« Nous en sommes donc arrivés à cette conclusion… »
La gestion du tunnel découvert allait, sur le souhait de la maison Eulenberg, être cédée à une autre maison.
En l'occurrence, pour des raisons géographiques, c'est la maison du margrave Breithleder qui en aurait la charge.
En faire un territoire directement administré par le royaume ferait courir le bruit d'une opposition entre la maison royale et la maison Breithleder : en guise de compromis, le personnel de surveillance et de gestion sera fourni à parts égales par le royaume, la maison du comte Baumeister et la maison du margrave Breithleder.
Les frais de la garde royale devraient être répartis entre la maison du comte Baumeister et la maison du margrave Breithleder, et d'autres conditions du même ordre seront posées.
Une affaire politique bien peu ragoûtante — je comprends que les gens de la maison Eulenberg n'en veuillent pas.
Eux qui ne croisent presque jamais d'autres nobles seraient parfaitement incapables de négocier politiquement avec la maison royale ou la maison Breithleder.
Mais en contrepartie, la maison du margrave Breithleder devra préparer un domaine de remplacement où la maison Eulenberg pourra cultiver la patate maro.
Il faudra un lieu plus vaste et aux conditions meilleures que l'actuel, et il faudra aussi faire le tour des nobles qui espéraient un mariage avec Veit pour leur exposer la situation.
Quel que soit l'appui qu'on leur donne, les gens de la maison Eulenberg sont incapables de ce genre d'exercice.
Ballottés par des nobles rompus à toutes les ruses, ils risqueraient de se laisser arracher d'étranges promesses.
En fin de compte, il ne restait que le margrave Breithleder pour s'en charger.
« J'avais bien un pressentiment… »
« Si vous passez ce cap, le bénéfice sera considérable. »
« Vous avez beau jeu, comte Baumeister. Il vous suffit de tout confier à Roderich… »
Chez nous, la maison est de fraîche date, et mes capacités de seigneur — je n'ai que dix-sept ans — restent une inconnue.
Comme Roderich prend les devants et fait les choses de sa propre initiative, cela me simplifie la vie.
« Vous croyez qu'on fera de moi une marionnette, plus tard ? »
« Faire du comte Baumeister une marionnette ? Impossible. »
« Je suis un seigneur médiocre qui ne fait pas grand-chose de son métier de noble, pourtant. »
« Non, c'est faux. »
Le margrave Breithleder réfute catégoriquement mon propos.
« À ce que j'entends, le comte Baumeister a servi d'officier d'état-major pendant la guerre civile et s'est même chargé de tâches administratives ? Vous avez la tête bien mieux faite que le noble moyen. Simplement, vos ressources de travail sont accaparées par l'aventure et la magie. Vous n'avez jamais connu la défaite et vous avez d'immenses faits d'armes : il faudrait être bien sot pour tenter de faire de vous une marionnette. Et Roderich est quelqu'un d'extrêmement compétent. Un homme digne de confiance, jusque dans son caractère. »
Roderich et moi semblons jouir d'une très haute estime chez le margrave Breithleder.
Ce n'est pas que j'aie la tête bien faite : le système éducatif du Japon contemporain et mon travail en maison de commerce m'ont simplement été utiles.
À y penser, le niveau d'éducation du Japon contemporain était vraiment élevé.
« C'est bien cela. Voilà pourquoi je peux me la couler douce. »
« Vous la couler douce, vraiment ? Moi, je n'aimerais pas frôler la mort dans un immense site souterrain, lancer un sort sur une armée de dix mille hommes, libérer le canyon de Heltania ou servir de force principale dans une guerre civile. »
Entendre cela dans la bouche d'un autre me fait mesurer tout ce que nous avons accompli.
« En somme, c'est une répartition des rôles. Le comte Baumeister agit de façon spectaculaire, et la maison du comte Baumeister en retire beaucoup de profits et de droits. Roderich les administre habilement, et le domaine se développe. Seulement… »
« Seulement quoi ? »
« Cette façon de faire ne fonctionne que parce que vous êtes le fondateur. »
J'ignore si mes enfants seront des magiciens, et un intendant doté des pleins pouvoirs comme Roderich peut devenir, à terme, une source de malheur.
Dès la génération suivante, il faudra changer bien des choses.
« Connaissant Roderich, il donnera une éducation sévère à l'héritier qu'Elise doit mettre au monde. Ensuite, il divisera son propre travail entre de jeunes vassaux, désignera des successeurs et les formera chacun de son côté. Ainsi, à partir de la génération suivante, l'héritier du comte Baumeister administrera le domaine en s'appuyant sur un corps de vassaux. »
« La construction d'un système de gouvernement durable, en somme. »
« Les pouvoirs du seigneur sont étendus, mais un seigneur seul ne peut rien faire. Oh, nous nous égarons. Pour ce qui est de la cession des droits sur le tunnel, j'y avais bien songé, mais il faut absolument pouvoir prouver que la demande émane de la maison Eulenberg. »
Il fallait que la maison Eulenberg lève officiellement le drapeau blanc : « Nous en sommes incapables ! Nous confions donc l'affaire à la maison du margrave Breithleder ! »
Sans cela, le margrave Breithleder essuierait une grêle de reproches de la part des autres nobles.
« Voilà qui est bien compliqué. »
« Les nobles sont vraiment compliqués. Si nous mêlons le royaume à l'affaire, c'est parce que cela crée des postes — chef de la garde, entre autres — et que nous prendrons leurs frais à notre charge, n'est-ce pas ? Ce faisant, nous accordons un avantage au royaume. Il s'agit de ne pas enfreindre la règle qui dispense les nobles du royaume de verser un tribut, puisqu'ils sont tenus d'envoyer les troupes seigneuriales en cas de crise. »
J'en ai déjà entendu parler.
Autrefois existait un système de tribut proportionnel au service militaire et à la taille du domaine.
Mais à l'époque, la guerre avec l'Empire durait depuis des années, et le poids de cette charge avait poussé une partie des nobles à envisager de faire sécession.
Le mouvement s'était apaisé quand on avait supprimé le tribut, et il serait insupportable qu'on aille dire que la maison du margrave Breithleder l'a ressuscité.
D'où la prise en charge des frais de la garnison.
« Dans ces cas-là, l'Église est un interlocuteur plus commode. Il suffit de dire : bâtissons ici un lieu de pèlerinage ou une église. »
Et ensuite, un don suffit à régler l'affaire.
Pour le meilleur et pour le pire, le système de gestion de l'Église est bien rodé.
Ce qui est aussi un synonyme de « terre à terre ».
« Bien. Nous rendons-nous au domaine Eulenberg ? »
La conversation s'est éternisée malgré moi, alors que j'étais simplement venu chercher le margrave Breithleder.
Quand je le ramène au domaine Eulenberg, le seigneur Eulenberg et Veit ont le visage éclairé : on ne leur imposera pas une charge démesurée.
« Messire le margrave Breithleder. »
« Un domaine de remplacement où ne viennent ni dragons volants ni wyvernes, avec un versant propice à la culture de la patate maro et de quoi cultiver bien d'autres choses. Le domaine du margrave Breithleder touche la chaîne de la Grande Ligue en bien des endroits. En cherchant, on trouvera à coup sûr. »
« Quel soulagement. »
Veit avait le visage détendu.
Pour lui, la culture de la patate maro comptait plus que la gestion du tunnel.
« Il va falloir commencer tout de suite à préparer la terre du nouveau domaine. Nous venons enfin d'acquérir le savoir-faire, mais il faut dix ans pour que la patate maro atteigne sa douceur actuelle. »
« Dans ce cas, pourquoi ne pas demander au comte Baumeister de transporter la terre ? Il a déjà transporté par ce moyen la terre des champs de tout un domaine. »
« Vous pouvez faire des choses extraordinaires, messire le comte Baumeister. »
Ce qu'il y a de plus pénible en agriculture, c'est de préparer la terre.
Alors autant la transporter au moment du déménagement : c'est ma façon de voir.
Et Veit, voyant que j'en étais capable, me regardait avec admiration.
Jusque-là, on n'avait fait que me craindre ; c'est la première fois, me semble-t-il, qu'on m'admire.
« De toute façon, il faudra mener de grands travaux sur le domaine Eulenberg… »
Il faudra raser des terres agricoles et des versants pour tracer une large route jusqu'au tunnel.
À défaut, on risquerait un embouteillage monstre avant même l'entrée du tunnel.
Il y a aussi la prévention des catastrophes, glissements de terrain et autres.
Et encore : des entrepôts pour les grandes maisons de commerce, des aires d'attente pour les chariots, des haltes, des hébergements, des rues de restaurants, des quartiers de plaisir.
Il faut construire tout cela à grande échelle près des deux entrées du tunnel.
Du côté du domaine du comte Baumeister, j'ai déjà commandé les plans au baron Rembrandt, qui est aussi architecte.
Une fois qu'ils seront prêts, j'aurai à travailler un bon moment sur les fondations.
Pour les bâtiments, Roderich a inventé une méthode accélérée : les faire construire dans la capitale royale, où les artisans abondent, puis les transporter par le « Déplacement d'édifice » du baron Rembrandt.
« Si l'on ajoute ce genre d'aménagements à la gestion du tunnel, c'est de plus en plus au-dessus de nos forces. »
« Avec de telles constructions, la culture de la patate maro devient difficile. »
Le seigneur Eulenberg déplorait que cela dépasse leurs capacités, et Veit s'inquiétait de voir les champs de patate maro disparaître sous les travaux.
« Le versant où se trouvent aujourd'hui les champs de patate maro devra être consolidé pour prévenir les glissements de terrain. Emportez la terre. »
« Merci infiniment. »
Veit remercie le margrave Breithleder de sa bienveillance.
Il y avait eu bien des remous au début, mais la difficulté était enfin résolue.
Alors que nous nous en réjouissions tous, une nouvelle difficulté fait irruption.
La porte d'entrée du manoir Eulenberg s'ouvre à toute volée et quelqu'un se précipite à l'intérieur.
« Papa ! Grand frère ! Vous avez perdu la tête ? C'est la chance d'un bond en avant pour la maison Eulenberg, et vous cédez la poule aux œufs d'or à des étrangers avec le sourire ! »
« « Katia ? » »
Celle qui venait de faire irruption était une jeune fille qui ne semblait pas beaucoup plus âgée que nous.
À l'entendre parler comme un garçon, on l'imaginait bâtie en force ; elle ne mesure pourtant qu'un mètre cinquante-cinq, et ses cheveux châtain presque noir, noués en deux couettes, lui descendent sous les genoux.
Son visage aussi était d'une beauté parfaite, comme celui d'une poupée.
« Katia, tu rentres bien tôt à la maison. C'était prévu pour le mois prochain. »
« Katia, tu es déjà à court des patates maro séchées que je t'ai données ? »
« Non, il m'en reste encore un peu… Enfin, non ! Ce n'est pas ça ! Le bruit courait que la maison était dans cet état, alors je suis rentrée en vitesse ! »
Cette Katia, contrairement à ce que laisse croire son langage, s'entend bien avec sa famille et rentre régulièrement au pays.
Elle répond sans détour quand Veit l'interroge sur les patates séchées : peut-être est-ce, en fin de compte, une bonne fille.
Des patates maro séchées, tout de même…
Voilà qui m'avait échappé. Il faudra en acheter avant de repartir.
« Seigneur Eulenberg, pardonnez mon ignorance, mais qui est cette demoiselle ? »
« Ma fille, Katia. La sœur cadette de Veit. »
« Votre fille… »
Le margrave Breithleder ignorait apparemment que la maison Eulenberg, pourtant l'un de ses vassaux protégés, eût une fille.
Cela dit, à sa décharge, aucune autre maison noble ne le savait non plus : tout le monde est également coupable.
« Mademoiselle Katia travaille à l'extérieur ? »
« Ouais, comme aventurière. »
Est-ce parce qu'elle est aventurière, ou est-ce son tempérament ?
Katia ne change pas de ton, fût-ce devant le margrave Breithleder.
« Katia, ce monsieur est… »
« Le margrave Breithleder, non ? Désolée, mais pour l'instant je suis aventurière. »
« Cela ne me dérange nullement. »
Le margrave Breithleder ne prêtait aucune attention à son langage.
Il est vrai que Katia a la tenue d'une aventurière, on le voit au premier coup d'œil.
C'est apparemment une bretteuse qui mise sur la vitesse.
Un débardeur blanc et un short dans un tissu proche du denim, des bottes renforcées, et par-dessus des gantelets de protection légers, un plastron, et, allez savoir pourquoi, un bandeau de fer sur le front.
L'aurait-elle importé du duché de Mizho ?
Pour les armes, elle porte deux longues lames fines glissées dans le dos.
Les ceintures des fourreaux se croisent en X sur le devant.
« Ce sont des sabres. »
« Des sabres, hein… »
El, qui collectionne les épées, m'apprend que les deux armes de Katia sont des sabres.
« C'est rare, un sabre ? »
« C'est une espèce d'épée, donc un noble peut en porter sans problème, mais allez savoir pourquoi, ça n'a aucune cote et c'est regardé de haut. »
On dit que c'est parce qu'ils n'ont pas la lourdeur imposante des épées ordinaires.
Il existe pourtant des sabres massifs, mais quoi qu'il en soit, on les considère d'un cran en dessous, et très peu de nobles en portent.
« Il y a une autre arme traitée pareil, l'estoc. Comme elle est fine et sert surtout à l'estocade, on la trouve déloyale. »
Résultat, presque aucun noble n'en porte.
C'est vrai que j'en ai rarement vu au côté d'un noble dans la capitale royale, et qu'il y en avait peu au tournoi d'arts martiaux.
« Sans conteste, ces deux lames sont faites pour la légèreté. »
Le sabre japonais, lui, a une forme différente, conçue pour trancher.
Katia est une femme, et à voir son équipement allégé, son style de combat mise sur la vitesse.
« Et puis, regarde du côté de sa taille. »
« Des dagues ? Des couteaux ? »
À sa ceinture étaient glissées une dizaine de petites lames de jet.
« Comme elle mise sur la vitesse, elle lance de loin et s'approche ensuite. »
Même un petit couteau vous transperce si vous l'ignorez.
Comme ils visent souvent le visage, l'adversaire est contraint de dévier à l'épée les couteaux qui filent vers sa tête.
Et c'est dans l'ouverture ainsi créée qu'elle s'engouffre pour arriver au contact.
« Je vois. »
Les explications d'El m'ont convaincu.
Ce n'est pas pour rien que Warren reconnaît son talent à l'épée.
« Wendelin. »
Katharina a tiré sur ma robe.
Je comprends ce qu'elle veut dire.
À savoir que cette fille possède de la magie.
Elle n'atteint pas tout à fait le niveau intermédiaire, mais si elle ajoute cette magie à son talent d'épéiste, elle doit être sacrément forte.
« Tss. Il va falloir que je récolte des informations à la guilde des aventuriers. »
Brantack claque de la langue en regardant Katia.
C'est qu'elle pourrait être une aventurière de renom.
Les informations sur les aventuriers sont tenues aussi secrètes que possible pour des raisons de sécurité, mais Brantack peut se les procurer auprès de cadres qu'il connaît.
C'est ce qu'on appelle savoir à qui s'adresser.
« Ce sont les hommes de main du comte Baumeister ? Ils ont l'air d'avoir de l'expérience au combat. »
« En gros oui, mais j'aimerais qu'on nous appelle vassaux plutôt qu'hommes de main. »
« Hommes de main… Moi, je suis son épouse. »
« Et moi, je suis en quelque sorte l'un de ses maîtres. »
« Désolée. Je suis aventurière. Vous pardonnerez un peu de grossièreté, non ? »
Cela ne dérange d'ailleurs personne, El compris.
Ils l'ont dit comme ça, sans plus.
El et Brantack ne semblent pas voir Katia comme une femme.
Katia a beau être une belle jeune fille, Haruka l'est tout autant, et son grand frère à complexe de sœur vante son intérieur comme le modèle même de la fleur de Mizho.
Brantack, lui, doit préférer sa femme.
Cet homme a, curieusement, un faible pour les femmes posées.
« Alors, mademoiselle Katia, qu'est-ce qui vous déplaît ? »
« Ce qui me déplaît… Les droits sur le tunnel appartiennent à la maison Eulenberg, ça crève les yeux ! Et voilà que le seigneur protecteur, ou le royaume, ou je ne sais qui, les lui arrache de force ! »
« Vous voyez bien… »
Voilà pourquoi le margrave Breithleder avait d'abord refusé.
Dans ce monde, il n'existe ni journaux télévisés ni réseau : dès que court le bruit que les droits sur le tunnel appartiennent à une maison aussi modeste que les Eulenberg, on suppose aussitôt que la maison du margrave Breithleder va les lui confisquer.
Inquiète, Katia est rentrée, et elle a trouvé son père et son frère en train de négocier, comme le disait la rumeur, la cession des droits à la maison du margrave Breithleder.
Elle a dû débouler en hurlant, voilà la vérité.
« Il ne s'agit pas d'encaisser tranquillement un péage et de s'en mettre plein les poches, vous savez. »
« Ça, je le sais ! »
« Vraiment ? »
« Ouh ! »
Dès lors que le tunnel accélère la circulation des gens et des marchandises, les affaires négatives augmentent elles aussi.
Les drogues illégales et les criminels circuleront davantage.
Et puis le tunnel devient une infrastructure vitale reliant le domaine du margrave Breithleder et celui du comte Baumeister.
Nous avons beau avoir conclu la paix avec l'Empire, si la guerre reprenait, on pourrait chercher à le saboter pour le condamner.
Les survivants de la faction du duc Nurnberg, défait et mort, pourraient aussi en faire une cible d'attentat pour dresser le royaume contre l'Empire et se refaire.
« Voilà pourquoi la garde royale est de la partie. Même avec eux, il faudra surveiller et administrer, sous sa propre responsabilité, la moitié du tunnel, hors la salle des lampes magiques qui revient de droit à la maison du comte Baumeister. Cela demande un travail considérable. »
« Cela, la maison Eulenberg pourrait s'en charger… »
« C'est précisément parce qu'elle ne le peut pas que nous en sommes là. Et il y a autre chose. »
Il y a aussi les routes aux abords des entrées et l'aménagement des installations pour les usagers.
Il faudra exploiter une sorte de douane pour contrôler l'identité des usagers et les marchandises transportées.
« Il faut beaucoup d'argent, du personnel et du savoir-faire. Il serait fâcheux que l'entrée côté domaine du comte Baumeister soit fluide et que celle du domaine du chevalier Eulenberg soit perpétuellement embouteillée. Si cela arrivait, le royaume vous retirerait le domaine pour négligence. »
« Hnn ! »
Sous la remarque acérée du margrave Breithleder, Katia perd pied.
« Malgré tout, grand frère… il doit bien y avoir un moyen pour que la maison Eulenberg administre le tunnel… »
« Il n'est pas exclu qu'il y en ait un. »
« Vous voyez bien ! »
En apprenant qu'un moyen existe, Katia retrouve le sourire.
« C'est que messire Veit accepte l'une de ces propositions de mariage. »
Le margrave Breithleder désigne l'énorme pile de portraits de prétendantes entassés sur la table.
« Il y a beaucoup de maisons de rang vicomtal et au-dessus, qui disposent des fonds, du personnel et du savoir-faire. Avec l'épouse de messire Veit, sa famille enverrait argent et hommes, et ceux-ci feraient tourner le tunnel. L'enseigne serait celle de la maison Eulenberg, mais dans les faits, elle aurait été absorbée par la famille de l'épouse. »
Sa maison, absorbée.
Devant cette possibilité, Katia fait la grimace.
« Pour la maison du margrave Breithleder, la situation est déplaisante, mais supportable. L'armée royale stationnant sur place, rien d'étrange ne se produira, et la famille de l'épouse ne se livrera à aucune manœuvre douteuse. Après tout, le domaine Eulenberg est enclavé dans le domaine du margrave Breithleder. »
Ce qu'ils veulent, ce sont les droits sur le tunnel, pas fourrer leur nez dans les intérêts de la maison Breithleder.
Ils souhaitent éviter les heurts et les oppositions inutiles.
« Au passage, dans l'hypothèse où l'on placerait une épouse auprès de messire Veit, nous autres Breithleder serions avantagés. La maison Eulenberg est, après tout, notre vassale protégée. »
Si le seigneur protecteur annonce qu'il présente une épouse à l'héritier de son vassal, les autres nobles n'ont qu'à se taire.
Résultat : l'argent et les hommes viendraient de parents ou de vassaux proches de la maison Breithleder, et la maison Eulenberg serait absorbée dans les faits.
« C'est un moyen que je voulais éviter, à cause de sa mauvaise réputation, mais si messire Veit s'était décidé à prendre femme dans une autre maison noble, j'avais envisagé de l'imposer. Heureusement, le seigneur Eulenberg et messire Veit ont été raisonnables et ont fait le meilleur choix. »
À entendre tout cela, il me paraît de plus en plus difficile que la maison Eulenberg gère seule le tunnel.
« En un mot : faire un choix à sa mesure. »
« Cela, et aussi qu'avec les travaux autour du tunnel, il faudrait sacrifier la plus grande partie des terres agricoles… »
« Grand frère ! Plutôt que cette agriculture qui ne rapporte rien, la gestion du tunnel ! »
« L'agriculture est la base de l'homme. Sans manger, on ne vit pas. Et puis, Katia, tu aimes la patate maro, non ? Chaque fois que tu rentres, tu emportes une montagne de patates séchées. »
« De la patate maro, on pourra en acheter ailleurs avec ce que rapportera le tunnel ! »
Un frère pour qui la base est l'agriculture et la patate maro, mince mais durable ; une sœur qui veut l'essor de la maison Eulenberg par le tunnel.
Le frère resté au pays est conservateur, la sœur partie veut tenter des choses nouvelles : c'est à peu près cela.
« Mademoiselle Katia, c'est malheureusement impossible. »
« Parce que tout autour, c'est le domaine du margrave Breithleder ? »
« Cela aussi, mais surtout parce que le royaume interdit les transactions foncières entre nobles. »
« Ah bon ? »
« Comment ? Vous l'ignoriez ? »
« Hnn… »
C'est bien normal.
Si l'on achetait et vendait à sa guise et que les domaines grossissaient ou rétrécissaient, le royaume, qui doit administrer la noblesse, n'en sortirait pas.
Si un domaine de chevalier atteignait par rachats successifs la taille d'un comté, la politique royale d'encadrement de la noblesse en serait gravement perturbée.
« Vendre des terres sans autorisation vous vaudrait une sanction du royaume. »
« Mais l'échange de terres, c'est permis ! »
« Parce que le royaume l'autorise. »
Quand le royaume, source même du droit nobiliaire, donne son autorisation, un acte qui contrevient à la loi est toléré à titre d'exception.
« Bon sang ! C'est de la triche ! »
« De la triche… C'est une décision que le seigneur Eulenberg et messire Veit ont prise en regardant la réalité en face, et je la crois proche de la meilleure possible… »
« Papa ! Grand frère ! Tenez bon ! En jouant bien, on peut devenir baron, et même vicomte ! Renoncer maintenant, ça rime à quoi ? »
Battue en brèche par le margrave Breithleder, Katia retourne sa lance vers son père et son frère pour tenter de les galvaniser.
Vaincue sur le terrain de la raison, elle passe à la stratégie de l'émotion.
« Elise, est-ce qu'elle s'entête parce qu'elle a de la peine à perdre son pays ? »
Je pensais que Katia s'emportait parce qu'elle perdait son pays natal, et je demande à Elise si j'ai raison.
« Si la maison Eulenberg peut gérer le tunnel, elle prendra son essor. Elle-même a quitté la maison, mais elle serait heureuse de voir sa famille s'élever. C'est à peu près cela, je crois. »
« Encore une complication… »
Sans l'irruption de Katia, l'affaire était réglée.
J'en maudis le dieu du destin.
« Si mon frère prend femme, ça ne va pas, hein ? Alors prenons-moi un gendre, faisons-en le responsable et confions-lui les affaires du tunnel. »
« (Comment en arrive-t-elle là…) »
Je maugrée à voix basse contre le raisonnement incompréhensible de Katia.
Même par ce détour, la maison Eulenberg deviendrait une marionnette, cela ne change rien.
Le margrave Breithleder, lui aussi, fronçait ouvertement les sourcils.
« Reprendre sa place de fille de maison noble. Ce n'est pas absurde, en soi… »
Ina a raison.
Katia, qui aurait dû épouser quelque maison noble, a pu, grâce à la singularité de la maison Eulenberg, quitter les siens et devenir aventurière, en toute liberté.
Elle ne fait que revenir à sa place d'origine.
« Voilà. Alors, trouvez-moi un gendre compétent qui se dévouera pour la maison Eulenberg. Messire le margrave Breithleder, notre seigneur protecteur. »
« Co… ! »
Devant cette requête aussi soudaine qu'incompréhensible, le margrave Breithleder est décontenancé.
À cause du plan à côté de la plaque de Katia, la situation autour du tunnel va se compliquer davantage encore.
« Me voilà. »
« Monseigneur, j'ai rapporté les informations sur la gamine. »
« Je vous remercie. »
En définitive, l'irruption de Katia nous a ramenés à la case départ.
Il suffirait que le seigneur Eulenberg fasse taire Katia par son autorité de chef de maison, mais connaissant cette écervelée emballée, elle se mettrait à chercher un gendre de son côté.
Nombre de nobles cherchent à tirer profit de ce genre de confusion, dit le margrave Breithleder : même une gamine seule mérite qu'on s'en méfie.
Au pire, Katia et les nobles alliés à elle pourraient aller jusqu'à mettre le chef de maison sous tutelle.
Et Veit semble avoir un point faible face à une sœur au caractère trempé.
Il pourrait bien céder.
« Il faut convaincre Katia. »
C'est ce qu'a dit Veit, qui poursuit les tentatives de persuasion avec le seigneur Eulenberg.
Pendant ce temps, le margrave Breithleder a chargé Brantack de recueillir des informations sur Katia.
Je l'ai envoyé par « Téléportation » au siège de la guilde des aventuriers, dans la capitale royale.
« C'est un peu limite, alors j'aimerais bien que le comte ferme les yeux. »
Pour éviter les ennuis, la guilde des aventuriers a tendance à empêcher les fuites de données personnelles sur ses membres.
C'est d'autant plus vrai pour les aventuriers qui rapportent gros : s'ils sont victimes d'une extorsion douteuse ou d'un crime et cessent de gagner, la guilde essuie une lourde perte.
« Salut. Oilarie est là ? »
Brantack entre par la porte de service du siège de la guilde, donne à la jeune employée qui l'accueille le nom d'une certaine personne, et échange des messes basses avec l'homme d'âge mûr qui se présente.
« Je ne peux pas te donner d'informations trop détaillées, Brantack. »
« C'est que, vois-tu… »
« Ah, c'est donc ça. Cette fille est incapable d'un travail qui demande ce genre de tête. Tant pis… si tu t'arranges pour qu'elle revienne à l'aventure… et puis… »
« Sois tranquille, Oilarie. Je garde ma source secrète. »
« Je n'ai aucune envie d'un conseil de discipline. Tu me paieras un verre plus tard. »
« Compte sur moi. »
Après cette conversation entre vieux briscards, Brantack a reçu un document.
Et c'est avec lui que nous sommes rentrés au domaine Eulenberg.
« Alors, qu'en est-il de cette demoiselle ? »
« C'est mauvais. »
Quand Brantack montre au margrave Breithleder le dossier qu'il a rapporté, celui-ci prend aussitôt un air sombre.
« Elle gagne beaucoup… »
« Elle a donc des fonds… »
Nous comprenons pourquoi Katia est si assurée.
Elle gagne bien sa vie comme aventurière et dispose d'un capital personnel conséquent.
« Sortie de l'école préparatoire d'aventuriers de la capitale royale, elle a dépassé les dix millions en quatre ans, depuis ses quinze ans… »
Pourquoi un tel élément n'avait-il pas attiré l'attention du margrave Breithleder ?
« Elle n'est enregistrée que sous le nom de Katia… »
Elle n'a jamais rien dit de sa famille à personne, se contentant de se dire originaire d'un village reculé du Sud.
De plus, étant une femme, on ne peut pas en faire un vassal, et aucun noble ne songe à enquêter sur elle.
Et pour l'épouser, son langage de garçon et sa force rebuteraient l'intéressé.
Comme elle n'a jamais annoncé qu'elle était fille de noble, un « je te prends pour concubine » lui vaudrait un coup de pied dans la poussière et un refus.
« Pourquoi n'a-t-elle pas dit qu'elle était noble ? »
« Sa phrase favorite serait : “Chez les aventuriers, l'origine ne compte pas ! C'est celui qui gagne qui a raison !” »
« C'est juste, mais elle a l'air pénible. »
Nous hochons tous la tête aux mots de Wilma, puis nous tournons d'un même mouvement les yeux vers Katharina.
« Pourquoi me regardez-vous ? »
Sous nos regards, Katharina prend un air mal à l'aise.
Elle semble avoir oublié les ennuis de notre première rencontre.
« Pénible à la première rencontre : c'est pareil. »
« Vous êtes bien vous-même, Wilma… Aucune indulgence… »
Aujourd'hui encore, la langue de vipère de Wilma faisait merveille.
Katharina grimace.
« Est-ce à cause de ce caractère qu'elle compte accepter un gendre compétent et gérer elle-même le tunnel ? »
« Elle a plus de dix millions de cents de capital, n'est-ce pas ? Alors elle peut se montrer sûre d'elle. »
De tout temps et en tout lieu, le plus grand des seigneurs, c'est le bailleur de fonds.
Le margrave Breithleder le comprenait mieux que quiconque.
« Tirer les frais nécessaires de ses fonds propres. »
« En continuant l'aventure, elle pourra dégager des fonds supplémentaires… Seulement, même si cela marchait… »
Même en faisant venir un gendre compétent sans attaches, ou aux attaches ténues, un conflit risquait d'éclater entre le frère et la sœur.
Plus Katia s'absenterait longtemps du domaine Eulenberg pour gagner de l'argent, plus ce gendre et le personnel qu'il aurait recruté risqueraient de s'opposer à Veit et aux anciens habitants du domaine.
« Les gens du domaine Eulenberg y restent parce qu'ils aiment l'agriculture, et voilà qu'on leur prendrait leurs terres pour les aménagements. »
On leur imposerait un travail dont ils ne veulent pas, et par-dessus le marché des étrangers, la sœur du futur seigneur et son gendre leur donneraient des ordres d'en haut.
L'explosion est inévitable, dit Elise, le visage tendu.
Le domaine Eulenberg n'est pas l'ancien domaine du chevalier Baumeister.
Comme ses habitants peuvent, s'ils le décident, quitter le domaine et choisir un autre métier, leur retirer l'agriculture serait extrêmement dangereux.
« Katia gagne autant que cela ? C'est impressionnant. »
« D'après les informations, en dehors du comte Baumeister et des siens, qui sont une exception, elle est considérée comme un grand espoir de la jeune génération. On l'appellerait “Katia la Vitesse divine”. »
Elle mise sur la vitesse et taille les monstres au sabre.
Elle n'est pas douée pour la magie, mais elle excelle à augmenter sa vitesse par sa magie, et vise la nuque des monstres pour les trancher d'un coup.
« Du coup, elle a la réputation de rapporter des matériaux en bon état, c'est écrit ici. Son monstre de prédilection, c'est la wyverne. Elle se poste en embuscade et tranche la nuque d'un seul coup. »
Cette méthode ne fonctionnerait pas sur un dragon volant, mais sur une wyverne, une attaque au sabre accélérée par la magie peut passer.
Avec un tel capital, Katia doit d'ailleurs utiliser de bons sabres.
« Cela dit, comment mademoiselle Katia compte-t-elle trouver un gendre ? »
Katharina semble pleine de doutes devant les agissements impulsifs et improvisés de Katia.
« Par ses relations d'aventurière ? »
« Ce qu'on demande à un aventurier et ce qu'on demande pour développer un domaine et entretenir une infrastructure, ce n'est pas la même chose. »
C'est vrai : si c'était la même chose, elle aurait déjà ramené un gendre.
Il faut donc que Katia aille chercher son homme du côté de la noblesse.
« Chercher quelqu'un comme Roderich ? »
« Luise, on ne trouve pas un élément comme Roderich aussi facilement. »
« C'est vrai, hein. »
Je l'ai d'abord engagé un peu au hasard, mais il est vrai qu'un tel élément ne se trouve pas sous le sabot d'un cheval.
« Aurait-elle une piste ? »
Le margrave Breithleder penchait la tête, perplexe, mais Katia est décidément du genre à agir seule et avec un excès d'énergie.
Elle allait annoncer sa recherche de gendre d'une façon qui nous coupe le souffle.
« Nobles du royaume ! Vous connaissez la situation du domaine Eulenberg ! Alors j'irai droit au but ! Seul celui qui m'affrontera et me vaincra pourra devenir mon époux ! »
Au centre de la capitale royale, devant une foule nombreuse, Katia clame haut et fort ses conditions.
Le petit peuple pousse de grandes acclamations.
Il sent que quelque chose d'amusant commence.
« L'affaire du tunnel, que nous menions dans le plus grand secret… »
Le margrave Breithleder, lui, est livide.
C'est une affaire de politique et d'intérêts compliqués, menée dans le secret, et Katia vient de tout déballer.
Toutes les manœuvres indirectes sont désormais condamnées : rien d'étonnant à sa réaction.
« Cette Katia. Elle a l'air sotte à première vue, mais en réalité, ne calcule-t-elle pas beaucoup de choses ? »
Parce qu'elle a rendu l'affaire du tunnel publique, la question de savoir qui le gérera devient un sujet d'attention pour le peuple.
Elle a condamné d'un coup toutes les manœuvres de couloir dont les nobles sont coutumiers.
Si elle l'a calculé, c'est une remarquable habileté…
« Je pense qu'elle agit seulement sur son élan. Comme un animal. »
« En effet… »
Devant la langue de vipère impitoyable de Wilma, le margrave Breithleder affiche un air convaincu.
« Il s'agit de gérer un tunnel, et il faut battre mademoiselle Katia ? Ce n'est pas étrange ? »
« Ce n'est pas étrange, mademoiselle Ina. »
Le but serait de réduire le nombre de candidats.
Il s'agit aussi d'écarter les sots qui ne se prévaudraient que de leur lignage et comploteraient, avec leur famille, d'absorber la maison Eulenberg.
« Quand on cherche largement des gens qui répondent à un besoin, on en trouve toujours un certain nombre. »
« Il y a de ça, mais j'ai aussi un sacré caractère, vous voyez bien. J'ai envie d'un mari capable de me mater, non ? »
Rentrée de son annonce, Katia nous explique pourquoi elle choisit son époux à la force du bras.
Doué pour les lettres et les armes, et pourvu de relations.
Un homme aussi comblé existe-t-il vraiment ?
Moi qui n'ai que la magie, je ne conçois même pas l'existence d'un tel prodige.
« La capacité de gérer un tunnel, et une force supérieure à la vôtre… N'est-ce pas un peu gourmand ? »
« Ce pays est vaste. Il doit bien y en avoir un comme ça. »
Dans cette histoire de mater son caractère bien trempé, je crois deviner un peu le genre d'homme qui plaît à Katia.
« (Comment dire… son critère, c'est la force…) »
Il faut un caractère bien affirmé pour quitter sa maison et se faire aventurière quand on est une femme.
Et puis, c'est peut-être quelqu'un qui, fondamentalement, se mesure aux autres à l'aune de la force au combat.
« (Serait-elle en fait accro au combat ?) »
« Avec ces conditions, je crois que vous n'aurez que des gros bras sans cervelle. »
Luise, sans vouloir l'effrayer, adresse à Katia une sorte de mise en garde.
« C'est bien pour ça que j'ai dit : “Nobles du royaume !” »
Avec la condition d'avoir les relations permettant de réunir le personnel du tunnel, elle écarte l'air de rien ses confrères aventuriers.
Car on aurait beau être plus fort que Katia, cela n'aurait aucun sens si l'on ne savait pas gérer le tunnel.
« Et les fils de marchands ? »
« Mademoiselle Luise, mademoiselle Katia est fille de noble. Qu'elle épouse plus bas, passe encore, mais un marchand comme gendre adopté, cela ne va pas. »
Le margrave Breithleder explique à Luise pourquoi un marchand ne convient pas.
« Des conditions bien dures… »
Katia veut manifestement prendre l'initiative en annonçant aux nobles, avec assurance, des conditions de sélection sévères.
« C'est que l'enjeu le vaut. Pour garder l'initiative, il nous faut au moins cela. »
Fût-ce par bravade, elle ne relâche pas son assurance.
Pour une maison de petite noblesse, c'est peut-être le seul moyen de résister aux grands.
« Un plan, c'est très bien, mais c'est moi qui dois réserver le Colisée où mademoiselle Katia livrera ses combats… »
Qui que ce soit qui le gère, tant que ce n'est pas décidé, le tunnel fraîchement percé ne peut pas servir.
Résultat : me voilà obligé d'aller au château royal réserver le fameux Colisée.
Et il faudra aussi expliquer en détail la situation à Sa Majesté et aux siens.
« Messire le comte Baumeister, je vais abuser de votre hospitalité un moment. »
Elle me le demande avec désinvolture, mais nous voilà chargés de loger Katia au manoir du comte Baumeister de la capitale royale jusqu'au tournoi d'arts martiaux pour le choix du gendre.
Le tournoi se tient dans la capitale royale, et comme sa décision unilatérale a créé un désaccord avec son père et son frère, elle a déclaré qu'elle ne logerait pas chez les siens.
Quant au margrave Breithleder, il n'a, à ce stade, aucune obligation de l'héberger.
« Ça, très peu pour moi. Je ne voudrais pas qu'on complote dans mon dos ! »
Une femme aventurière qui a atteint le premier rang et gagne autant.
Il est peut-être normal qu'elle soit plus méfiante que quiconque.
Cela dit, la possibilité que nous complotions quelque chose… je me suis rappelé que Roderich et tout le monde étaient débordés.
Je me jure de faire des reproches, plus tard, à cette Katia étonnamment rusée.
« Je pars pour le château royal. »
« Dure journée, comte. »
« Vraiment, pourquoi cela finit-il toujours comme ça ? »
Je penche la tête, perplexe, et pars pour le château royal avec El, mon garde du corps, le margrave Breithleder et Brantack.
Je demande une audience avec Sa Majesté et l'on nous introduit aussitôt dans la salle du trône.
La déclaration audacieuse de Katia faisait apparemment jaser jusqu'au château.
Auprès de Sa Majesté, les grands personnages étaient tous réunis : Maître Armstrong, le cardinal Hohenheim, Luckner, ministre des Finances, Edgar, ministre de la Guerre.
« Comte Baumeister, il nous est apparu une fâcheuse pouliche rétive. »
Cette « pouliche rétive » désigne bien sûr Katia.
Elle s'oppose à l'avis de son père et de son frère, se porte volontaire pour une gestion du tunnel dont elle ignore si elle en est capable, et recrute publiquement, devant le peuple, l'époux qui l'y secondera.
Son geste est rapide et audacieux, il paraît à première vue téméraire, mais comme façon de se battre pour une maison de petite noblesse dont nul ne connaissait seulement le nom, il n'est pas faux.
Katia s'est fait une alliée du « regard du monde ».
« Grâce à quoi, toutes nos manœuvres indirectes sont condamnées. »
« Votre Majesté avait-elle songé à envoyer un membre de la famille royale comme gendre ? »
« J'y ai songé, mais qu'une garde puisse être installée sans que nous en supportions les frais compte davantage. Le royaume n'aime pas qu'on épilogue sur ses rapports avec la maison du margrave Breithleder. »
« Même quand on n'a rien à se reprocher, on n'aime pas qu'on vienne vous fouiller le ventre. »
Le margrave Breithleder abonde dans le sens de Sa Majesté.
J'ignore s'ils sont sincères, mais je constate qu'ils partagent cette perception.
« Bref, à peine avions-nous songé à nous en charger que cette pouliche rétive est apparue. »
« Et quelles conditions elle pose, cette pouliche. »
Ce cahier des charges de surhomme m'avait moi aussi laissé sans voix.
« Il n'existe personne de tel dans la famille royale. »
« Et dans la famille du margrave Breithleder, nulle à ce point pour les armes de génération en génération, personne ne semble capable de battre cette pouliche. »
« Son but est d'éclaircir les rangs de la piétaille, mais elle nous aligne là de fâcheuses conditions. »
Katia a déclaré qu'il était interdit de présenter un champion en son nom, et le peuple qui l'écoutait avait poussé des acclamations amusées.
« On s'ennuierait si on refaisait le coup de l'idiot de duc. »
« À l'époque, la magie du comte Baumeister était impressionnante. »
Pour le peuple, un noble de haut rang n'a pas à recourir à un mesquin champion : qu'il se batte lui-même. Ils lui donnaient raison.
L'affaire du duc Herter, qui s'était jadis couvert de ridicule en m'affrontant, avait créé un climat où il est difficile de présenter un champion.
De ce point de vue aussi, Sa Majesté semble avoir mal à la tête.
Elle ne voit sans doute pas, parmi les fils de noble capables de battre Katia, lequel serait contrôlable.
« Échapper au contrôle de sa famille et battre cette pouliche : ce genre d'homme pourrait être malaisé à manier. »
Par nature, aucun héritier n'irait défier Katia.
Ne se présenteront que des cadets de réserve ou des troisièmes fils et au-delà, dont on n'a que faire : même vainqueurs, ils pourraient s'allier à elle, se servir de leur maison et la trahir.
« Cela créerait des conflits avec leur famille, et risquerait d'agiter les environs du tunnel. Nous n'avons pas besoin de tant de facteurs d'instabilité. »
« De notre point de vue, la maison du margrave Breithleder ou un homme lié à quelque autre noble serait plus commode à manier. »
À un niveau comme celui de Luckner, ministre des Finances, la fortune d'une si petite maison noble est indifférente.
Il suffit que le tunnel soit utilisé de manière stable et profite à l'économie du royaume.
Pour eux, Katia est une rebelle surgie à la dernière minute.
« Si l'intéressée dit vouloir s'en charger, il n'y a qu'à la laisser faire. »
« Et si elle échoue ? »
« Messire le ministre des Finances Luckner. Avant cela : y a-t-il, parmi ces avortons de nobles, quelqu'un capable de battre cette pouliche ? C'est là ma seule inquiétude. »
L'avis de Maître Armstrong est, en un sens, le plus cinglant.
Il revient à dire qu'il n'y a sans doute aucun fils de noble capable de battre Katia.
« Il doit bien y en avoir un. Puisque vous en parlez ainsi, pourquoi ne vous présentez-vous pas vous-même, Maître ? »
« Je n'en ai de toute façon pas le droit, mais je ne suis pas à l'aise avec ce genre de pouliche. »
Maître Armstrong battrait Katia sans effort, mais il est impensable qu'il quitte les côtés de Sa Majesté pour devenir un noble de province.
Le ministre des Finances Luckner doit le savoir aussi : il l'a dit à demi par malice.
« Pour ma part, j'aime d'ordinaire les femmes posées. »
Curieusement, les épouses de Maître Armstrong sont toutes de cette sorte.
Elise, sa nièce préférée, en est une, et il paraît qu'il plaît beaucoup à ce genre de femmes.
On recherche peut-être chez l'autre sexe les qualités opposées aux siennes.
« Voilà une affaire bien incertaine. Faisons tout de même participer quelques membres de la famille royale. S'ils gagnent, il n'y a pas de problème. »
« Votre Majesté, peuvent-ils gagner ? »
« Quelques-uns sont militaires et manient fort bien l'épée. C'est un pari. »
Ces membres de la famille royale n'ont d'autre place que l'armée, et s'ils battaient Katia, ils pourraient espérer le soutien du royaume.
« Quant aux nobles, les candidats se rassembleront d'eux-mêmes sans qu'on dise rien. À propos, comte Baumeister, les préparatifs d'ouverture du tunnel sont-ils prêts de votre côté ? »
« Oui, comme prévu. »
Il ne peut pas y avoir de problème.
Roderich établit le plan, et dès demain je serai exploité sur les travaux de fondation.
Ce qui m'inquiète plutôt, c'est l'autre côté, où l'on se dispute.
Le tunnel ne sert que si les deux entrées sont ouvertes.
« Puisque l'affaire est publique, il faut une conclusion que le peuple accepte dans une certaine mesure. Dans une semaine, au Colisée, se tiendra le choix de l'époux sous forme de tournoi. Je m'occupe des préparatifs. »
À ce stade, il ne reste qu'à espérer un noble assez fort pour abattre Katia.
Sa Majesté et les siens, entraînés dans l'imbroglio de l'ouverture du tunnel, allaient s'affairer à ces préparatifs.
« El, alors ? »
« Hmmm. Ça se présente mal. »
La tenue du tournoi d'arts martiaux pour le choix de l'époux de Katia étant décidée, les nobles de tout le royaume affluent vers la capitale royale avec leurs candidats.
Tout le monde a la tête ailleurs, obsédé par les droits sur le tunnel.
Chacun veut absolument faire entrer son fils dans la maison Eulenberg et mettre la main sur ces juteux droits.
Comme la subsistance du reste de la famille en dépend, tous s'entraînent avec acharnement dans le Colisée en vue du combat réel.
Sa Majesté a autorisé l'ouverture du Colisée pour l'entraînement.
Puisque les champions sont interdits, ce sont les intéressés eux-mêmes qui manient l'épée, et le visage d'El, en les regardant, n'est pas brillant.
« Il n'y a pas de gens de l'ordre des chevaliers, qui pourraient gagner ? »
« Ceux-là, même vainqueurs, ne pourraient pas fournir le personnel pour gérer le tunnel. Maître Warren gagnerait, je crois, mais il ne se présentera pas. »
Ceux qui pourraient gagner ne peuvent pas fournir le personnel ; parmi les fils de noble qui le peuvent, aucun ne semble capable de battre Katia.
Devant cette situation, El soupire.
« C'est qu'elle est forte, cette pouliche. »
« Ouais, je ne savais pas qu'il existait une aventurière pareille. »
Comme elle loge chez moi, Katia a défié El, qui excelle à l'épée.
Se battre d'abord, et juger l'autre là-dessus.
Il existe peut-être un certain nombre de gens comme elle, dans les romans.
Dans la réalité, c'est pesant : El aussi semble, en son for intérieur, trouver cela fastidieux.
« Elle est plus forte que je ne pensais ! Et solide ! »
« J'ai fort à faire rien que pour parer, je n'arrive presque pas à attaquer ! »
Le combat d'entraînement entre El et Katia, dans le jardin du manoir du comte Baumeister de la capitale royale, a tourné à l'impasse : Katia attaquait sans relâche en jouant de sa vitesse, El parait et plaçait de temps à autre une riposte précise.
En capacités de base, Katia, qui possède de la magie, est supérieure, mais El tient bon en s'appuyant sur l'expérience acquise pendant la guerre civile et riposte dès qu'il voit une ouverture.
« Messire Erwin, tu es fort ! »
« Katia n'a presque aucune expérience du combat contre un adversaire humain. J'ai réussi tant bien que mal à exploiter cette faille… »
Au bout du compte, leur affrontement s'est soldé par un match nul.
« La maison du comte Baumeister a de la chance d'avoir tant de gens forts. »
Katia semblait s'en réjouir, on se demande pourquoi.
Elle a l'air prête à se battre non seulement contre El, mais aussi contre mes épouses.
« Seulement… chez nous, ce sont les femmes qui sont plus fortes que moi… »
Le marmonnement d'El n'est apparemment pas parvenu aux oreilles de Katia.
Katia défie ensuite les femmes de la maison du comte Baumeister, et là, elle enchaîne les défaites.
« … Ce n'est pas possible… c'est moi qui ai la vitesse, pourtant… »
« Avoir de la vitesse oblige à simplifier d'autant ses mouvements. Dès lors qu'on parvient à suivre du regard, l'anticipation et le sens de la présence suffisent. »
Elle affronte d'abord Haruka, dont la magie ne diffère guère de celle d'El mais qui est une maîtresse du sabre : en dix minutes, elle se retrouve la lame posée sur la nuque depuis son angle mort, et s'incline.
« Tu es plus jeune que moi, et quelle technique. »
« J'apprends le sabre depuis l'âge de trois ans. »
« Ah bon… Moi, je n'ai même jamais eu de véritable maître d'armes… »
Impossible d'imaginer le seigneur Eulenberg maniant l'épée, et sans doute Veit non plus.
À ce qu'on m'a dit, ni l'un ni l'autre n'a jamais participé à un tournoi d'arts martiaux.
Dans un tel environnement, Katia n'aurait pris véritablement l'épée qu'après sa majorité.
C'est l'aide aux travaux des champs, depuis l'enfance, qui est à l'origine de ses capacités physiques prodigieuses.
« Messire le comte Baumeister. »
Haruka, son combat contre Katia terminé, vient me parler.
« Mademoiselle Katia reste dans ce manoir jusqu'au tournoi, n'est-ce pas ? »
« Encore cinq jours environ. »
« Malgré tout, c'est fâcheux. »
« Hein ? Pourquoi ? »
Je ne comprenais pas l'inquiétude d'Haruka.
« Elle n'avait pour ainsi dire jamais tenu d'épée avant sa majorité, elle ne fait que trancher en usant d'une magie d'accélération, et elle est déjà si forte. À cause de son combat avec El tout à l'heure, elle était sensiblement plus forte quand je l'ai affrontée. »
Justement parce qu'elle n'a pas de véritable formation, il lui suffit de croiser le fer avec des maîtres comme El ou Haruka pour absorber aussitôt leur expérience et se renforcer.
Si les combats d'entraînement se poursuivent dans ce manoir, Katia deviendra encore plus forte : c'est ce qui alarme Haruka.
« Alors qu'on s'inquiète déjà de savoir si quelqu'un pourra la battre en l'état… »
« Plus l'adversaire est fort, plus elle en tire d'expérience. Et puis, devenir aussi forte en parfait autodidacte, tout de même… »
El aussi semble avoir pris la mesure du talent insondable de Katia.
« Cela dit, on ne peut pas demander à Ina et aux autres de refuser. »
Ce ne sont que de simples entraînements, des combats d'exercice.
Et le mauvais pressentiment d'Haruka se réalise.
« J'ai perdu ! Tu es forte, Ina. Toi aussi, tu fais de la lance depuis l'enfance ? »
« Oui, j'avais déjà une lance en main dès l'âge de raison. »
« C'est impressionnant. Et puis, pas besoin de me vouvoyer. »
Se battre contre plus fort que soi, accumuler de l'expérience et se renforcer.
Cela lui plaît manifestement : Katia avait beau être manœuvrée par la lance d'Ina, déroutée par la technique de Luise, écrasée par la force de Wilma, elle avait l'air ravie.
« Luise aussi, depuis l'enfance. Je vous envie. »
« Mais je crois que si Katia est forte, c'est grâce à ses capacités physiques innées et à la robustesse acquise aux champs. »
« C'est vrai, aussi. Enfant, mon père et mon frère me faisaient bêcher les champs en pente à longueur de journée. À l'époque, je me disais : “Je quitterai ce domaine, c'est juré !” »
Chez les Eulenberg, la tradition veut que même les nobles travaillent aux champs, raconte Katia, qui n'a fait que cela dans son enfance.
« Wilma est forte aussi. Normal, elle s'est illustrée dans cette grande guerre civile impériale. Tu as été formée par ton beau-père, le ministre de la Guerre Edgar ? »
« Moi, l'entraînement avec un maître n'a commencé qu'après mes dix ans, donc plutôt tard. La chasse, en revanche, depuis mes cinq ans… »
« Ça aussi, c'est impressionnant. Je comprends que tu sois forte. »
Katia nous avait joué un tour irritant du point de vue nobiliaire, mais à la fréquenter, on lui trouve un caractère franc et facile à vivre.
Battue à l'entraînement, elle ne garde pas rancune : elle félicite son adversaire et décide de travailler davantage.
Si elle s'entête sur le tunnel, c'est sans doute parce que sa maison est faible et qu'elle s'échine à la protéger à sa manière.
« J'aimerais bien pouvoir me battre moi aussi, mais je ne suis malheureusement pas douée pour le combat. »
« La magie curative d'Elise est remarquable, pourtant. Moi, j'ai peu de magie, et les seuls sorts que je sache lancer sont un simple “Renforcement corporel” et “Accélération”. Si je savais soigner les petites blessures, je serais plus forte. »
Katia s'est vite liée d'amitié avec Elise et les autres.
Le matin, entraînement dans le jardin, surtout des combats d'exercice ; ensuite, Elise sert le thé et les repas et tout le monde mange ensemble.
L'après-midi, je suis souvent absent pour les travaux du tunnel, mais elles s'entraînent de leur côté, prennent le thé avec Elise, ou vont faire les boutiques entre femmes dans la capitale royale.
« El, moi qui suis partie prenante du tunnel, je suis débordé de travaux pour hâter l'ouverture ; pourquoi Katia, l'autre partie prenante, s'amuse-t-elle ? »
« Ver, je ne te donne pas tort, mais quand des femmes s'amusent ensemble, mieux vaut ne pas y mettre son grain de sel. »
Le plan d'aménagement démoniaque conçu par Roderich suivait son cours.
Je ne peux m'empêcher de me plaindre auprès d'El, venu me garder sur le chantier.
« C'était bien ça : finir d'abord les travaux du côté du domaine du comte Baumeister, pour que Ver puisse aussitôt participer à ceux de l'autre côté dès que l'affaire du tunnel sera réglée ? »
Relier la sortie du tunnel à la route voisine, aplanir les terrains alentour pour faciliter la construction d'entrepôts, d'hébergements et de places de marché à l'intention des usagers : j'étais débordé.
Et après plusieurs jours de ce régime, le tournoi d'arts martiaux fut enfin à nos portes.
« Elise cuisine très bien aussi. Moi, je ne sais faire que la cuisine paysanne de chez moi et la popote grossière des aventuriers. »
« Pourquoi ne pas apprendre, un de ces jours ? »
« Je devrais, tiens. Si je me marie, mieux vaudrait savoir faire plus de choses. Et ce qu'on sert dans ce manoir est vraiment bon. »
La cuisine de la maison Baumeister semble plaire à Katia.
Pour qui n'est pas partie prenante, toute cette agitation n'est qu'un événement réjouissant.
En vue du tournoi au Colisée, la capitale royale se remplit de nobles et de leurs gens, ainsi que de roturiers venus assister aux combats, et les commerces poussent des cris de joie devant la hausse de leurs recettes.
Parmi ces visiteurs se trouve Thérèse.
Elle disait vouloir chercher un logement par elle-même, mais vu sa position, il allait de soi que nous la prenions sous notre protection : elle séjourne au manoir du comte Baumeister de la capitale royale.
« Ah bon ? Alors j'aurai peiné à cuisiner pour quelque chose. »
« Thérèse, vous avez beaucoup progressé. »
« C'est que j'ai de bons professeurs. Et deux, qui plus est. »
Avec Thérèse, ma belle-sœur Amalie séjournait elle aussi au manoir de la capitale.
C'est une affaire pénible, mais comme les droits sur le tunnel de l'autre côté ne me concernent qu'à moitié, j'avais amené Amalie sous prétexte qu'elle prendrait soin de moi.
Elle enseignait la cuisine à Thérèse avec Elise.
« Il y a beaucoup d'épouses du comte Baumeister, dans ce manoir. »
« Tu trouves ? Pour un comte, ce nombre est ordinaire. »
Ancienne duchesse qui compte de nombreuses connaissances parmi les nobles de l'Empire, Thérèse estime que mon nombre d'épouses n'est qu'une moyenne.
Pour Katia, dont le père, le seigneur Eulenberg, n'a qu'une femme, les nobles à plusieurs épouses doivent être une surprise.
« Mon père était donc un cas particulier… »
« En effet. D'ordinaire, on songe au cas où l'épouse principale n'aurait pas d'enfant. Comme il y a aussi les alliances entre maisons nobles, même un chevalier en a au minimum deux, dont l'une fille de notable ou de marchand, pour établir une hiérarchie. »
« Et les enfants en trop, on les jette dehors. Moi, je suis devenue aventurière de mon plein gré, mais j'en ai vu beaucoup, des enfants de nobles désargentés qui le sont faute de mieux. »
« Il est difficile d'avoir exactement le bon nombre d'enfants. »
Mieux vaut en avoir en trop qu'en manquer.
Puisque des enfants meurent de maladie, en faire quelques-uns de plus relevait de la politique de sûreté des maisons nobles.
« Une ancienne duchesse ne parle pas comme tout le monde. C'est donc pour ça que tu es la maîtresse du comte Baumeister. »
« Hein ? »
« Tiens donc, voilà le bruit qui court ? »
Contrairement à moi, qui suis stupéfait, Thérèse prend un air amusé.
« Il court, oui. Que le comte Baumeister, qui s'est illustré dans la guerre civile impériale, a reçu comme butin de guerre l'ancienne duchesse Philipp, rivale du nouvel empereur, et qu'il la garde chez lui. »
« Non, je l'accueille seulement pour diverses raisons politiques… »
Devant la rumeur que rapporte Katia, j'ai des sueurs froides.
« En façade, peut-être, mais en réalité… c'est ainsi que naissent les rumeurs, et les rumeurs touchent parfois juste. »
En disant cela, Katia tournait aussi les yeux vers Amalie.
« Moi… on raconte bien des choses, mais cela m'est égal. »
Car on dit d'Amalie, dans le monde, qu'elle « s'offre en réparation à la place de son mari, le frère qui a tenté d'assassiner son cadet ».
« Je suis heureuse aujourd'hui, cela me suffit. Et je me suis fait de nouvelles amies. »
« C'est vrai. »
Nous sommes souvent absents du manoir jusqu'au soir.
Thérèse a pris l'habitude de venir chez nous pour apprendre la cuisine auprès d'Amalie, qui reste au manoir, et les deux femmes se sont liées.
« Aujourd'hui, je ne suis qu'une pique-assiette. L'avenir, nul ne sait. »
« Si vous voulez mon avis, le comte Baumeister gagne bien sa vie, alors où est le problème ? Chez les aventuriers aussi, il y en a qui ont plusieurs épouses. Et il y a des aventurières qui entretiennent plusieurs jeunes hommes séduisants. »
C'est simplement moins fréquent que chez les hommes ; la polyandrie ne contrevient à aucune loi.
Il y aurait toujours un certain nombre d'aventurières et de marchandes à poigne dans ce cas.
« Mon frère aussi… je ne demande pas qu'il fasse comme le comte Baumeister, mais il pourrait prendre quelques épouses et se conduire en noble. »
Katia doit penser que se contenter d'épouser la fille d'un notable, fût-elle son amie d'enfance, fera regarder la maison Eulenberg de haut par les autres nobles.
« Mademoiselle Katia, vous n'aimez pas Marita ? »
Katharina, qui n'a pas combattu Katia puisqu'elle est magicienne, mais qui parle souvent avec elle, lui pose la question.
« Je ne la déteste pas. C'est mon amie d'enfance aussi, on travaillait aux champs ensemble tous les jours. Elle est vraiment bien, mais c'est la fille du notable. J'aurais voulu qu'elle se dise : l'épouse principale sera une autre fille de noble, et moi je serai concubine et je donnerai un héritier à la maison du notable. »
« Je comprends. Mais Veit n'a pas l'air si porté sur les femmes… Il me semble du genre à se satisfaire d'une seule épouse… »
« Katharina le voit comme ça aussi ? Vraiment, alors qu'il est l'héritier d'une maison noble, mon frère… »
C'est parce qu'elle trouve son frère peu fiable que Katia s'est agitée.
Elle ne le déteste pas du tout : elle s'inquiète pour lui, voilà tout.
« Et donc, un tournoi d'arts martiaux pour choisir le gendre. Mais y aura-t-il un jeune seigneur capable de battre Katia ? »
« Il y en aura bien un. »
Le royaume compte plus de trois mille maisons nobles.
Il doit bien s'en trouver un pour remplir les conditions de Katia.
« J'ai une idée en tête. »
« Ina et les autres, ça ne va pas. Ce sont des femmes. »
El peut faire match nul mais pas gagner, et de toute façon je n'ai aucune intention de le céder.
Haruka, Ina, Luise et Wilma étant des femmes, elles ne peuvent pas devenir l'époux de Katia.
« Ce n'est pas cela. Wendelin, lui, battrait Katia s'il l'affrontait. »
« Je suis chef d'une maison noble, je n'ai pas le droit de participer. »
« Peut-être, mais c'est là, je crois, le moyen qui réglerait le mieux l'affaire. »
« Qui la réglerait le mieux, hein… »
« Si j'étais encore à la place de Wendelin ou du margrave Breithleder, je me tourmenterais comme vous sur la répartition des droits et l'équilibre des forces politiques ; par bonheur, je n'ai plus qu'un statut sans souci. Je peux donc dire tranquillement ceci : puisque c'est Wendelin qui a découvert le tunnel, il n'avait qu'à en prendre tous les droits et préparer à la maison Eulenberg un domaine de remplacement sur le versant sud de la chaîne de la Grande Ligue. »
C'est sans doute le plus simple, mais il y a les égards dus au margrave Breithleder et aux autres nobles.
Prendre trop, cela me paraît discutable.
« Tu craignais que le clou qui dépasse se fasse enfoncer ? Il me semble qu'il est bien tard pour cela. Ton clou à toi est si haut au-dessus des têtes qu'aucun marteau ne saurait plus l'atteindre. »
La formule de Thérèse me paraît fort bien tournée.
« Pour un temps, aucun noble ne s'opposera ouvertement à Wendelin. Le cas échéant, vous l'anéantiriez. »
À cause de nos faits d'armes écrasants, dit Thérèse, aucun noble ne cherchera querelle ouvertement avant longtemps.
« Le fameux canyon de Heltania, n'est-ce pas ? C'est la même chose. En partageant la garde avec la maison royale et en en supportant les frais, la maison royale t'aurait servi de bon bouclier. »
« Il y a les égards dus au margrave Breithleder… »
« Vous êtes en bons termes, non ? Consultez-le à l'avance. Vraiment, que Brantack soit là et que nul n'y songe… En réduisant les aménagements aux entrées du tunnel et en en attribuant une part au domaine voisin du margrave Breithleder, il aurait été satisfait. »
« Hnn… C'était donc possible… »
On reconnaît bien celle qui, quoique battue par Peter, fut candidate à la succession impériale.
Pendant que nous tournions en rond, elle trouve une idée remarquable.
« Cela dit, si j'y ai pensé, c'est peut-être aussi parce que j'observe d'un poste sans responsabilité. »
En effet : c'est peut-être pour cela que les rois d'autrefois entretenaient un fou.
Saisir avec exactitude sa position objective et prendre la meilleure décision est chose difficile.
« Espérons qu'au tournoi, nul ne fera le cauchemar de ne pouvoir battre Katia. »
« On verra bien. »
Une semaine après la déclaration de Katia, le tournoi d'arts martiaux commence au Colisée de la capitale royale.
Nombre de fils de la famille royale et de la noblesse s'y sont rassemblés, dans l'espoir de vaincre Katia, de devenir son mari et de mettre la main sur les droits du tunnel.
« Ils sont nombreux. »
« Nombreux, mais… »
En regardant les participants faire leurs derniers exercices avant l'épreuve, El soupire.
Il a beau y mettre toute sa bonne volonté, il ne trouve personne qui semble capable de battre Katia.
« El, il ne sert à rien de s'en soucier. »
« C'est vrai. »
« J'ai préparé un panier-repas. »
« Merci, cela me fait plaisir. »
Assister aux combats du Colisée en mangeant le panier-repas préparé par sa fiancée : El est décidément devenu un homme parfaitement comblé.
Et par-dessus le marché…
« Erwin, comment sont ces éminents participants ? »
« Maître Warren, vous êtes en congé aujourd'hui ? »
« Oui. Je n'étais sorti nulle part avec les enfants depuis quelque temps. Je viens assister aux combats en guise de sortie. »
Warren était venu au Colisée avec sa femme et ses enfants.
Une belle épouse, un garçon et une fille : une famille comblée à en être éblouissante.
« Je suis la fiancée de messire Erwin, Haruka Fujibayashi. »
« Je vois… Vous avez l'air de quelqu'un de capable. »
Warren semble avoir jaugé la valeur d'Haruka à sa seule posture.
Un disciple qui présente sa fiancée, un maître venu en famille pour les loisirs : comment appeler cela, sinon un rassemblement de gens comblés ?
« Toujours à ruminer sur d'étranges sujets. »
Brantack, assis à côté de moi, me lance un regard bizarre.
« Messire le comte Baumeister, merci de nous avoir fait entrer dans votre loge. »
Cette fois encore, nous avons réservé une loge spacieuse au nom de la maison du comte Baumeister.
Le margrave Breithleder est venu avec Philine, et Brantack lui sert de garde.
Mes frères Erich et Helmut sont là aussi avec leurs familles, et Maître Armstrong dévore déjà les sandwichs préparés par Elise.
« De plus en plus une simple sortie de loisir… »
Ina semble un peu consternée, mais comme nous n'avons plus rien à faire, autant profiter du tournoi.
« Warren ne participe donc pas. »
« Moi ? Disons que je ne serais pas incapable de gagner. »
Le ton est modeste, mais si Warren affrontait vraiment Katia, elle ne pourrait pas l'emporter.
« Vous ne participez donc pas ? »
« Je suis devenu capitaine de compagnie de la garde rapprochée par ma seule maîtrise de l'épée. Réunir le personnel d'entretien du tunnel, le gérer, l'administrer : j'en suis incapable. »
Voilà toute la difficulté de ce tournoi.
Il existe bien des chevaliers et des aventuriers plus forts que Katia.
Mais cela seul ne suffit pas : leur candidature serait écartée.
Inversement, ceux qui ont les relations et les compétences ne peuvent pas la battre seuls.
On finit par craindre qu'aucun vainqueur ne se dégage.
« Elle semble d'ailleurs s'être bien renforcée cette dernière semaine. »
« Comment ? Vous le voyez ? »
« Je connais mademoiselle Katia. »
L'une des missions de la garde rapprochée consiste à évaluer la valeur des aventuriers de haut vol.
« Quand un fort de cette espèce se déchaîne, la garde ordinaire ne le maîtrise qu'au prix de lourdes pertes : on envoie donc des chevaliers de l'ordre. »
Au titre de cette mission de maintien de l'ordre, Warren connaît à peu près la valeur de tous les aventuriers célèbres.
« Elle a progressé ? »
À un autre endroit du Colisée, Katia s'échauffe en guise d'exercice préparatoire, et Warren, en la regardant, penche la tête.
« Euh, El et les autres ont fait des combats d'entraînement avec elle pendant une semaine. »
« Voilà qui explique. »
« C'est fâcheux ? »
Je craignais qu'il ne me reproche de l'avoir renforcée alors qu'il fallait justement quelqu'un pour la battre.
« Non. De toute façon, même avant, personne ne semblait pouvoir gagner. »
Warren, qui ne transige jamais sur l'épée, éreinte sans ménagement le niveau des participants.
Il est vrai que même la Katia d'il y a une semaine ne me semblait pas pouvoir être surprise par ces gens-là.
« Espérons qu'un miracle se produise. »
« Un miracle, cela ne se produit pas si facilement… »
« C'est vrai, aussi. »
Les combats commencent donc, mais affronter tout le monde épuiserait Katia.
On organise d'abord des éliminatoires pour restreindre le nombre de prétendants.
Huit au maximum pourront affronter Katia, après un tirage au sort suivi d'un tournoi à élimination directe, mais…
« Maître Warren, c'est affligeant. »
« Ce sont des gens qui, à la base, n'ont aucun besoin de savoir manier l'épée. »
Les combats ressemblent à une mauvaise danse.
Ils n'avaient jamais sérieusement pratiqué l'épée : en une semaine, on ne devient pas un maître.
Les combats se succèdent sans la moindre tension.
Non, les intéressés sont sérieux, mais cela n'en a vraiment pas l'air.
« Celui-là est passable. »
« Haruka, vous croyez qu'il pourrait battre “la Vitesse divine” ? »
« Impossible… »
« Tant qu'on n'atteint pas le niveau où l'on peut battre mademoiselle Katia, cela n'a aucun sens. »
Les éliminatoires se poursuivent sans enthousiasme.
El, Haruka et Warren regardent sérieusement les combats, mais certains y ont carrément renoncé.
« Pfouh ! La capitale royale est plus chaude que l'Empire. Le saké de Mizho, mieux vaut ne pas encore le réchauffer. »
« La guerre civile n'aura pas été vaine ! Quelle chance d'avoir trouvé une bonne filière de saké ! »
Dans la loge réservée à la maison du comte Baumeister, Brantack tient banquet dès midi avec Maître Armstrong.
Pour l'accompagnement : fèves de soja, tofu froid, tomates fraîches, encornet salé, chinchard séché — tout est aujourd'hui importé du duché de Mizho.
La récompense versée par l'Empire a été convertie en prêt sur vingt ans, mais en contrepartie nous pouvons acheter librement au duché de Mizho.
Une fois la commande, le devis et l'accord établis, la facture part au gouvernement impérial.
Brantack et Maître Armstrong en profitent pour importer à titre privé quantité de produits du duché de Mizho.
Nous sommes reconnus d'office et pouvons acheter librement, sauf pour les articles vraiment rares.
Et même pour les produits rares, il suffit de demander : le duc de Mizho s'arrange.
« Philine, ne devenez pas une adulte irresponsable comme eux. »
« Père, l'alcool, c'est une fois adulte, et le soir, avec modération. »
« Exactement. Aujourd'hui, j'ai acheté un gâteau dans une nouvelle pâtisserie : mangeons-le ensemble. »
« Oui. »
Le margrave Breithleder, qui a eu pour la première fois une fille, garde Philine auprès de lui plus encore que son fils héritier, et la choie.
Aujourd'hui encore, il regarde les combats en mangeant un gâteau avec elle.
« Maître, voilà un mets bien étrange. »
« En effet. C'est un produit du lointain Nord. Philine en veut-elle ? »
« Oui. »
Philine, malgré tout, a toujours un faible pour Maître Armstrong.
Elle lui parle et se fait donner des fèves de soja bouillies.
« Les produits du duché de Mizho sont souvent excellents, mais leur volume de distribution est faible et les prix sont prohibitifs. »
« À ce sujet, comme leur domaine s'est agrandi, ils envisagent d'augmenter la production. »
« Il faudra que j'aille les saluer un de ces jours. »
Allez savoir pourquoi, parce que ce sont nos produits favoris, une mode de la cuisine de Mizho est en train de naître autour de la capitale royale et dans quelques grands domaines.
On la dit bonne pour la santé, et elle a du succès auprès des femmes.
Seulement, comme les volumes distribués sont extrêmement faibles, les prix atteignent des sommets épouvantables au bout de la chaîne.
Nous qui pouvons nous approvisionner en direct, nous savourons la cuisine de Mizho à un prix incomparablement plus doux.
« La guerre civile aura eu du bon. »
Dans la loge réservée à la maison du comte Baumeister, un autre groupe ne regardait absolument pas les combats et s'amusait en mangeant et en buvant le thé.
« Karl, là, il faut y aller franchement ! Prends-la avec précaution ! »
« Grand frère, tes doigts tremblent. Il faut maîtriser ça. »
« J'aimerais bien que tu ne la prennes pas. C'est mon tour ensuite, non ? Ça ne passera pas ! Ça va s'écrouler ! »
Nous, nous ne regardions pas les combats : nous étions concentrés sur un jeu.
Avec Karl et Oscar, que j'avais amenés pour qu'ils voient Amalie, et avec les familles de mes frères Erich et Helmut, nous jouions au Jenga.
Elise et Amalie servaient le thé et les plats en surveillant la partie.
Ce jeu n'existait pas dans ce monde : je l'avais fait fabriquer par les menuisiers de mon domaine.
« Ouf… je l'ai bien retirée. »
« Bravo, grand frère Karl. »
« À moi, maintenant… »
« Luise, tu peux abandonner, tu sais. »
« Je n'abandonne pas. D'après mes calculs, j'ai trois chances sur dix. Ensuite c'est Ver, alors je me concentre… »
Devant la tour de Jenga devenue anormalement haute et penchée, Luise entre en concentration, puis retire une pièce à une vitesse que l'œil ne peut suivre.
« Réussi ! »
La tour a légèrement penché, mais sans s'effondrer : Luise a gagné son pari.
Et le pire, c'est que c'est mon tour ensuite.
« D'après mes calculs… je n'ai pas même un pour cent de chances ! »
« Ver, geler le Jenga par magie, c'est de la triche. »
« Je ne ferais pas une chose pareille, ça gâcherait l'ambiance ! »
Je tente, les doigts tremblants, de retirer prudemment une pièce, mais la tour, arrivée à sa limite, s'écroule avant.
« Encore raté ! »
« Ça fait cinq défaites de suite pour Ver. »
« Erich, ce n'est pas que je sois mauvais, c'est que je n'ai pas de chance. »
« Dans les deux cas, ce n'est pas très réjouissant… »
Mon frère Erich, l'homme qui n'est jamais désavantagé, joue au Jenga avec son héritier Jörn sur les genoux, et n'a pas perdu une seule fois.
Décidément, ma fortune a peut-être quelque chose de particulier.
« Moi, c'est simplement parce que je passe après Ver que je ne perds pas. »
Mon frère Helmut, avec sur les genoux son héritier Alexis, né depuis peu, n'a pas non plus fait tomber la tour une seule fois, puisqu'il joue après moi.
Le jeu est simple, mais il prend très bien à plusieurs : l'atelier des menuisiers à qui je l'ai commandé va, paraît-il, en lancer la production en série.
Je me souviens de leur ardeur à vouloir en écouler un maximum avant qu'on les copie.
« C'est bien aussi, un jour de congé comme celui-ci. Chez moi, comme mon beau-père est encore en activité, je prends mes congés facilement. »
« Moi, comme je suis noble de robe et fonctionnaire, je prends aussi mes congés facilement. Paul et les autres auraient pu venir… »
Paul est occupé par le plan de construction d'une ville-relais, son domaine étant proche d'une entrée du tunnel.
Hermann, lui, a commencé à commercialiser sérieusement l'hydromel produit sur son domaine comme spécialité locale, et il est pris par l'extension de ses installations de production : il est donc absent aujourd'hui.
« Nous nous retrouverons tous un de ces jours. »
« C'est vrai. »
« Euh… Monseigneur ? »
Amalie, officiellement intendante du manoir, m'adresse la parole.
À l'intérieur du manoir, elle m'appelle « Ver », mais ici il y a des regards extérieurs, alors elle dit « Monseigneur ».
« Qu'y a-t-il, Amalie ? »
« Ne devriez-vous pas regarder les combats ? »
Amalie semble penser qu'il faudrait suivre correctement les combats de ces personnes de haute naissance qui se battent de toutes leurs forces.
« Cela n'en vaut pas la peine. »
« Amalie, même en regardant de toutes nos forces, cela ne fera pas surgir quelqu'un capable de battre mademoiselle Katia. »
« Pour être franc, ce n'est pas très intéressant. »
Erich, Helmut et moi estimions qu'il valait mieux jouer avec les enfants et les neveux.
« Cela ne servirait-il pas de leçon d'escrime à Karl et Oscar ? »
En mère, elle doit penser que cette raison-là aussi justifierait de suivre correctement les combats.
« Pour l'escrime de Karl et Oscar… »
Je tourne les yeux vers Warren, qui s'en aperçoit et m'adresse la parole.
« Ce sera bref, mais je peux les regarder un peu. »
« Messire Warren ferait cela ? »
Les gens qui peuvent recevoir l'enseignement de Warren ne sont pas légion, ne serait-ce que pour des raisons d'emploi du temps.
Amalie, qui le sait, en est surprise.
« Je peux faire quelques arrangements. C'est une demande de messire le comte Baumeister. »
Warren est aussi bon pédagogue.
Après une heure d'observation, il conçoit pour son élève les exercices et le programme les mieux adaptés à ses progrès.
Les jours de congé, il gagne des sommes considérables comme précepteur.
Sa clientèle étant composée de grandes maisons nobles, c'est très rémunérateur.
« Une heure d'entraînement avec Warren vaut incomparablement mieux que des heures de combats médiocres. »
Il en va de même pour la magie.
L'enseignement de mon maître, de Brantack et de Maître Armstrong m'est profitable, mais regarder la magie d'autres magiciens ne m'apprend pas grand-chose.
Autant lire un vieux livre de magie : j'y apprendrais bien davantage.
« Merci pour Karl et Oscar. »
« Ne vous en faites pas. »
C'est bien là une mère.
Amalie s'incline profondément devant Warren.
« Warren, que valent les participants ? »
« Eh bien… L'ouverture du tunnel n'est pas pour demain, je crois. Sa Majesté soupirait en consultant la liste des inscrits. Ah, il y a eu aussi des tricheurs. »
Quelques-uns auraient été disqualifiés pour avoir déguisé un champion capable de gagner et l'avoir fait combattre à leur place.
« Ils appartiennent à d'assez grandes maisons : croyaient-ils vraiment ne pas être découverts ? Les officiels eux-mêmes se le demandaient. »
« N'auraient-ils pas usé d'un objet magique ? »
« Un objet magique de déguisement serait repéré du premier coup par les magiciens du palais. »
Un objet magique a beau déguiser parfaitement, il fait circuler en permanence de la magie autour d'un individu incapable d'en user.
Le flux est infime, mais un magicien d'un certain niveau le décèle sans peine.
« C'est vrai, en effet. »
« Même s'ils pouvaient combattre, leur niveau rendrait la chose sans objet. »
Une heure plus tard environ, les huit qualifiés sont désignés.
Ces huit-là affronteront Katia à tour de rôle.
Mais Warren affirme qu'aucun d'eux ne semble capable de la battre.
« Que se passera-t-il si personne ne gagne ? »
« Qui sait ce que Sa Majesté en pense… »
Une affaire aussi embrouillée dépend désormais de la décision de Sa Majesté.
Le roi dispose d'un certain pouvoir, et l'on voit souvent tout le monde se ranger à un « Eh bien, si Sa Majesté le dit… ».
« Parmi les huit se trouve aussi mon neveu. J'aimerais autant qu'il gagne… »
« Votre Majesté ! »
Trois silhouettes encapuchonnées entrent dans notre loge : je croyais qu'un noble incognito venait nous saluer, et c'étaient Sa Majesté et deux chevaliers de sa garde.
Je la pensais absente du Colisée, et elle s'était déguisée pour se glisser dans notre loge.
« Votre Majesté. »
« Warren, tu es en congé aujourd'hui : repose-toi. Si les supérieurs ne se reposent pas, les subordonnés ne le peuvent pas non plus. »
Les deux chevaliers de la garde, des subordonnés de Warren, le saluent discrètement des yeux avant de se placer de part et d'autre de Sa Majesté.
« Votre Majesté vient incognito ? »
« Je viens de le dire : mon neveu participe. J'aimerais qu'il gagne, mais si je viens l'encourager ouvertement, certains se livreront à d'étranges supputations ou prendront des initiatives inutiles. »
Des nobles pourraient se persuader que Sa Majesté veut faire de son neveu l'époux de Katia, et faire pression sur la maison Eulenberg ou sur Katia pour qu'elle « perde exprès ».
« C'est en le prévoyant que cette pouliche rétive a annoncé le tournoi en pleine rue. »
Nous sommes en un temps de paix.
Si le bruit court que le roi a imposé sa volonté à une maison de petite noblesse, la mauvaise réputation risque de se répandre plus qu'on ne l'imagine.
En temps de paix aussi, la vie de roi paraît bien difficile.
« Bien, regardons les combats. »
Sa Majesté s'assied à côté de moi et commence à picorer les plats du duché de Mizho préparés par Elise.
« Le talent de cuisinière d'Elise y est sans doute pour quelque chose, mais c'est délicieux. Les nobles en parlaient au palais. »
« Votre Majesté, ici, il faut boire du saké de Mizho. »
« Klimt ? Alors sers-moi un saké sec. »
« Tiens… Votre Majesté connaît déjà le saké de Mizho ? »
« Pour l'alcool, à un rang comme le mien, on s'en procure facilement. »
Sa Majesté boit le saké de Mizho que lui verse Maître Armstrong, lequel s'assied de l'autre côté et se met à regarder les combats qui commencent.
« Le premier est celui de la maison vicomtale de Dindorf, n'est-ce pas ? »
« Il me semble bien. »
Maître Armstrong répond à Sa Majesté en consultant la feuille où figurent les profils des huit qualifiés.
« Que vaut-il ? »
« Il devrait être assez fort, mais… »
Avant même qu'il ait achevé sa phrase, Katia, accélérée par sa magie, lui fait sauter son épée d'un seul coup : il est battu.
« Faut-il dire que c'était le premier ? »
« Tenons-nous-en à cela, comte Baumeister. »
Ensuite, le troisième fils de la maison comtale de Teufel, le troisième fils de la maison comtale de Riesfeld, le quatrième fils de la maison marquisale de Griebel — des jeunes gens de bonne réputation pour des fils à papa de grandes maisons — ne tiennent pas cinq minutes et tombent tous devant Katia.
« Vous êtes faibles ! »
« Nobles ! Vous fanfaronnez d'ordinaire, alors faites un effort au moins dans ces moments-là ! »
Devant des combats incomparablement moins enthousiasmants qu'un vrai tournoi, les insultes et les huées fusent du public.
On croirait qu'ils risquent l'arrestation pour lèse-majesté, mais si le bruit courait qu'on a arrêté et puni des roturiers pour un tel motif, la réputation s'effondrerait : cela n'arrivera donc pas.
Il paraît aussi que si l'on arrêtait tout le monde, on n'en finirait plus.
« Impossible de leur répondre quoi que ce soit. »
« Votre Majesté, n'y avait-il pas de candidats plus forts ? »
« Il n'en manque pas, mais… »
Justement, ceux-là sont pour la plupart déjà mariés et ne peuvent pas concourir.
« Au vu des droits que détient la famille de cette pouliche, il va de soi qu'il faudrait l'accepter comme épouse principale. Il faudrait donc répudier l'épouse principale de celui qui pourrait la battre, ou la rétrograder au rang de concubine… »
Ce qui vaudrait évidemment des protestations de la famille de l'épouse principale.
Car celle-ci appartient, dans la plupart des cas, à une maison noble d'un certain rang.
« Une impasse totale, donc… »
« C'est pourquoi je disais que tout s'arrangerait le plus simplement du monde si Wendelin battait Katia. »
« Notre retraitée ? Voilà… en effet, l'avis est juste. »
Sa Majesté semble admirer le monologue que Thérèse a laissé échapper.
« Faut-il dire : on reconnaît bien l'ancienne duchesse Philipp ? »
« Votre Majesté, je ne suis qu'une retraitée sans souci, vaincue dans une lutte politique. »
Si Sa Majesté appelle Thérèse « notre retraitée », c'est pour faire savoir à l'entourage qu'elle s'est retirée des affaires.
Ce qui ne l'empêche pas de glisser son avis en feignant de se parler à elle-même.
« Quand on est partie prenante, on complique tout. Prendre du recul fait parfois surgir des idées simples et claires. C'est peut-être une idée que seule notre retraitée pouvait avoir. »
« Votre Majesté, il est un peu tard pour cela. »
Car il aurait mieux valu commencer ainsi : cela aurait fait moins de problèmes.
« Cela dit, si aucun vainqueur ne se dégage… Ah, il reste Guido en dernier. Décidons après avoir vu le résultat de mon neveu. »
Le dernier des huit était un jeune homme du nom de Guido, neveu de Sa Majesté.
« C'est le fils de mon frère. »
« Je vois : un pilier de l'armée, et excellent à l'épée ? »
« Non. Comme il a du temps, il en consacre beaucoup à l'exercice de l'épée, mais il n'a pas le talent d'un Warren, et je me demande bien quel avenir lui donner. »
« Comment ? Vraiment ? »
« Le comte Baumeister a beaucoup souffert d'être le huitième fils d'une maison de chevalier des marches, mais la vie de la famille royale n'est pas facile non plus. »
Les membres de la famille royale se multiplient.
Le nombre de maisons ducales est fixé, et une fois une maison créée, le droit de succession ne circule qu'en son sein.
L'exception est le cas d'une maison sans héritier, comme la maison ducale Herter.
« Mon indigne oncle a eu la chance d'être adopté par la maison ducale Herter. Après quoi, on sait comment il a ruiné la maison… »
Face à une famille royale qui ne cesse de croître, créer chaque fois une nouvelle maison ducale épuiserait tout le budget du royaume.
« Pour les filles, il y a le mariage vers le bas, c'est même plus facile. »
Pour une grande maison noble, recevoir une épouse de la maison royale est un honneur.
Les partis ne manquent pas… même s'il en reste, allez savoir pourquoi.
« Mais pour les fils… »
Si on les fait entrer comme gendres, l'ingérence de la maison royale s'accroît : beaucoup de maisons nobles s'en méfient.
Dans le cas d'Erich et de Helmut, c'est précisément parce que les deux maisons étaient modestes que l'affaire s'est réglée sans heurts.
Toutes proportions gardées avec la famille royale, s'entend.
« Je lui ai bien donné un poste inoffensif dans l'armée, mais il n'a rien à y faire. »
Comme sa seule présence est une source de tracas pour ses supérieurs comme pour ses subordonnés, il n'aurait rien eu d'autre à faire que s'exercer à l'épée.
« Votre Majesté… cela signifie… »
« Bouche inutile, bon à rien : on dit bien des choses dans son dos. »
La réponse de Sa Majesté était d'une franchise remarquable.
« Je le plains, mais si je cède ici à la pitié et que je crée une maison ducale de plus, la discipline budgétaire s'effondrera par la suite. Il faut se faire un cœur de pierre, et il arrive qu'on renvoie au peuple les membres de la famille royale en surnombre. Seulement, Guido est un jeune homme sérieux et droit. Comme oncle, j'aimerais faire quelque chose pour lui. »
« Dis donc ! Pour un membre de la famille royale, tu te débrouilles bien ! »
« Je ne peux pas me permettre de perdre ici ! »
Warren avait jeté l'éponge, mais Guido manie fort bien l'épée.
C'est lui qui a tenu le plus longtemps face à Katia.
« Tu te débrouilles, mais j'ai un avenir en tête, moi aussi ! »
En disant cela, Katia augmente encore sa vitesse.
Elle a intensifié son « Accélération ».
Guido n'a pas su s'y adapter.
Son épée lui est arrachée dans un croisement, et voilà les huit prétendants tous battus.
« Pas un seul n'est capable de gagner ! »
« Vous êtes trop faibles ! »
Le public hue copieusement la médiocrité affligeante des nobles.
Comme personne n'a pu battre Katia, l'affaire du tunnel est de nouveau au point mort.
Alors que je me demandais quoi faire, Sa Majesté entre soudain sur le terrain avec ses deux chevaliers de garde et ôte sa capuche.
« C'est vrai, même à mes yeux, c'est affligeant ! Moi, Helmut XXXVII, je le dis ! »
Devant cette apparition soudaine, le public qui huait pousse d'un seul coup des acclamations.
« L'affaire s'est envenimée jusqu'ici : eh bien, je vais vous proposer une solution ! »
« Ouais ! »
« Votre Majesté ! »
Sa Majesté déclare au public qu'elle va annoncer sa décision.
Devant cette forme de politique-spectacle, le public s'échauffe et redouble d'acclamations.
« Puisqu'il en est ainsi, confions donc l'affaire à cet homme ! Celui qui a accompli tant d'exploits, celui qui n'a jamais connu la défaite, ni devant les dragons ni devant l'armée impériale ! Le comte Baumeister ! »
À l'appel de Sa Majesté, je me retrouve malgré moi à descendre sur le terrain.
Si mon corps bouge tout seul quand un puissant me donne un ordre, c'est que je n'ai pas perdu mes réflexes de mes années en maison de commerce.
« Le tunnel, c'est le comte Baumeister qui l'a trouvé. Il est donc juste que celui qui l'a découvert le gère ! Et toi, Katia. »
« Oui. »
Surprise par cette apparition soudaine, Katia parvient tout de même à répondre.
« Tout cela pour l'essor de la maison Eulenberg. Je comprends tes sentiments, mais le monde n'est pas si tendre. Une maison noble, sauf exception comme celle du comte Baumeister, se bâtit patiemment sur plusieurs générations. Tu sembles forte : apprends à mesurer ta force actuelle en tombant devant un talent hors du commun. »
« Messire le comte Baumeister ? »
« Vous tous ! Vous allez pouvoir savourer la magie du comte Baumeister ! »
Sur ces mots à Katia, Sa Majesté fait cette dernière annonce et regagne sa place.
« « « Votre Majesté ! Votre Majesté ! Votre Majesté ! » » »
« Comte Baumeister ! Gagnez, je vous en prie ! »
Sur moi, resté seul, s'abattent, en plus de celles destinées à Sa Majesté, quantité d'acclamations.
« Il va falloir se battre, donc. »
« Un tueur de dragons pour finir. Ça ne me déplaît pas. »
Katia, qu'on soupçonne d'être accro au combat, semble ravie de m'affronter.
Avec l'air de celle qui a trouvé une proie de choix, elle se met en garde devant moi.
« Huit combats d'affilée, tu n'es pas fatiguée ? »
« En dehors du dernier, messire Guido, je n'ai même pas senti la moindre fatigue, ça va. »
« Si c'est toi qui le dis… »
« Messire le comte Baumeister, ne vous relâchez pas en croyant la victoire acquise. »
« Aucun risque de ce côté-là. »
Nous prenons d'abord nos distances, puis le combat commence.
« Frapper le premier ! »
Katia lance d'emblée son « Accélération » à pleine vitesse et se rue sur moi.
L'ancien moi aurait paniqué et dressé aussitôt une épaisse « Barrière magique », mais depuis mon combat contre mon maître pendant la guerre civile, je sais réagir avec beaucoup plus de calme.
Je lance moi aussi une « Accélération », et au moment où Katia me croise sabre levé, je ne place qu'une « Barrière magique » minimale à l'endroit du contact : j'esquive l'attaque avec le minimum de magie.
« Tiens, tu lis mes mouvements ? »
« Katia est rapide, mais pour l'instant, c'est tout ce qu'elle a. »
C'est encore un peu mon cas, mais Katia s'en remet bien davantage à la seule vitesse.
C'est précisément pour cela qu'elle a progressé de façon spectaculaire en une semaine d'entraînement.
« Mais tes sorts d'attaque ne me toucheront pas. »
Elle croit pouvoir esquiver grâce à sa vitesse.
L'ancien moi aurait bouché ses échappatoires avec un sort de zone, mais cela contreviendrait à l'enseignement de mon maître, qui réprouve le gaspillage de magie.
Je décide donc de lui montrer un sort nouveau.
« Katia, désolé pour ton sabre, il a l'air cher. »
« Hein ? »
Je forme au bout de mes doigts deux petits « Serpents de feu bleu » et les lance à grande vitesse vers Katia.
Confiante en sa vitesse, elle les évite, mais les « Serpents de feu bleu » se déplacent en suivant ses mouvements et finissent par s'enrouler autour de son sabre.
Petits mais d'une chaleur extrême, les « Serpents de feu bleu » font fondre le sabre de Katia en une bouillie.
« Aïe ! Mon sabre ! »
« C'est pour ça que je me suis excusé d'avance. »
« Tu comptes vraiment me battre à la magie ! »
« Évidemment. À quoi me servirait de prendre une épée ? »
« Tu crois qu'une aventurière comme moi n'a pas de sabre de rechange ? »
Katia sort prestement un sabre de rechange du sac pendu à sa taille.
Elle possédait donc bien un sac magique.
« Il ne contient pas autant que celui du comte Baumeister, mais c'est un modèle courant. Il m'a coûté cher. »
J'essaie à nouveau de faire fondre le sabre avec un « Serpent de feu bleu », mais cette fois elle l'esquive habilement par accélérations successives.
« On ne me prend pas deux fois au même piège ! »
J'enchaîne en faisant flotter au-dessus de nous une « Fireball » de la taille d'une balle de softball, puis je la projette juste devant Katia.
« Une “Fireball” comme ça, je peux… »
À l'instant où Katia se relâche, la « Fireball » éclate comme de la chevrotine.
Je pensais qu'au moins un projectile la toucherait, mais entre son « Accélération » et une danse de son sabre, elle les dévie tous et s'en sort.
« Elle est rapide. »
En pure vitesse, elle doit rivaliser avec Luise.
Mais vu sa réserve de magie, on devine sans peine combien de temps elle peut tenir son « Accélération ».
J'enchaîne « Lance de roche », « Balle de glace » et « Wind Cutter » pour l'empêcher d'approcher.
« Tss ! Un magicien de premier ordre, décidément. Pas la moindre faille ! »
Pour tenter de s'en ménager une, Katia lance coup sur coup plusieurs couteaux tirés de sa ceinture.
Elle visait mon visage, mon ventre, mes membres ; je forme aussitôt un « Mur de feu » à très haute température, et tous les couteaux fondent au sol.
« Mes couteaux sur mesure… »
« Mais tu n'arrives pas à me toucher… »
Je riposte par plusieurs sorts, que Katia esquive habilement.
Devant la variété de mes sorts et l'élégance avec laquelle Katia les évite, un immense cri de joie monte des gradins.
« Ouiiiii, on est là pour ça aujourd'hui, nous ? »
« Maître, vous êtes ivre. »
Comme il s'agissait à l'origine d'un tournoi d'escrime, aucun magicien n'était prévu pour dresser une « Barrière magique » protégeant le public.
À sa place, Brantack, déjà bien imbibé, et Katharina déploient une « Barrière magique » devant les gradins.
« Rien ne vole vers le public, pourtant. »
« Le comte y pense aussi, j'imagine. »
Toucher un spectateur serait grave, et heureusement Katia ne se déplace pour ainsi dire pas en trois dimensions.
En contrôlant bien mes sorts, rien ne partira vers les gradins.
« Tu te retiens avec moi ? »
« Oui. »
« Quoi ! »
Katia, aventurière renommée, doit bien s'en rendre compte.
Mais l'entendre de ma bouche doit l'agacer.
Rouge de colère, elle s'emporte.
« À l'épée seule, je n'aurais aucune chance contre toi. Mais en capacité de combat globale, tu ne peux pas me battre, non ? »
« Hnn… »
« Tu serais contente que je te dise que tu es forte ? »
« Non… ça me mettrait plutôt en colère… Au bout du compte, ça m'énerve dans les deux cas ! »
Tout en esquivant les sorts que je continue de lancer, Katia se rétablit peu à peu, se remet en garde avec ses deux sabres et fonce sur moi.
« Si j'arrive au contact ! »
Sentant que c'est sa seule chance de victoire, elle arrache à ses dernières réserves une « Accélération » inédite.
« Voilà mon atout ! »
Elle semble au bord de la panne de magie : cette fois, plusieurs de mes sorts l'effleurent et la blessent.
Elle grimace un instant de douleur, mais sans ralentir, et arrive juste devant moi.
« Je l'ai ! »
Katia a dû croire son pari gagné.
Elle affiche un sourire de victoire, mais j'ai des parades à revendre.
Comme j'ai depuis longtemps dressé une « Barrière magique » épousant mon corps, le coup que Katia porte à mon flanc est complètement arrêté.
Voyant son attaque la plus puissante déviée, elle recule d'elle-même.
« C'est dur ! »
« Si je l'avais pris de plein fouet, ça aurait fait mal. Tu ne te ménages pas. »
« Cette robe est plus résistante qu'une mauvaise armure. »
« Tiens. Tu le savais donc. »
Profitant de l'arrêt de Katia, je sors cette fois la poignée d'une épée de magie, que j'emploie rarement.
La magie que j'y insuffle est, bien sûr, du feu.
J'abaisse d'un seul geste, depuis la garde haute et sans la moindre feinte, une lame de flamme bleue à très haute température.
Katia tente de parer ce coup en croisant ses deux sabres.
Mais ces sabres ne sont que de l'acier avec un peu de mithril.
Une fois de plus, ils fondent sous la flamme brûlante.
« Encore désolé pour tes sabres. »
« Ce n'est pas fini ! »
Katia, qui ne sait pas renoncer, tente de sortir un autre sabre de son sac magique, mais je ne suis pas assez tendre pour le lui permettre.
J'envoie un petit « Wind Cutter » et tranche le sac magique attaché à sa taille.
Sachant qu'elle serait la proie de mes sorts si elle s'accroupissait pour le ramasser, Katia ne peut plus bouger : la voilà complètement désarmée.
« J'aimerais que tu abandonnes. Tu n'as plus de magie, n'est-ce pas ? »
Il était facile de voir que la magie de Katia était pratiquement épuisée.
Sans « Accélération », elle ne peut plus rien faire.
Plusieurs « Fireball » flottent au-dessus de sa tête, prêtes à l'attaquer au moindre mouvement.
« Merde… à l'épée seule… »
« Dans un vrai combat, on ne peut pas exiger de s'en tenir à l'épée, n'est-ce pas ? Désolé, mais c'est comme ça. »
« J'abandonne… »
Katia lève les deux mains, ma victoire est acquise, et les gradins explosent d'acclamations.
« Il a fait fondre les épées avec sa magie. »
« Il en est sorti de toutes les sortes. »
« Frappé au sabre, et pas une égratignure. »
Tout le monde dans les gradins semble satisfait d'avoir vu quelque chose d'amusant.
Pour les habitants actuels de la capitale royale, ce genre de tournoi n'est qu'un passe-temps et un divertissement.
Le prix que nobles et princes se sont désespérément disputé ne les concerne d'ailleurs en rien.
« Ce n'est pas que je n'aie jamais perdu, mais là je sens un écart écrasant. Ton palmarès n'était pas usurpé. »
« Pour l'essentiel, j'ai été entraîné là-dedans ou bien on me l'a demandé. Ah, tiens. »
Je m'approche de Katia, cherche les endroits que mes sorts ont effleurés et y applique une magie curative.
« Si on les laisse, cela laisse des traces. Tu es née jolie, ce serait dommage. »
« Moi, jolie ? »
« Ce n'est pas un compliment, c'est un constat objectif. Si tu étais laide, la plupart des femmes le seraient. »
« Moi… jolie… »
Katia baisse les yeux, allez savoir pourquoi ; je m'approche donc de Sa Majesté, qui suivait le combat, pour lui parler.
« Votre Majesté, j'ai gagné, comme il se doit. »
« Voilà longtemps que je n'avais vu chose si divertissante. Puisque c'est le comte Baumeister qui a abattu cette pouliche rétive, à toi de l'épouser, et d'en répondre. »
« Cela devait finir ainsi, n'est-ce pas… »
Arrivé à ce point, je ne peux plus refuser.
Quant aux droits sur le tunnel, il est finalement plus sûr que je les administre en bloc, plutôt que de les remettre à un autre noble et de compliquer la situation.
Avec le recul, on peut dire que Thérèse avait raison.
« La création d'une garde du tunnel, et la prise en charge des frais en guise de tribut. Comme les seules parties prenantes sont désormais le royaume et la maison du comte Baumeister, les effectifs seront à parts égales. Pour le royaume, c'est tout bénéfice. »
Quant à la jalousie des autres nobles concernés, il ne reste qu'à espérer que le royaume nous serve de bouclier.
« Comte Baumeister, il faut ouvrir le tunnel au plus vite. »
« Oui. »
J'ai gagné un actif, le tunnel, mais aussi, en prime, une épouse de plus : je décide d'y voir un imprévu — ou plutôt un destin auquel on n'échappe pas.
« Ouverture du grand tunnel transversal de la chaîne de la Grande Ligue ! »
Une semaine après ma victoire sur Katia, les préparatifs menés à marche forcée ont permis d'ouvrir le tunnel sans encombre.
Le tunnel lui-même ne posait pas de problème : c'est le reste des préparatifs qui nous a accaparés.
Il fallait d'abord les travaux de fondation autour des deux entrées, l'aménagement des routes pour éviter les embouteillages, les aires d'attente pour les chariots, les hébergements.
L'aménagement des hébergements se poursuivra encore un moment, mais c'est inévitable.
Sur le domaine de mon frère Paul, proche de l'entrée côté domaine du comte Baumeister, comme sur le domaine du margrave Breithleder, proche de l'autre entrée, les hébergements avancent également.
Le navire volant magique est rapide, mais le marchand et sa marchandise paient un transport coûteux.
Et une fois à l'aéroport, comme le domaine du comte Baumeister est vaste, acheminer ensuite les marchandises par chariot vers chaque localité coûte de toute façon cher.
Passer par la montagne demande près de deux mois, et faire circuler trop de chariots augmente le risque d'être attaqué par des bêtes sauvages ou des dragons volants : le tunnel est donc idéal pour les petits marchands qui veulent se lancer.
Le péage a été fixé à cent cents l'aller simple, et le jour de l'ouverture, quantité de marchands se sont présentés avec des chariots lourdement chargés.
Même dans ce monde, il existe des cérémonies d'ouverture.
Le margrave Breithleder, le seigneur Eulenberg et moi coupons avec un couteau décoré le ruban tendu devant l'entrée du tunnel.
Je n'avais vu ce genre de scène qu'au journal télévisé : y participer moi-même m'excite.
« Il y a foule. »
Dès le ruban coupé, une multitude de chariots s'élance vers le domaine du comte Baumeister.
« C'est bien normal. Cela prend plus de temps que le navire volant magique, mais cela coûte moins cher. Et beaucoup moins de temps et d'argent que le passage par la montagne. Désormais, on peut commercer dans le domaine du comte Baumeister sans être un grand marchand. Le volume des échanges va augmenter considérablement. »
L'économie du domaine du comte Baumeister va s'activer, et le péage couvrira l'entretien du tunnel ainsi que les frais de la « Garde du grand tunnel transversal de la chaîne de la Grande Ligue de l'armée royale », qui nous tient lieu de protection.
« Cela dit, j'ai peut-être des torts envers le margrave Breithleder, qui devait s'en charger à l'origine. »
« Point du tout. Vous nous avez cédé la plus grande partie de l'ancien domaine Eulenberg. »
Il fallait aussi ménager la maison du margrave Breithleder, qui aurait dû prendre part aux droits sur le tunnel.
Les intéressés avaient beau être d'accord, il y avait les égards dus à leurs vassaux.
Moi surtout, qui ne suis que « le huitième fils d'un chevalier crève-la-faim d'au-delà des montagnes ».
C'est donc la maison du comte Baumeister qui a préparé le nouveau domaine Eulenberg : une région montagneuse proche de la chaîne de la Grande Ligue, propice à la production en masse de patate maro.
L'endroit était quasiment vierge, on l'a trouvé tout de suite.
Le seigneur Eulenberg, Veit et leurs gens ont aussitôt commencé à produire la patate maro sur ce vaste nouveau domaine.
« Messire le margrave Breithleder, pardonnez-nous de vous avoir pris la terre des champs de patate maro. »
Puisqu'elle ne servirait plus, j'ai transporté au nouveau domaine Eulenberg toute cette terre façonnée pendant des dizaines d'années.
« La terre, c'est la vie même de l'agriculture ! Un grand merci ! »
Veit se réjouissait : il pourrait ainsi espérer rapidement une récolte convenable.
« Nous ne cultivons pas la patate maro. Cette terre serait de toute façon décapée par les travaux : faites-en bon usage. »
De l'ancien domaine Eulenberg, seule une bande très étroite autour des entrées du tunnel devient domaine du comte Baumeister, et l'on n'y installe guère que le cantonnement de la garde et le poste de contrôle des voyageurs.
Le reste du domaine est cédé à la maison du margrave Breithleder, et l'on y construit, comme sur le domaine du margrave Breithleder, de vastes aires d'attente pour chariots et des hébergements.
Traverser le tunnel en chariot oblige à bivouaquer plusieurs jours à l'intérieur.
Nous avons confié à la maison du margrave Breithleder l'exploitation d'une ville-relais répondant au besoin de dormir à l'auberge avant d'entrer.
« Ajuster ce genre d'intérêts, c'est difficile. Moi aussi, cela me pèse parfois, mais il y a la vie de nos vassaux et de nos gens. »
Si la ville-relais proche du tunnel prospère, la maison du margrave Breithleder y gagnera.
Et quand il y a du profit, même les vassaux les plus bruyants se taisent, semble-t-il.
« On ne vit pas de l'air du temps. Le comte Baumeister comprend vite ces choses-là, c'est très appréciable. Les jeunes nobles ont plutôt tendance à foncer tête baissée… »
« Hnn… désolée… »
Quelqu'un réagit au propos du margrave Breithleder et s'excuse, tête basse.
C'est Katia, qui a fini par compliquer la question des droits sur le tunnel.
Aujourd'hui, elle accompagne le seigneur Eulenberg et porte donc une robe.
Comme elle est belle de nature, elle attire les regards de nombreux participants à la cérémonie d'ouverture.
Seulement…
« C'est elle, la fille du seigneur Eulenberg, celle qui a eu ce geste martial ? »
« Elle aurait défait tous les fils de nobles et de princes présents. »
« J'ai vu les combats, moi. Seulement, son dernier adversaire était mal choisi. »
« Le comte Baumeister, n'est-ce pas. Même une virago pareille ne saurait battre un tueur de dragons. »
« Après l'ancienne duchesse Philipp, la voilà devenue butin du comte Baumeister. »
Ces façons de parler paraissent bien discourtoises pour une femme, mais telle est la mentalité des nobles de ce monde.
Katia aussi, battue par moi, est devenue mienne.
Dans tout le royaume, tout le monde doit tenir le même genre de propos.
« Je comprends vos sentiments… »
« Veit et moi, la gestion du tunnel… nous préférons les travaux des champs. »
Quand on prend pour métier ce à quoi on n'est pas fait, on souffre.
C'est pourquoi il a accepté dès le début de céder les droits sur le tunnel.
« Je savais bien que Katia pensait sérieusement au bien de la maison Eulenberg. Et Veit ne déteste pas Katia. C'est une question de façon de vivre. »
« Papa… »
« Et puis, notre maison Eulenberg prospérera lentement mais sûrement par l'agriculture. Sans manger, on ne vit pas. Par bonheur, nous avons aussi l'aide de messire le comte Baumeister. »
« Le comte Baumeister, dans l'agriculture ? »
« Pas sur le plan technique, bien sûr. »
Autrement dit : puisqu'ils détiennent à l'heure actuelle le monopole de la culture d'une patate maro délicieuse quoique peu connue, il n'y a qu'à s'appuyer là-dessus pour se développer.
« La patate maro se vend plus cher que la patate douce. Elle rapporte donc davantage. »
Dans ce royaume au climat relativement doux, beaucoup de domaines se sont fait une réputation avec la culture de la patate douce et ses produits dérivés.
S'y faire une place était difficile, mais avec une patate maro aux conditions et aux méthodes de culture si particulières, il n'y a pas de concurrence : l'affaire est tout à fait viable.
« Messire Veit augmentera les volumes en maintenant la qualité, et l'on augmentera les revenus en se lançant aussi dans la vente de produits transformés. »
Patates séchées, beignets caramélisés, chips, caramels de patate, alcool : on peut tout envisager.
Plusieurs régions produisent déjà ces aliments à base de patate douce, mais pour le goût, elles n'arrivent pas à la cheville de la patate maro.
La différence de douceur est écrasante.
« On peut aussi la livrer comme matière première aux pâtissiers de la capitale royale. Si la mode prend là-bas, les demandes afflueront et le prix d'achat montera. »
« Je vois, il existe donc de telles méthodes de commerce. »
« Le prix des droits sur le tunnel comprend aussi des conseils pour l'aménagement du nouveau domaine et le développement des activités. Je vous présenterai également des marchands, soyez tranquille. »
Même à ces conditions, la maison du comte Baumeister sort largement gagnante : il faut bien fournir au moins cette aide.
« Veit était plein d'ardeur. Maintenir la qualité sera difficile, mais avec un domaine plus vaste, on peut espérer voir prospérer le domaine Eulenberg. »
« Mon frère avait donc bien une fierté de noble. »
« Un peu différente de celle des autres nobles. Alors va te marier l'esprit tranquille, Katia. »
« Ah, c'est vrai, il y a ça aussi. »
« Je vais dire pour la première fois quelque chose de très nobiliaire : si Katia n'épouse pas le comte Baumeister, nous aurons bien des ennuis. »
L'aide reçue serait moindre : va donc te marier.
C'est peut-être une revanche contre Katia, qui parlait plus tôt de fierté nobiliaire.
« C'est compris, je me marie en connaissance de cause. »
« Voilà qui est surprenant. »
« Messire le margrave Breithleder, un homme capable de me battre aussi écrasamment, cela ne court pas les rues. »
« Je vois. »
Décidément, Katia mesure souvent les autres à leur force au combat.
Puisque je l'ai battue, elle veut bien devenir mon épouse.
« Les aventuriers, à part un certain nombre, sont tous des bons à rien. De ce point de vue, même s'il est aventurier à temps partiel, le comte Baumeister est un gentleman. »
« Moi, un gentleman… »
Je ne comprends pas bien le critère, mais si Katia le pense, c'est sans doute qu'il n'y a pas de problème.
« C'est le premier homme qui me dit que je suis jolie. On me dit souvent sauvage, ou mal dégrossie… »
Comment ne pas trouver jolie une fille aussi jolie ?
Les aventuriers manquent décidément de recul, me dis-je.
Katia a de nouveau baissé les yeux, allez savoir pourquoi, et je trouve cette attitude plutôt mignonne.
« Voilà donc l'affaire réglée. Au fait, le chef de la garde royale, c'est messire Guido. »
Sa Majesté se souciait sincèrement du sort de son neveu déshérité.
« Messire Guido est le fils du frère de Sa Majesté, mais sa mère était de basse extraction et il est le quatrième fils. »
Sans avenir, il vivait d'une solde de charité dans l'armée, mais il ne s'est jamais aigri et s'est appliqué à l'exercice de l'épée.
« Ça sonne prétentieux dans ma bouche, mais c'est une technique bâtie sur un entraînement sérieux et accumulé. »
« Sans avoir de talent particulier, il l'a acquise à force de peine, sans doute. »
C'en est la récompense.
Sa Majesté l'a fait vicomte de robe et nommé chef de la garde du tunnel.
« Le tournoi s'est achevé sur des huées, puisque personne n'a gagné, mais Guido a été le seul à combattre convenablement mademoiselle Katia. Cela a permis de sauver la face, en partie. »
Pour cette raison notamment, Sa Majesté a, fait rare, usé de son autorité pour trancher.
Les autres nobles ne s'y sont pas opposés.
Car s'opposer aurait immanquablement fait ressortir le cas des autres participants, si peu glorieux.
Et la plupart sont leurs propres fils.
« Les choses ont donc trouvé leur cours. »
« À propos de messire Guido… »
« Que lui arrive-t-il ? »
« Rien, mais comme il a fondé une maison vicomtale, les propositions de mariage se multiplient. »
Il n'a pas obtenu les droits sur le tunnel, mais le poste de chef de la garde est pratiquement héréditaire.
On aurait donc cherché à s'y glisser en arrangeant un mariage avec Guido, resté célibataire.
« Il paraît qu'il a tout refusé. »
« Il avait une fiancée ? »
« Hmmm… quelque chose comme cela, disons. »
« Quelque chose comme cela ? »
« Oui. »
Neveu de Sa Majesté, Guido a toujours été mal traité à cause du rang de sa mère.
Malgré cela, pour Sa Majesté qui veillait sur lui, il ne s'est jamais aigri et a mené sérieusement sa vie de tous les jours.
« Et il aurait eu une amie d'enfance… »
C'était la deuxième fille de la maison vicomtale de Poiss.
Ignoré de presque tous les nobles, il n'avait qu'elle pour le comprendre.
« Messire Guido lui aurait dit qu'ils se marieraient s'il parvenait un jour à voler de ses propres ailes. N'est-ce pas une histoire à pleurer ? »
Et voilà, ça recommence.
Une amie d'enfance à qui l'on promet le mariage, et la promesse se réalise.
Après Veit, voici de nouveau un ennemi qui réveille mon traumatisme.
« Tiens, un amour pur. Même moi, j'en suis jalouse. Mais alors, c'était finalement une bonne chose que je gagne ? »
« Peut-être bien. Sa Majesté l'a d'ailleurs approuvé. Elle connaissait leur relation depuis longtemps, et c'est pour cela qu'elle a donné son autorisation. »
Sa Majesté semble décidément indulgente avec son neveu.
Ou bien, précisément parce qu'il est un neveu dans cette position, a-t-elle voulu lui permettre d'épouser celle qu'il aime ?
Mais je sens monter en moi une colère démesurée.
Elise et les autres sont de bonnes épouses, mais c'est sans rapport : une colère d'une injustice absolue, voilà comment il faudrait dire.
« Kwaaah ! Indigne d'un noble ! »
Je pousse soudain un grand cri.
Ce genre de mariage, cette fois, il faut l'empêcher.
« Un noble qui épouse par amour, cela n'existe pas ! »
« Peut-être, mais le rang de messire Guido n'est pas déséquilibré par rapport au sien, et il n'y a pas de raison de s'y opposer. »
« Margrave Breithleder, pouvez-vous affirmer qu'il n'y a là aucun favoritisme pour les histoires d'amour pur ? »
« Je ne dirai pas qu'il n'y en a pas, mais l'affaire n'a rien d'étrange, si ? D'ailleurs, Sa Majesté l'a approuvée. »
« C'est vrai, tiens… »
Devant l'argument imparable du margrave Breithleder, je baisse d'un coup le ton.
Mes réflexes de mes années en maison de commerce me rendent décidément faible au mot « autorisation d'un supérieur ».
« Je n'y comprends rien. Contre quoi le comte Baumeister est-il en colère ? »
« C'est que, voyez-vous… »
Sans que je m'en aperçoive, El est apparu et souffle quelque chose au margrave Breithleder.
Répandre la mauvaise réputation de son seigneur : quel vassal indigne.
« Jaloux des amis d'enfance ? Qu'est-ce que c'est que ça ? »
« Je me dis qu'il a peut-être eu un traumatisme avant d'arriver à Breithburg, à douze ans. Il lui arrive de dérailler. »
« Aujourd'hui, vous êtes entouré de si belles épouses, où est le problème ? Comte Baumeister, moi aussi, jusqu'à la mort subite de mon frère et à ma succession, je n'ai pour ainsi dire pas connu les femmes. Mon frère était homme à pressentir sa propre fin et refusait mordicus de se marier, et moi, second fils, je n'avais pas le droit de me marier ni d'avoir des enfants avant lui. Je n'étais pas seul, cela dit : j'avais la littérature. »
« Margrave Breithleder ! Nous sommes frères d'armes ! »
Moi non plus, jusqu'à mes douze ans, je n'avais pour amie que la magie.
Alors le margrave Breithleder, qui n'avait pour amie que la littérature, est un frère d'armes.
Cette pensée me réjouit malgré moi.
« Euh… Je suis ravi de vous faire plaisir… »
« Je peux vraiment épouser cet homme ? »
« Il est gentil avec ses épouses, alors ça ira, je te le dis. »
« Ah bon. Erwin, tu vis avec lui, tu dois savoir. »
« Il m'arrive aussi de ne rien comprendre… »
C'est ainsi que le tunnel fut ouvert sans encombre, et que je me retrouvai, au bout du compte, avec une épouse de plus.