habilement.
« Les aventuriers ont leurs raisons, les nobles aussi. »
« Et Katia ? Sa magie a bien augmenté depuis la dernière fois. »
« Aïe ! »
Devenue soudain la cible, Katia blêmit.
« Qui sait. Demandez donc à Katia elle-même. Peut-être, après tout, que sa maîtresse enseignait mal ? Avec Brantack pour instructeur, voilà le résultat. »
Thérèse esquive avec adresse, sans oublier de contre-attaquer.
Si illustre que soit son interlocutrice, la façon de lui parler a dû l'indisposer.
On reconnaît bien là celle qui fut duchesse Philippe.
« Hé, Thérèse... »
« Qu'y a-t-il, Katia ? Je ne fais qu'énoncer objectivement les faits. »
Elle n'en affirme pas moins que l'autre enseigne mal.
Venant de Brantack, passe encore ; venant d'une Thérèse qui débute à peine, Lisa du Blizzard est en droit d'entrer dans une colère noire.
« Tu ne manques pas d'air... gamine... »
« J'ai déjà vingt et un ans, ce qui, aux yeux du monde, est l'entrée dans les vieilles filles. Et vous, quel âge avez-vous donc ? »
« Espèce de... ! »
Thérèse a délibérément poussé Lisa du Blizzard à bout.
Quand elle s'emporte, le froid se répand alentour.
Par quel mécanisme ?
Les gens ne ressentent qu'un frisson, mais peu à peu les plantes, la table et les chaises du jardin commencent à geler.
« Le surnom de Lisa du Blizzard n'est pas volé. »
« Gamine, si tu veux t'excuser, c'est maintenant. »
« Pourquoi devrais-je m'excuser ? Je n'ai dit que la vérité. »
Devant la pression de Lisa du Blizzard, Thérèse ne bronche pas d'un cil.
Elle paraît au contraire s'amuser de la fureur d'en face.
« Vous venez prendre des nouvelles de votre élève et vous me cherchez querelle ? Et puis les plantes, la table et les chaises de ce jardin sont la propriété de la maison Baumeister. Les congeler par emportement me paraît discutable. Rafraîchissez-vous un peu les idées... encore que cela ne puisse guère être plus froid. »
« ... »
Lisa du Blizzard, contrairement à la magie qu'elle emploie, semble s'enflammer facilement.
Se permettre une telle arrogance envers une noble prouve peut-être à quel point elle est renommée.
« Si vous ne vous calmez pas davantage, vous ne vous marierez jamais. »
« Hé ! Thérèse ! »
Katia est intervenue trop tard.
Chacun l'avait aisément deviné : voilà à coup sûr le seul mot qu'il ne fallait pas dire à Lisa du Blizzard.
Son visage furieux est devenu d'un coup parfaitement inexpressif.
« Oh non... quand la grande sœur prend cette tête-là... »
Elle en a déjà fait l'expérience.
En voyant le visage de Lisa du Blizzard, Katia affiche l'air de quelqu'un qui assiste à la fin du monde.
« Tu viens tout juste de savoir faire de la magie et tu fais déjà la fière. Dans le monde de la magie, il n'y a ni nobles ni roturiers. Tu comprends ça, gamine ? »
« Sous prétexte que vous vous entraînez depuis un peu plus longtemps, vous voilà gonflée d'orgueil. Voilà bien le problème des "vieilles filles confirmées". »
« Bien parlé. Je vais t'écraser. »
« Les vétérans sont voués à tomber un jour devant les nouveaux venus. Perdez donc l'esprit tranquille. »
Voilà comment la visite de Lisa du Blizzard à son élève s'est muée en duel contre Thérèse.
Pourquoi en arrive-t-on là ? Moi comme les autres, nous n'avons rien pu dire et nous sommes contentés de suivre leur joute verbale.
« Euh... Si votre discussion est terminée, j'aimerais un peu d'aide... »
Et par malheur, El, dont les pieds avaient gelé au sol sous le froid de Lisa du Blizzard, nous appelait piteusement à l'aide.
« Thérèse, n'est-ce pas téméraire ? »
« Si, dans le temps qu'il me reste, j'arrive au niveau où l'on ne me tue pas, cela suffira. »
L'eau et l'huile, sans doute.
De propos vifs en réponses cinglantes, Lisa du Blizzard et Thérèse — je dirai Lisa désormais, c'est plus commode — ont donc décidé de se battre en duel magique.
Thérèse étant encore novice, le duel est fixé dans un mois.
D'ici là, Lisa va gagner sa vie dans la Forêt des Démons ; elle est partie vers l'embarcadère des aéronefs sans même avoir salué Katia correctement, alors que c'était le but de sa venue.
Elise s'inquiète : une Thérèse au talent encore inconnu ne saurait l'emporter sur une magicienne aussi réputée. L'intéressée, elle, garde un air serein.
« Ma magie est encore en pleine croissance. Wendelin, fais-moi progresser efficacement. »
Faire croître sa magie signifie faire cela souvent.
« C'est donc là ton intention ? Quelle rouée. »
« Luise, je ne dis pas que cela n'y est pour rien, mais j'ai tout de même réussi à détourner les soupçons de cette vieille fille. Un peu de gratitude. »
« Les soupçons ? »
« L'as-tu oublié ? Cette vieille fille, en excellente magicienne, s'interrogeait sur l'augmentation de la magie de Katia. »
« C'est vrai, tiens. »
Pourquoi la magie de Katia a-t-elle augmenté après son mariage ?
Il suffit d'y réfléchir un peu pour que les soupçons se tournent naturellement vers moi.
Thérèse a délibérément cherché querelle à Lisa pour l'éviter, au moins temporairement.
« Mais ce n'est que temporaire. »
« De toute façon, on ne pourra bientôt plus le cacher. Pour l'heure, mieux vaut réfléchir à ce qu'on fait de cette vieille fille. Wendelin, la prends-tu aussi pour épouse ? »
« Non merci. C'est au-dessus de mes forces. »
Sa tenue me laisse déjà songeur, mais je ne comprends pas pourquoi elle est si hargneuse.
Et puis, quel âge peut-elle bien avoir ?
« Brantack. »
« Moi non plus je n'en veux pas, d'une femme aussi rude. Et elle non plus, sûrement. »
« Ce n'est pas ce que je demandais : je parlais de son âge. »
Cela, même moi, je l'avais compris.
Je voulais seulement connaître son âge.
« Elle doit avoir tout juste trente ans, ou pas tout à fait. C'est bien ça, Katia ? »
« Voyons, la grande sœur est née au printemps, donc elle doit être encore dans les vingt-neuf, de justesse. »
Traitée de vieille fille confirmée jusque par Thérèse, Lisa aura trente ans dans quelques mois.
Avec ses propos aussi tranchants qu'agressifs, ses chances de se marier avant trente ans sont franchement minces.
« Quand j'étais son élève, j'avais quinze ans, et la grande sœur environ vingt-cinq. »
C'est déjà l'âge où, dans ce monde, on commence à faire des remarques, et Katia évitait donc d'aborder le sujet.
« D'ordinaire, elle est directe et c'est quelqu'un de bien, mais... »
Elle a vu, un jour, un aventurier la taquiner à table sur son célibat et se retrouver pris dans la glace avec sa chaise et la table.
« On est digne du nom de Blizzard... »
« La grande sœur n'est pas idiote, elle ne gèle que la surface. »
« Il n'empêche que c'est pénible ! »
El, dont la partie inférieure de l'armure a malencontreusement gelé, proteste.
Si l'intérieur avait gelé aussi, cela aurait tourné à l'accident corporel.
Il a bien le droit de se plaindre.
« Mais dis, il existe des hommes pour épouser cette femme-là ? »
À la question de Luise, tout le monde s'est tu.
Un peu voyante, mais belle, assurément.
Seulement, d'un caractère terrifiant.
Et qui, en colère, transforme sa cible en glaçon.
« Non. Moi, non. »
« Moi non plus, évidemment. Je l'avais compris il y a quinze ans. »
Pour El, c'est l'exact opposé de Haruka, et si Brantack en avait eu envie, elle serait mariée depuis longtemps.
« L'assaut est pour dans un mois : d'ici là, je dois m'entraîner. »
Ainsi commença l'entraînement de Thérèse.
Brantack la met au travail dès l'aube et elle épuise une bonne part de sa magie jusqu'au soir.
Et la nuit...
« En me tenant compagnie chaque jour, tu fais croître ma magie. Cela vaut d'être fait, mais t'accaparer serait injuste envers Elise et les autres. Wendelin, du nerf. »
« Je me doutais bien qu'on en viendrait là. »
Allez savoir pourquoi, c'est moi qui finissais épuisé, mais la magie de Thérèse n'en augmentait pas moins.
Elle apprend aussi les sorts à une vitesse effrayante.
Franchement, c'est un talent à faire envie.
« Elle apprend vite, elle a du talent. »
Brantack, qui l'enseigne, ne cache pas sa surprise devant ses progrès.
« Il n'empêche qu'elle ne peut pas encore battre dame Lisa. »
À ce stade, la magie de Thérèse atteint le haut de la classe intermédiaire.
Je lui ai offert mon bâton de rechange, dont elle se sert.
« Est-ce là ta bague de fiançailles ? Notre relation ne pouvant être publique, ce genre de présent m'est plus précieux. »
Thérèse était ravie d'avoir reçu un bâton de moi.
Les sorts qu'elle acquiert, par esprit de contradiction envers Lisa du Blizzard ?
Elle travaillait surtout la magie de feu.
« J'ai choisi le feu par esprit de rivalité. Et faute de temps, je n'ai pas le loisir de travailler autre chose. »
Il ne s'agit pas seulement de lancer des sorts : un mois est bien court pour acquérir la précision et la puissance capables de rivaliser avec Lisa.
Plutôt que d'apprendre un peu de tout, mieux vaut se concentrer sur le feu, seul capable de répondre à sa magie de glace : telle est la conclusion.
« Et puis, je vais perdre, de toute manière. »
« Il est vrai que la victoire est difficile. »
Quel que soit le talent, un mois d'entraînement ne saurait battre quelqu'un qui pratique depuis plus de vingt ans.
Lisa entre elle aussi, largement, dans la catégorie des génies.
Thérèse le comprenait mieux que personne.
« Aussi, arrêtez-moi au bon moment. »
Thérèse n'avait donc cherché querelle que pour dissimuler mon pouvoir.
« J'ai gagné du temps ; reste à savoir comment amadouer cette femme. Voilà le vrai problème. Et Wendelin s'est bien dépensé. La compagnie des Dragon Busters a perdu la moitié de ses effectifs. »
Thérèse dit cela en riant, mais à trop m'occuper d'elle je ferais du tort à Elise et aux autres, et il faut donc aussi y veiller...
« Je ne pensais pas que les nausées seraient si pénibles... »
« Moi non plus, je ne tiens pas. J'abandonne. »
« Voilà qui nous met au repos pour un moment. »
« Et moi, quand j'enseigne la magie à Thérèse, j'ai des haut-le-cœur... »
Elise, Ina, Luise et Katharina, toutes les quatre, sont enceintes.
C'est un heureux événement, et pourtant la grossesse ne me paraît pas encore tout à fait réelle.
Est-ce parce que je suis un homme ?
Cela ne se voit pas encore, alors il faudra sans doute des ventres plus ronds pour que j'en prenne conscience.
« Moi, vu mon âge, je trouve qu'on peut attendre un peu. »
« Moi, je suis jeune mariée. Et j'ai mon entraînement. »
Avec Wilma et Katia, qui ne sont pas enceintes, plus El, cela fait quatre.
Dans ces conditions, Roderich ne nous autorisera pas à explorer la Forêt des Démons.
« Moi, je ne serai d'aucun secours. Et je dois m'occuper d'Elise et des autres. J'ai eu deux enfants, tout de même. »
Je n'ai évidemment pas l'intention de faire de la belle-sœur Amalie une aventurière.
Comme elle a l'expérience des naissances, je veux qu'elle reste auprès d'Elise et des autres pour les soigner.
« Il ne viendrait à personne l'idée de compter Amalie comme force de combat. Au fait, toi, tu n'es pas enceinte. »
« Pour moi, ce serait délicat à bien des égards. »
« Un champ précieux. Tu n'as qu'à faire un effort. Après Elise et les autres. »
« Ce ne serait pas un accouchement tardif ? »
« Amalie, dis cela devant cette vieille fille et elle te tue. »
C'est vrai, la belle-sœur Amalie est plus jeune que Lisa.
« Cette vieille fille va sur ses trente ans ; on me traitait naguère de future vieille fille, mais à côté d'elle je respire. »
« Gamine ! Je suis déjà là ! »
C'était en effet le jour du duel.
Lisa s'était présentée tôt au manoir, et Thérèse la provoquait en sachant pertinemment qu'elle était là.
« Bon sang ! Mariée à peine sortie de l'adolescence, et enceinte ! Ça m'énerve ! »
« Grande sœur, calmez-vous un peu. »
« Katia ! Ce n'est pas à toi de me dire ça ! »
« Et je fais quoi, moi ! Grande sœur ! »
Les grossesses d'Elise et des autres semblent inspirer à Lisa une colère sans objet.
Katia tente de la retenir, mais qu'une jeune mariée s'en mêle ne sert à rien, et jette même de l'huile sur le feu.
Et moi, je n'ai pas mis Elise et les autres enceintes pour agacer Lisa.
« Comme annoncé, je vais t'écraser ! »
Le dépit de ne pouvoir se marier au cœur, Lisa entame son duel avec Thérèse.
Entre magiciennes, il faudrait normalement l'éviter ; c'est pourquoi Katharina, Brantack, Maître Armstrong et moi nous sommes interposés.
« Dame Thérèse a bien travaillé, pourtant... »
« D'ordinaire, on ne devient pas aussi forte en si peu de temps ! »
À force d'exercices quotidiens et de nuits sans relâche pour augmenter sa magie, elle atteint aujourd'hui le bas de la classe supérieure.
Pour ce qui est des sorts, en comptant ceux qu'elle sait tout juste lancer, ses progrès sont effarants.
« Seulement voilà... »
Il n'empêche qu'elle ne saurait battre Lisa, dont la magie dépasse à peine celle de Katharina.
Et avant cela, l'écart d'expérience l'écrasera.
« Ta magie a encore augmenté en peu de temps... Je vais t'écraser, gamine, et percer ce secret ! »
« Tss, elle s'en est souvenue. »
« Wendelin, ne rêve pas trop. Que je gagne et la fasse tenir tranquille, c'est... »
Thérèse s'interrompt.
Autant dire cent pour cent impossible.
« Je te laisse tirer la première. »
Lisa ne pense pas davantage perdre contre elle.
Comme pour dire « montre-moi ce que tu vaux », elle la provoque en la laissant ouvrir.
Cela ressemble à un relâchement, mais une experte de ce calibre tire instantanément quantité d'informations de l'adversaire qui frappe en premier.
Prendre l'initiative peut au contraire desservir.
« Cela m'arrange : voici le seul grand sort que j'aie appris. »
Thérèse met son bâton en garde et une gigantesque boule de feu naît dans le ciel, qui grossit peu à peu.
Parvenue à deux mètres de diamètre environ, la flamme vire au blanc bleuté et la température monte encore.
« Gamine, tu es meilleure que je ne pensais, mais pourquoi y mettre autant de magie ? »
Comme si elle jouait tout sur ce coup, Thérèse verse presque toute sa magie dans la boule de feu suspendue au-dessus d'elles.
Celle-ci a de nouveau grandi, jusqu'à dix mètres de diamètre environ.
« Lancer de petits sorts à la miette ne me ferait pas gagner. Prenez donc ! »
Thérèse abat sur Lisa la boule de feu géante achevée dans le ciel.
« Et voilà ! C'est bien là le propre des novices ! »
Neutraliser une telle boule de feu devrait exiger une magie considérable, mais Lisa déploie instantanément son blizzard et le lance à sa rencontre.
À chaque collision, d'énormes volutes de vapeur se répandent alentour.
Le duel a lieu sur le terrain prévu pour un quartier d'habitation, où ne pousse que de l'herbe, et toute cette herbe a fané sous la vapeur.
Nous avons chacun dressé une « Barrière magique » pour nous en protéger.
« Mon homme, je suis désolée. »
« Non, c'était impressionnant. »
Le choc entre une Thérèse qui a appris le feu à marche forcée et Lisa, maîtresse de la glace.
La puissance était prodigieuse, mais l'issue était déjà scellée.
« Je n'ai plus de magie, j'abandonne. »
Ayant versé presque toute sa magie dans sa boule de feu, Thérèse a levé les deux mains devant Lisa.
À court de magie et sans autre atout, sa décision était juste.
« Tu abandonnes ? »
« Je n'ai pas l'intention de poursuivre un combat perdu. Sur ce, je vous laisse. Je voulais neutraliser votre froid, mais j'ai un peu frais. Je vais demander à Amalie de me préparer du thé. »
Ayant capitulé avec une facilité déconcertante, Thérèse s'apprête à regagner le manoir.
« Hé ! Attends ! »
« Vous désirez quelque chose ? »
« C'est moi qui ai gagné, alors crache le morceau sur cette histoire de magie ! »
« Voilà d'étranges propos. »
Thérèse prend l'air de dire « et pourquoi devrais-je vous l'apprendre ? ».
« J'ai gagné, non ! »
« Vous avez lancé le défi, mais vous n'avez rien dit des conditions de victoire. Nous nous sommes l'une et l'autre exercées à la magie. Ce fut fort profitable. »
« Pff ! »
« C'est vrai... hé hé ! Lisa n'avait rien précisé. »
Devant la remarque de Thérèse, Maître Armstrong et Brantack s'efforcent de ne pas éclater de rire.
« Et mon mois, alors ! »
« Je n'en sais rien. Vous ne l'avez pas passé à vous amuser, tout de même. Vous chassiez dans la Forêt des Démons, n'est-ce pas ? »
Les informations viennent de l'antenne de la guilde.
Digne de son nom de Lisa du Blizzard, elle a, paraît-il, abattu quantité de monstres en les prenant dans la glace.
« J'ai bien gagné ma vie, mais dis-moi le secret de la magie ! »
Comme Lisa s'apprête à fondre sur Thérèse, Maître Armstrong et Brantack s'interposent.
« Lisa, dame Thérèse est une hôte précieuse confiée par l'Empire. Un incident tournerait à l'affaire diplomatique. »
« Rah... »
Lisa n'étant pas sotte, l'avertissement de Brantack la fait reculer.
« Dans ce cas, Katia ! »
« Hein ? Moi ? »
« Ta magie a augmenté, à toi aussi ! »
Comme Elise et les autres étaient enceintes, je ne pouvais pas favoriser Thérèse seule et j'ai traité tout le monde équitablement.
La magie de Katia est montée elle aussi jusqu'au haut de la classe intermédiaire.
« Dis-le-moi ! »
« Je ne peux pas le dire, même à vous, grande sœur. »
« Quoi ? Tu ne peux pas ! »
« Zut ! »
Comme Lisa se rapprochait de Katia, je me suis interposé d'instinct entre elles.
« Katia est l'épouse du comte Baumeister que je suis. Aller plus loin serait discourtois. »
« Mon homme... »
« Ça va ? »
« Oui. »
Je me suis bien interposé, et Katia n'a rien subi.
« Rah ! Voilà comment tu prends les choses ! Mais je ne m'en contenterai pas ! »
« En ce cas, je me battrai à sa place. Si je gagne, vous félicitez sagement votre élève pour son mariage et vous rentrez. Si je perds, je vous dirai le secret. »
« J'accepte ! Je suis une magicienne avec un certain vécu. Ne crois pas gagner si facilement. »
Me voilà donc condamné à me battre en duel contre Lisa.
« Comte, je ne doute pas de votre victoire, mais comment comptez-vous procéder ? »
« Je m'adapterai. »
Mon duel contre Lisa s'est tenu le lendemain, une fois sa magie reconstituée.
Sur la prairie du futur quartier d'habitation, là où elle avait affronté Thérèse.
L'herbe avait entièrement séché sous la vapeur du premier duel, mais comme on doit y bâtir, peu importe.
Avant le début, Brantack, qui fait office de témoin, me demande comment je compte m'y prendre.
« Puisqu'elle est le Blizzard, je lui envoie une grosse puissance de feu ? »
« Mieux vaut éviter. »
« Pourquoi donc ? »
« Parce que la vapeur bouche la vue de ceux qui regardent. »
« Pour cette raison-là ? »
« Et avant cela, sans "Barrière magique", la vapeur brûle. »
« Messire Brantack a raison. Votre serviteur déteste ne rien voir du combat par mauvaise visibilité ! »
Rappelé à l'ordre par Maître Armstrong, je devrai donc trouver autre chose.
Serait-ce pour parfaire mon éducation magique ?
« Je ne compte pas perdre contre un plus jeune. »
« Vous ne dites pas : contre un gamin de douze ans de moins, de la moitié de votre âge ? »
« Comte Baumeister, je te congèle ! »
La question de l'âge reste décidément un terrain miné, mais je n'ai pas menti.
J'ai dix-sept ans et Lisa vingt-neuf.
« Bien, que le combat commence. »
Brantack le proclame et Maître Armstrong lance en l'air la boule de feu du signal.
Le signal donné, tous deux se sont repliés près d'Elise et des autres, venues assister.
Ils devaient craindre d'être pris dans notre affrontement.
« Te tuer poserait problème. Je vais te geler pour t'immobiliser ! »
L'initiative est venue de Lisa.
La température autour de moi chute aussitôt.
À mes pieds, le givre couvre l'herbe sèche et le sol.
Et une pellicule de glace commence à se former sur ma robe.
En l'état, je serai immobilisé par la glace en quelques secondes.
« On reconnaît celle qui porte un surnom. »
J'emploie aussitôt la magie de feu pour élever ma température et celle de mes abords, et je fais fondre la glace de ma robe.
Le froid disparaît aussitôt.
'À mon tour.'
Je riposte cette fois avec une magie de glace semblable à la sienne.
La tactique que mon maître m'avait exposée : attaquer avec le même sort que l'adversaire pour semer le trouble.
La température de Lisa et de ses abords baisse peu à peu, et le givre puis une fine glace gagnent ses vêtements et ses ornements.
« Attaquer à la glace celle qu'on surnomme le Blizzard, quelle insolence ! »
« Du moment qu'on gagne, il n'y a pas de problème. Il n'y a là ni insolence ni rien du tout. »
« Bon sang ! C'est plus puissant que je ne pensais... »
À la différence du duel contre Thérèse, le mien était visuellement bien terne.
Deux adversaires immobiles face à face, chacun cherchant à faire baisser la température de l'autre pour le geler.
Chercher à immobiliser l'autre dans la glace tout en faisant fondre celle qui vous gagne.
Aux yeux de qui ne pratique pas la magie, cela paraît d'un ennui mortel.
« Aux yeux d'un magicien, le combat est pourtant d'un très haut niveau... »
« Elise, pour moi qui débute à peine, cela paraît d'une platitude achevée. »
« Thérèse, en apparence rien ne change, mais à ce stade tous deux consomment déjà énormément de magie. »
Dépenser de la magie pour geler l'autre, en dépenser pour ne pas geler soi-même.
Comme il faut manier simultanément deux écoles opposées, c'est un combat magique d'un niveau élevé, explique Katharina aux spectatrices.
« On appelle ça une partie nulle. »
« Cela ne durera pas si longtemps. La magie a ses limites. »
« En l'état, c'est messire Vel qui gagne. »
« Je le pense aussi. »
Wilma et Luise voient juste.
Si l'on poursuit cet échange terne, c'est Lisa, qui dispose de moins de magie, qui tombera en panne la première.
L'issue sera terne, elle aussi, mais si les deux camps lâchent des sorts d'une grande puissance, il peut y avoir un accident et cela gênerait les alentours.
Par égard, je dois mener ce duel ainsi.
« Bon sang ! »
Et c'est Lisa qui, dans cette situation, commence à s'affoler.
Lancer maintenant un grand sort par dépit serait non seulement inutile mais hâterait sa panne : elle a compris qu'en l'état, elle perdrait faute de magie.
« Moi qui te prenais pour un gamin capable de lâcher deux ou trois grands sorts... »
J'ai certes moins d'expérience de magicien qu'elle, mais j'ai été pris dans une guerre civile, j'ai failli mourir en affrontant mon maître : j'en ai bavé.
J'aurais aimé qu'elle en tienne compte avant d'accepter le combat.
« Servez-vous donc de votre fameux blizzard. »
« ... »
Il ne me reste qu'à tenir cette position.
Sans m'affoler ni lancer de sort offensif, il me suffit d'attendre pour gagner.
Quoi qu'elle fasse, c'est elle qui sera à sec la première.
« Le salaud... un gamin qui ne s'affole même pas pour attaquer... »
« C'est l'expérience de la guerre civile qui parle. »
Cela y est pour quelque chose, mais en vérité j'ai déjà, à l'intérieur, la petite quarantaine.
Je suis plus aguerri que Lisa... n'est-ce pas ?
« Cela dit, ce serait manquer d'inspiration... »
J'ai en face de moi une magicienne qui a le talent et la renommée.
Une victoire de ce genre pourrait ne pas la convaincre.
Non : pour qu'elle cesse de sonder les secrets d'autrui, il me faudra peut-être un écart de puissance écrasant, de quoi briser sa combativité.
Or sa spécialité, c'est la magie de glace, comme son nom l'indique.
Il s'agit en réalité d'une magie composite, eau et vent, qu'elle a longuement étudiée à partir des phénomènes naturels pour en faire son arme.
En l'imitant, je n'aurais aucune chance ; mais il existe un élément par lequel je peux la battre.
'C'est le concept de zéro absolu.'
La température à laquelle la vibration des atomes, qui la détermine, devient minimale et où leur mouvement cesse.
Je m'exprime sans trop savoir moi-même, mais le professeur de sciences nous l'expliquait au lycée... tiens ? Ou bien celui de physique ?
Peu importe.
Je limite l'effet au seul pourtour de Lisa et je l'entoure de zéro absolu.
Avec précaution, pour ne pas la congeler par erreur.
Tuer une magicienne du rang de Lisa du Blizzard m'attirerait je ne sais quels reproches du royaume.
Si l'on me demandait de travailler gratuitement pour compenser la perte, je serais bien avancé.
« J'ai encore de la marge. »
« C'est un monstre, ce gamin. »
« Non : ma magie augmente à proportion des liens et des tracas de toutes sortes. »
Ce sont les exercices quotidiens et les ennuis en tout genre qui font croître ma magie.
« Ce n'est pas tellement enviable... Sauf la quantité de magie, ça, je l'envie. »
Me voilà plaint par mon adversaire en plein duel.
Pendant ce temps, ma magie de « Zéro absolu » repousse peu à peu son sort de « Chauffage », et une dizaine de mètres autour d'elle passent au zéro absolu.
« Aïe ! »
« Un seul mouvement et tu meurs. »
« Quoi ! »
Pour essayer, je jette une branche morte qui traînait dans la zone de zéro absolu : elle devient comme une banane trempée dans l'azote liquide.
Quand je lance un caillou dessus par magie, la branche gelée vole instantanément en éclats.
« La magie de glace, ça me réussit. »
Même les notions de sciences d'un élève qui avait la moyenne dans son ancienne vie finissent par servir.
Et au passage, un autre sort m'est venu à l'esprit.
'Je l'appellerai « Azote liquide ».'
Comprimer l'air ambiant pour en faire de l'azote liquide.
Non, comme je ne sais pas le séparer, ce sera de l'« air liquide ».
L'air liquide que je forme dans les airs tombe au sol, et le rocher qu'il arrose se congèle.
Quand j'y lance un caillou par magie, il vole en éclats comme la branche.
« Je vous serais reconnaissant d'abandonner. »
« Bon sang ! Moi, Lisa du Blizzard... »
Lisa ayant levé les deux mains, j'ai dissipé la zone de zéro absolu qui l'enserrait, et j'ai emporté le duel.
Mais c'est là que j'ai commis une bourde monumentale.
Nous nous étions bien battus, alors je me suis dirigé vers elle avec l'idée, qui ne me ressemble guère, de lui serrer la main ; or elle avait subi de gros dégâts.
Bien que j'aie exclu son corps de l'effet, Lisa, entourée d'un froid de zéro absolu, avait dû sans cesse réchauffer son corps par magie pour se protéger.
Vêtements et équipement passaient alors au second plan, et quand j'ai levé le zéro absolu, ils se sont réchauffés brusquement...
Exposés à un écart thermique aussi violent, vêtements et équipement se sont désagrégés.
Ainsi, Lisa, qui s'apprêtait à me serrer la main pour ne pas se montrer mauvaise perdante, a vu tout ce qu'elle portait tomber en lambeaux, exposant son corps nu à nos regards.
« Aaaah ! »
Lisa s'est accroupie précipitamment, en poussant un cri d'une féminité qu'on n'aurait jamais soupçonnée.
Et j'ai découvert par la même occasion un secret la concernant.
« En bas... il n'y a rien qui pousse... »
« Ouiiiin ! »
Voyant son secret percé à jour, Lisa a éclaté en sanglots.
Ce beau duel s'est ainsi achevé sur une conclusion des plus bancales.
« Aujourd'hui, votre serviteur a vu bien des choses remarquables ! »
« Bien des choses, Maître Armstrong ? »
« Assurément. D'abord, un froid du comte Baumeister qui écrase celui du Blizzard. »
Cela, je le dois à mes maigres connaissances scientifiques.
Le zéro absolu, et la fabrication d'air liquide.
Même dans les contrées les plus glaciales, on plafonne vers moins cinquante degrés : normal que Lisa, qui s'en inspire, ne puisse pas me battre.
« Ensuite, Lisa du Blizzard poussant un cri de vraie femme. »
Par chance, la nudité de Lisa était assez loin des spectateurs, et...
« Brantack, il ne faut pas regarder. »
« Mon oncle, épargnez-nous. »
« El, tu en as envie, mais non. »
Ina, Elise et Wilma leur ayant aussitôt bouché les yeux, ils n'ont apparemment rien vu.
'Donc, mieux vaut ne pas parler de l'autre chose...'
L'autre chose, c'est l'absence de poils.
« N'empêche, depuis, elle est étrangement docile... »
Vu les circonstances, les femmes l'ont aussitôt emmenée au manoir, l'ont mise au bain, lui ont fait passer des vêtements que nous avons fournis, et elle buvait un maté brûlant.
Ses vêtements fastueux s'étant désagrégés, et son maquillage, qui composait ce visage provocant, ayant disparu au bain, elle était à visage nu.
Je me demandais si, à son âge, cela irait ; en réalité, démaquillée, elle a un visage terriblement juvénile.
On ne lui donne guère plus qu'à Thérèse.
Et, allez savoir pourquoi, elle se tenait étrangement tranquille.
Elle sirotait le thé préparé par la belle-sœur Amalie et nous jetait de temps à autre des regards craintifs.
« Je lui ai fait si peur que ça ? »
« Non, je ne la croyais pas du genre à s'effrayer pour si peu... »
Brantack, qui la connaît mieux que moi, s'interroge lui aussi sur son attitude.
« Katia, qu'en penses-tu ? »
« Non, moi non plus, je n'ai jamais vu la grande sœur comme ça. Je ne comprends rien. »
« Voilà, les biscuits sont cuits. »
La belle-sœur Amalie apporte à une Lisa toujours docile les biscuits qu'elle vient de faire.
« Aujourd'hui, pépites de chocolat et fruits secs. »
Des biscuits préparés avec des produits de la Forêt des Démons, à la mode ces derniers temps dans les pâtisseries de la capitale.
« C'est délicieux. »
Lisa les mange comme un petit écureuil.
« Elle est devenue étrangement mignonne. »
« C'est vrai. On dit que le maquillage transforme une femme, mais... »
Luise et Ina regardaient d'un œil intrigué cette Lisa métamorphosée.
Maquillée, c'était une beauté agressive ; à présent, c'est plutôt une beauté attendrissante.
Elle reste craintive, sans qu'on sache pourquoi, mais bien qu'elle soit notre aînée, elle éveille chez tous un instinct protecteur.
« Comment est-ce possible ? »
Je n'y comprenais rien, mais la belle-sœur Amalie a su le lui faire dire.
Lisa s'est-elle ouverte à elle seule, parce qu'elle s'était occupée d'elle avec tant de sollicitude ?
Elle lui a chuchoté les faits à l'oreille, à voix basse.
« Je vois... c'est donc cela... Très bien. »
Ayant entendu ses explications, la belle-sœur Amalie entreprend de nous les rapporter.
« Dame Lisa, si elle ne s'habille pas de cette façon, est terriblement timide avec les gens. »
Elle poursuit.
Autrefois, dans un village, naquit une petite fille d'une timidité extrême.
Avec les hommes surtout, elle ne parvenait à parler à personne, hormis son propre père et le frère qui naquit ensuite.
« On a eu beau découvrir qu'elle avait des dispositions pour la magie, sa timidité n'a pas guéri. »
Lisa s'est inquiétée : dans cet état, devenir aventurière et entrer dans le monde ne lui permettrait pas de travailler correctement.
Et le mariage lui paraissait tout aussi impossible.
« Alors elle s'est mise à jouer la femme au caractère fort, avec un maquillage et des tenues voyantes. »
« Un rôle drôlement bien tenu. »
Brantack ne s'en était pas aperçu jusqu'à cet instant.
Il faut reconnaître un talent d'actrice, ou plutôt une capacité d'autosuggestion, remarquable.
« Ses vêtements ayant disparu et son maquillage ayant été ôté, elle est revenue à son état normal ? »
« Il semble bien. N'est-ce pas, dame Lisa ? »
À la question de la belle-sœur Amalie, Lisa hoche vigoureusement la tête.
Le geste était fort mignon.
« Elle est mignonne. »
« En effet. »
Thérèse abonde dans le sens de Luise.
« On ne dirait jamais qu'elle va sur ses trente ans, tant elle paraît jeune. Je crois qu'elle ferait mieux de renoncer à un tel maquillage. »
« ... Je vois. Thérèse, elle dit que sans maquillage elle ne peut pas parler aux hommes. »
« Et avec du maquillage, elle a ce caractère-là. Quelle complication... »
Les deux extrêmes, et aucun des deux ne donne de bons résultats.
C'est en effet bien compliqué.
« ... J'ai compris, Vel. »
« Oui, j'en ai peut-être trop fait ? »
Lisa chuchote encore quelque chose à la belle-sœur Amalie.
Je croyais qu'elle allait me faire des reproches sur le duel.
« Non, elle dit que pour le duel, c'était un duel, donc tant pis. N'est-ce pas ? »
À la question de la belle-sœur Amalie, Lisa hoche de nouveau la tête, gentiment.
Mais pourquoi donc cette femme ne peut-elle même pas parler aux hommes sans tenue voyante et maquillage ?
Cela me dépasse.
« En revanche, comme tu as vu mon corps nu après le duel, elle dit que tu dois en assumer les conséquences. »
Après avoir écouté le nouveau chuchotement de Lisa, la belle-sœur Amalie lâche une bombe d'une tout autre ampleur.
« Ah. Il y a déjà eu quelqu'un pour dire une chose pareille... »
« Il y a eu cela, en effet... »
Katharina, que j'avais jadis surprise nue dans un bain, le murmure comme si le souvenir lui revenait.