« Altesse, la situation à la capitale impériale est bizarre. »
« Bizarre ? De quelle façon ? »
« Il semble que l'armée se mobilise. D'ailleurs, des flammes s'élèvent de certains bâtiments et installations. »
Alors que j'ignorais comme d'habitude les piques de mon père pourri et de mes frères modèles, profitant d'un barbecue, d'une fête et d'un camping après une partie de chasse dans la forêt en périphérie de la capitale, un vassal de garde de nuit a fait irruption dans ma tente.
En sortant, je vis des colonnes de feu s'élever de la capitale impériale.
Malgré l'heure tardive, un nombre considérable de troupes semblait également se mettre en mouvement.
Un exercice militaire nocturne… certainement pas.
« Altesse… »
« Hé, Émera, tu es belle même au réveil. »
« Altesse, ce n'est vraiment pas le moment pour plaisanter. »
Ma magicienne personnelle, Émera, sortait de sa tente, mais à mon compliment, son expression est devenue glaciale.
Je ne faisais qu'essayer de détendre l'atmosphère.
Et ce n'était pas de la flatterie, je le pensais vraiment, mais Émera reste froide.
Enfin, c'est aussi ce qui fait son charme.
« Altesse, il s'agit apparemment d'un coup d'État. »
« Ah, c'est bien ce que je pensais. »
Le garde du corps Marc, qui s'était glissé à mes côtés sans que je m'en aperçoive, lâcha cette seule phrase.
Marc est un épéiste hors pair, mais il parle peu.
Sa présence est difficile à percevoir, si bien qu'on ne remarque pas toujours qu'il est là.
Ce n'est pas qu'il néglige sa mission de me protéger.
« Qui a déclenché ce coup d'État, je me demande ? »
« Seul le duc de Nuremberg pouvait le faire. »
« C'est ce que je pensais. »
Lors de l'élection impériale, il avait été tout près de l'emporter.
Pour ce jeune ambitieux, ce résultat n'a pas dû le satisfaire.
Pourtant, quel que soit le décompte des voix prévu, il ne pouvait pas battre mon père pourri.
Ses qualités d'empereur surpassaient de loin celles du duc de Nuremberg, mais comme nous ne sommes pas en temps de troubles, la faction conservatrice, redoutant le chaos sous couvert de réforme, a porté mon père pourri au pouvoir sans vagues.
Le duc de Nuremberg, jeune, a pu ressentir cela comme une injustice, mais une réforme ratée ne fait qu'aggraver la situation.
C'est une affaire politique nationale, aussi de nombreux nobles estiment-ils qu'on ne peut pas prendre un tel pari.
Du point de vue du duc de Nuremberg, il a pu avoir l'impression d'avoir été écarté par inertie.
C'est ce qu'on appelle le fossé générationnel et de statut, sans doute.
« C'est ennuyeux. »
Demain, comment rentrer à la capitale… ça va être un casse-tête.
Se faire arrêter et exécuter sur-le-champ, très peu pour moi.
« Pour l'instant, cet endroit est sûr, mais… »
« Émera, nous sommes peut-être devenus des gens sans attaches. »
Même si nous retournions au palais impérial maintenant, il est déjà aux mains des putschistes.
Au fait, qu'est-il adonné de mon père pourri et de mes frères ?
« Fuyons-nous quelque part ? »
« C'est manque d'imagination. Observons la situation un moment. Avant cela, postons le strict minimum de guetteurs et dormons encore un peu. »
Ce terrain de chasse est notre point secret, connu de nous seuls.
Les putschistes ont fort à faire, et il sera encore temps d'aller aux nouvelles à la capitale demain matin.
« Altesse… »
« De toute façon, les putschistes ne viendront pas jusqu'ici, et s'ils viennent, je connais les issues de secours. Dormir pour se préparer à demain est aussi une astuce pour survivre. Ou alors, Émera, tu veux dormir avec moi ? »
« C'est une plaisanterie bien peu drôle. »
« Aaah, la réplique cinglante d'Émera. Bon, je dors, moi. »
Je me recouchai tel quel, et le lendemain matin, j'envoyai quelques espions.
Espions, façon de parler : ce sont mes subalternes, le tenancier d'une taverne et le fils d'un chef de mafia.
Juste après le coup d'État, la surveillance à la capitale est renforcée ; si des fils de nobles s'y montrent, ils se font prendre.
Sur ce point, eux qui connaissent les ruelles de la capitale sont idéaux pour collecter de l'information.
« Il n'y a qu'à attendre ici pour l'instant. »
Quelques jours plus tard, alors que nous nous étions enfoncés plus loin dans la forêt, plus loin de la capitale, pour les attendre, ils revinrent avec les informations voulues.
Dignes d'un tenancier de taverne et du fils d'un chef de mafia : même après le coup d'État, ils ont su se mouvoir et ramener des renseignements.
« Les membres de la famille impériale et des maisons électorales présents à la capitale sont en résidence surveillée ? »
« La possibilité qu'ils aient été tués n'est pas nulle. »
« Le meneur est le duc de Nuremberg, ça va de soi, mais qu'en est-il de l'armée impériale ? »
« Environ quarante pour cent y ont participé. »
« Wouah… On ne peut pas tout mettre sur le dos de mon père pourri, celui-là. »
L'empereur précédent, bon gestionnaire interne, ne s'y connaissait pas beaucoup en militaire.
Sans doute le duc de Nuremberg agissait-il déjà de son vivant.
Sinon, un coup d'État aussi net n'aurait pas été possible.
Alors, la responsabilité en incombe aussi à l'empereur précédent.
« Et maintenant, que faisons-nous ? »
« Quoi faire… On a encore besoin d'informations. »
Pendant une semaine environ, nous restâmes tapis au fond de la forêt à glaner des nouvelles.
Le duc de Nuremberg semble avoir quasi achevé la prise de la capitale.
D'ordinaire fiers de leur lignée et arrogants, que de nobles tremblent pour leur vie et font allégeance au duc de Nuremberg.
Cependant, il y a eu quelques ratés.
« La délégation d'amitié du royaume d'Helmut, venue en visite, a été mise en résidence surveillée, et plusieurs mages ont été tués… »
« C'est un problème diplomatique flagrant. »
Après deux cents ans d'armistice, on se croirait chez les fous.
Pourquoi chercher querelle à un ennemi potentiel pour une raison pareille ?
« Même si une guerre contre le royaume d'Helmut devait éclater à l'avenir, il ne faut pas s'y engager avant la fin de la guerre civile. »
« S'ils étaient mages, c'est compréhensible. »
« Émera, quel est ton raisonnement ? »
« Pour des soldats incapables de magie, se faire lancer un sort sans prévenir est insupportable. Ils ont dû réagir de manière excessive et les tuer. »
« Puisqu'on risque de se faire lancer un sort, on tranche préventivement ? »
« Oui. »
Émera émet l'hypothèse que les mages n'ont pas été exécutés sur ordre du duc de Nuremberg, mais abattus par excès de légitime défense de la part des soldats.
Même le plan le plus minutieux engendre des couacs à l'exécution.
Si compétent soit le duc de Nuremberg, il ne peut pas contrôler chaque action des soldats au front.
« Se prendre un sort, même léger, ça fait mal. »
« Un "Boule de feu" léger cause de graves brûlures. »
« C'est vrai, c'est dissuasif… »
Ils les ont trucidés avant qu'ils ne lancent leur sort.
Mais les victimes se comptent sur les doigts, et d'autres ont évidemment pu s'enfuir.
« Le duc de Nuremberg recherche activement le comte Baumeister et sa suite. Apparemment, ils ont fait pas mal de bruit. »
« Ozbert, tu as bien enquêté. »
« Je ne suis qu'un mafieux qu'on snobe, mais là où il y a de la lumière, il y a de l'ombre. L'ombre existe partout dans la capitale. »
C'est bien le fils d'un chef de mafia.
Il est vraiment doué pour rassembler l'information.
« Parmi les électeurs, seul le duc Philipp a réussi à s'enfuir. C'était à la résidence d'hôtes où il logeait, mais c'est un enfer… »
Des cadavres de soldats putschistes jonchent le sol dans un état épouvantable, et le plancher est détrempé de sang.
« Le nettoyage des cadavres, les putschistes le confient aux mendiants. »
Obtenir l'info auprès des mendiants, pour la mafia, c'est du gâteau.
Si compétent soit le duc de Nuremberg, il ne peut pas empêcher les fuites de ce côté.
Lui qui est né noble ne peut pas comprendre le comportement des bas-fonds comme les mendiants ou la mafia.
« Autre chose : le relais de diligences au nord de la capitale a été anéanti. »
Tout a été calciné à une chaleur incroyable, diligences et chevaux péris tous, poursuit Ozbert.
Rien n'ayant survécu, le nettoyage a été très facile, dit-il.
« Du point de vue des putschistes, ça n'a aucun sens. »
Ce n'est pas une base militaire qui a résisté ; normalement, on capture chevaux et diligences intacts pour assurer le transport.
Donc, les auteurs sont probablement ceux qui s'opposaient aux putschistes.
Quasiment certain : l'œuvre du comte Baumeister et sa suite.
Avec sa magie, c'est largement faisable.
« Ils ont détruit les moyens de poursuite au moment de fuir ? »
« C'est l'interprétation la plus logique. »
Le duc Philipp et le comte Baumeister se sont enfuis sains et saufs.
Vu la situation, il est rationnel de penser que les deux groupes ont fusionné.
« Le duc de Nuremberg a laissé filer une prise énorme. »
S'il avait capturé ou tué le duc Philipp là, le coup d'État était une réussite totale.
Comme il l'a raté, le duc Philipp va lever des troupes pour survivre.
La guerre civile devient inévitable.
« Grâce au comte Baumeister, noble étranger, le coup d'État du duc de Nuremberg marque le pas. »
Le duc Philipp va rallier les seigneurs du nord contre le duc de Nuremberg, et le comte Baumeister y participera peut-être ?
« Rentrer par bateau, c'est une option ? »
Pour le comte Baumeister, aucun intérêt à s'engager dans la guerre civile impériale.
Il veut rentrer vite pour développer son fief.
« Altesse, ce n'est pas possible. »
« Comment le sais-tu, Émera ? »
« Je viens d'essayer d'utiliser "Vol" pour une reconnaissance, mais une douleur violente m'a traversée la tête et le sort n'a pas pris. »
« La magie ne marche pas ? »
« Non, précisément, certains sorts ne s'activent pas. »
C'est fâcheux.
D'ailleurs, depuis le coup d'État, aucun vaisseau volant magique n'a décollé de la capitale.
Probablement la même cause que l'échec d'Émera.
« Ce n'est pas un sort comme les autres, hein ? »
« Un sort qui empêcherait durablement l'usage de certaines magies sur une vaste zone, je n'en ai jamais entendu parler. »
La consommation de mana serait astronomique.
Émera est l'une des meilleures mages de l'empire, mais même pour elle, c'est impossible.
« Le duché de Nuremberg possédait de nombreux sites souterrains de l'ancienne civilisation magique, non ? »
Il a peut-être trouvé un trésor qui lui donne cette assurance.
Bref, on ne peut pas bouger légèrement.
Je me disais ça, et après encore quelques jours de collecte, c'est desesperé.
« Le duc de Nuremberg aurait mieux fait de tuer mon père pourri et mes frères. »
« Altesse, c'est indécent. »
« S'ils étaient morts, je pourrais lever des troupes pour le combattre. »
J'aurais repris la volonté de mon père défunt, l'empereur, et consacré toutes mes forces à abattre le duc de Nuremberg.
Je n'ai pas de droit de succession comme fils d'empereur, mais l'empire entier est en plein chaos, il y avait mille façons de faire.
« Alors, on fuit au nord pour rejoindre le duc Philipp ? »
« Marc, on dit depuis l'Antiquité : "Trop de bateliers font monter le bateau à la montagne". »
Si j'y vais, je ne ferai qu'ajouter à la confusion.
Une armée rebelle qui s'effondre par querelles de leadership.
Les manuels d'histoire s'en moqueraient.
Eux non plus n'ont pas besoin de cette gêne.
Mon père pourri et mes frères, passe encore, mais moi, troisième fils né d'une roturière…
« Alors, quelles sont vos intentions ? »
« C'est décidé. Je retourne à la capitale. »
« Vous serez capturé par le duc de Nuremberg… »
« Mais pas tué. »
Oui, si mon père pourri et mes frères sont en vie, il n'y a aucune raison qu'on m'exécute, moi.
Le duc de Nuremberg a dû trouver une valeur d'usage aux membres de la famille impériale.
Alors, retour à la capitale pour sonder ses intentions.
« Cependant, Émera et Marc, vous, c'est non. »
Ce sont des talents précieux.
On risquerait de vous prendre en otage pour vous enrôler dans la lutte contre le duc Philipp.
Il faut faire semblant de m'abandonner pour l'instant.
« Les autres aussi. C'est l'heure de la patience. »
La plupart de mes vassaux et compagnons de débauche restent en planque au fond de la forêt ; nous rentrons à la capitale à quelques-uns.
Avant cela, on enfile des haillons et on boit à outrance.
« Qui es-tu ? »
« Je suis le troisième fils de Sa Majesté l'Empereur, et eux sont mes copains de beuverie. »
À la porte principale de la capitale, je beugle mon identité en titubant.
On m'embarque illico et on m'amène devant le duc de Nuremberg.
Devant moi, le regard perçant comme un faucon qui m'avait marqué, et un sourire de satisfaction d'avoir pris la capitale.
Pourtant, la lutte contre le duc Philipp l'attend encore.
Je n'y participerai pas.
« Que faisais-tu ? »
« J'étais en barbecue hors de la capitale. »
La nuit, il y a eu du grabuge à la capitale.
Mes vassaux m'ont conseillé de fuir en province lever des troupes, j'ai refusé comme téméraire.
Du coup, tout le monde m'a quitté de son plein gré.
En l'entendant, le duc de Nuremberg semble satisfait.
Il doit être content que je n'aie pas de prestige.
« Tu aurais dû lever des troupes. »
« Le troisième fils de l'empereur, né d'une roturière, ne peut pas être un chef de guerre. En plus, Aya-chan et Mirei-chan sont à la capitale. »
« Qui sont-elles ? »
« Mes courtisanes préférées. Duc de Nuremberg, remettez vite le quartier des plaisirs en activité normale. »
« … Ça viendra. »
Le duc de Nuremberg me toise d'un regard méprisant, mais est-ce vraiment ce qu'il pense ?
Ou bien me teste-t-il encore ?
Alors, faut que je l'endorme encore plus.
Bref, je suis mis en résidence surveillée avec le reste de la famille, mais les sorties sous surveillance sont autorisées.
Bien sûr, la destination officielle est toujours ma maison close habituelle.
« Hé, le garde, tu veux mater pendant que je satisfais Mirei-chan ? Moi, ce genre de trucs ne m'intéresse pas, mais c'est ton boulot, après tout. »
Dès que j'ai dit ça, le garde est resté à l'entrée de la maison close.
« Petit seigneur, venir dans ce genre d'endroit sans faire ce genre de chose ? »
« Tu as du charme, mais j'ai Émera. »
« Ara, tu es étonnamment sérieux. »
« Sérieux, et comment. Je vis toujours sérieusement. »
« Bon, je prends l'argent quand même. »
Cette maison close est gérée par le père d'Ozbert, chef de la mafia. Je réserve la n°1, et dans sa grande chambre privée, je m'entraîne à l'épée pour ne pas rouiller, j'analyse les infos collectées, je contacte la compagnie Meyer qui nous soutient.
« Ce qui se passe dans cette chambre, la déontologie des courtisanes m'interdit de le révéler, alors sois tranquille. »
Une fille bon marché pourrait se laisser acheter, mais la n°1 n'a pas volé son titre.
Sur ordre du propriétaire effectif, le père d'Ozbert, elle témoigne auprès du garde que je me suis déméné comme un forcené.
« Signale que je suis un as au lit. »
« Laisse faire, petit seigneur. »
Et au retour, je bois à outrance jusqu'à être saoûl.
Heureusement que j'ai l'alcool solide.
« La note, envoyez-la à la famille impériale. »
C'est le coup de grâce.
Toute l'addition est facturée à la famille impériale. Mon père pourri explose de rage, mais le duc de Nuremberg rit : « C'est bien de l'argent de maison close, mais si on ne paie pas, les commerçants sont dans l'embarras. Payez. » Et il l'ordonne à mon père.
Pas sur le budget national issu des impôts, mais sur la fortune privée de la famille impériale.
Je m'amuse en cachette de mes parents, et c'est mon père pourri qui paie.
Pour le duc de Nuremberg, je suis une pièce commode qui grignote les avoirs de la famille impériale.
Enfin, les sommes ne sont pas énormes.
« Aaah, rien que de la bière tous les jours, je suis crevé. »
« Altesse, vous êtes devenu un bon à rien alcoolique, plongé dans la débauche ? »
Quelques mois plus tard, la capitale est libérée par l'armée de libération menée par le duc Philipp.
Juste avant, le duc de Nuremberg a fui en emportant tout.
Sur ces entrefaites, Émera et les autres, qui étaient en planque, reviennent, mais après des mois de séparation, Émera est toujours aussi froide.
Me traiter d'alcoolique…
« Peter ! Tu as bien dilapidé la fortune de la famille impériale à t'amuser ! »
Je profite des retrouvailles avec mes vassaux, et voilà mon père pourri qui braille.
De toute façon, même sans mes dépenses, le duc de Nuremberg a tout emporté, c'est kif-kif.
Vraiment, il est chiant pour des broutilles.
« Toi, tiens-toi tranquille ! Moi… »
« Tu abdiques, hein ? Naturellement. »
Un empereur qui se fait couper l'herbe sous le pied juste après son intronisation, c'est non seulement inutile, mais nuisible.
Là, l'honneur commande d'abdiquer et de céder la place au duc Philipp, pour l'empire.
« Ne te fous pas de moi ! Moi aussi j'ai ma fierté ! Je ne céderai pas le trône à une femme comme Thérèse ! Et le duc de Nuremberg, je le terrasserai de ma main ! »
Il en a, du cran.
Quand le duc de Nuremberg était là, il rampait pour ne pas se faire tuer.
Au final, mon père pourri n'abdique pas et se dispute avec Thérèse.
Le duc de Nuremberg ne nous tue pas.
« C'est moi qui vais terrasser le duc de Nuremberg ! »
« Père, je souhaite y participer moi aussi. »
« Peter, toi, tu restes à la maison ! »
Mon père pourri et mes frères sont bien vaillants, maintenant que le duc de Nuremberg n'est plus là.
Et ils s'apprêtent à former une armée de poursuite, pile comme le duc de Nuremberg l'espérait.
Ils empruntent même aux marchands, alors qu'il n'y a aucune chance de gagner.
« Moi, je suis bien content de rester à la maison. »
Mon père pourri et mes frères sont occupés à rêver d'un avenir radieux, et ils ne disent plus rien quand je glandouille.
Faire semblant de jouer, tout en économisant et en tissant des liens.
Heureusement, j'ai les fonds qu'Émera et les autres avaient cachés, plus les matériaux gagnés en chassant du monstre pendant la planque…
« C'est gentil, mais avec mes moyens… »
Je ne peux même pas devenir un troisième pôle.
Alors, il faut emprunter gros, mais le problème, c'est le commanditaire.
« Au fait, pour le comte Baumeister… »
« Ah, lui, il a bien rejoint l'armée de libération. »
Même âge que moi, et il brille comme mage, aventurier et militaire, c'est enviable.
Fief riche, argent à foison, femmes nombreuses.
Pourtant, né huitième fils d'un noble pauvre.
D'ailleurs, le duc de Nuremberg semblait s'en méfier.
Mon père pourri et mes frères le méprisaient : un parvenu de basse extraction, pas la peine de s'en occuper.
Pourtant, ils lui refilent toutes les corvées et le sucent, mais comme il gagne en dehors de leurs plans, ça les énerve.
« La vente de nouvelle porcelaine, dis-tu ? »
« Il a vraiment des idées. »
La ville de Sakat se développe bien.
Pour ses habitants, ce serait mieux que le comte Baumeister devienne empereur.
Moi aussi, si j'étais habitant de cette ville, je le penserais.
« Un noble étranger empereur ? »
« Émera, avec tout ce chaos, ce n'est pas impossible. »
Pour l'instant, c'est autour de Sakat, mais il donne de l'espoir aux sujets impériaux.
Avec du concret en plus.
Le duc de Nuremberg a le sud et les militaires et nobles qui le suivent.
Thérèse a le nord et les nobles qui ont rejoint la libération.
Mon père pourri n'a que les restes que personne ne veut.
« Il se peut qu'Altesse n'ait pas son tour. »
« Non, non, on ne sait jamais. »
Le comte Baumeister à Sakat s'éloigne de l'armée de libération qu'il avait rejoint au début.
Mon père pourri, il n'a même pas envie de le voir.
Une troisième force ?
C'est exact, mais personne ne comprend vraiment ce qu'il vise.
« Thérèse semble très obsédée par le comte Baumeister ? »
« Époux de l'impératrice ? »
« Ce n'est pas ce que veut le comte Baumeister. »
Il a un vaste fief encore à développer.
Il a de l'argent, mais le développement prend du temps.
Dans ces conditions, il n'a aucune raison d'accepter d'être pieds et poings liés à l'empire.
Il ne voudra pas de fiefs impériaux.
« Le bout du continent sud, quasi désert, il veut y concentrer toutes ses ressources. »
S'il s'y concentre, son fief vaudra un petit pays d'ici sa mort.
« Les enclaves impériales, il s'en fiche. »
Faut les administrer vu qu'on les a reçues.
En plus, des terres sous administration impériale depuis plus de mille ans, avec un noble du royaume comme seigneur.
Un territoire aussi chiant, il n'en veut pas.
« Donc, au début, il n'était traité que comme mercenaire dans l'armée de libération ? »
Exactement ce que pense Marc.
Il a limité sa rémunération à de l'or et des trésors, parce que ramenés chez lui, ils feront avancer le développement bien plus vite.
« Je pensais qu'un noble serait ravi d'agrandir son fief. »
« Le comte Baumeister est un peu différent des vieux nobles de l'empire. »
Un noble normal se réjouit d'agrandir son fief.
La surface du fief = son autorité, pense-t-il.
À la base, il prévoyait de quitter sa maison pour se faire une place comme mage, donc l'argent lui est plus utile que la terre.
« Le comte Baumeister est attaché à la qualité de son fief. »
Obtenir une enclave et y gaspiller des ressources de développement ?
Ça rendrait les deux projets médiocres.
C'est comme ça qu'il raisonne, je pense.
« Donc, il ne prendrait que des droits miniers ou portuaires. »
Avec ça, il place un intendant et empoche le bénéfice.
« Un homme sans cupidité. »
« C'est l'analyse exacte, mais du coup, il fait peur. »
Face à l'empire qui ne l'intéresse pas, il laisse une empreinte indélébile.
Il est très proche du marquisat de Mizuno, et les habitants de Sakat sont entièrement acquis à sa cause.
Il n'a pas un pouce de fief impérial, mais ses partisans augmentent.
« À ce rythme, la récompense due au comte Baumeister sera astronomique. L'empire, pressuré, s'affaiblira, tandis que le comte Baumeister engraissera son fief. Après la guerre, il commercera directement avec Mizuno. D'autres nobles voudront aussi commercer avec lui. »
« Altesse, ça veut dire… »
« C'est de l'invasion économique, Émera. »
Mon père pourri a-t-il compris pourquoi le royaume d'Helmut n'a envoyé qu'une avant-garde, ensuite anéantie par le duc de Nuremberg ?
Il doit penser qu'on a pas voulu se mêler du chaos local, et que la destruction de l'avant-garde a juste fait peur.
« Le royaume d'Helmut, plus on attend, plus il grossit. »
Grâce au comte Baumeister.
Le développement de l'extrême sud fait circuler l'or à flots, ce qui tire l'économie du royaume vers le haut.
En plus, le royaume va activement libérer des zones à monstres inutiles.
Augmentation des terres habitables et de la population.
Plutôt que de conquérir des fiefs impériaux fortifiés par la guerre, développer du neuf est plus facile à administrer.
« Si on laisse faire, dans vingt ou trente ans, l'écart entre les deux pays sera désespéré. »
C'est pour ça que le duc de Nuremberg a paniqué, peut-être.
« Attaquer pendant la guerre civile, ou attendre pour attaquer quand ce sera plus facile ? »
Le rapport de forces sera écrasant, alors attendre est mieux.
Et si le comte Baumeister rejoint l'armée d'invasion impériale…
« Le marquisat de Mizuno ne répondrait-il pas à l'appel ? »
Pas par manque d'honneur.
Eux aussi, pour survivre, n'auront pas d'autre choix que cette option.
D'ailleurs, ils sont techniquement un pays indépendant.
« Les habitants de Sakat seraient ravis. »
Ils croiront au retour de la belle époque.
Ils acclameraient peut-être le comte Baumeister.
« La situation de l'empire est bien pire que je ne le pensais. Dans ce cas, l'assassinat du comte Baumeister devrait être envisagé ? »
« C'est le pire coup possible, Émera. »
Tuer l'espoir du développement du royaume.
Le gouvernement du royaume, calme maintenant, exploserait.
« Pour récupérer les revenus futurs perdus, ils n'hésiteraient pas à envahir l'empire. Tuer le comte Baumeister leur donnerait une cause juste. »
« Uuh… »
Émera a un défaut : quand elle s'inquiète, son champ de vision se rétrécit.
« Émera-dono, avant cela, comment l'assassiner ? Autour du comte Baumeister, il n'y a que des cadors. »
L'arme ultime du royaume, Blantarck, est là.
Ses femmes sont aussi des aventurières actives et compétentes.
« C'est vrai. Avec les forces qu'Altesse peut rassembler, l'assassinat est délicat. »
« Émera, ça blesse un peu ! »
Émera est déjà l'une des trois meilleures mages de l'empire… et comme beaucoup de mages sont morts dans la guerre civile, elle est peut-être devenue la n°1.
Marc est un épéiste hors pair, la qualité de mes pièces est là, mais le problème, c'est les fonds et les effectifs.
« Qu'avez-vous l'intention de faire ? »
« Mon père pourri va échouer, c'est après que ça commence. »
Malgré mes avertissements, mon père pourri se repose sur le nombre de troupes qu'il peut réunir.
Il perdra quasi certainement. D'abord, je dois contacter les militaires, bureaucrates et nobles qui pensent comme moi pour former une faction.
En plus, je sais ce que veut le comte Baumeister.
Je l'utiliserai comme récompense pour l'attirer.
Heureusement, le comte Baumeister trouve Thérèse encombrante.
C'est une belle femme, mais son rang et sa position sont ingérables.
Moi non plus, je passe mon tour.
« Le comte Baumeister a une seule faiblesse. »
« Une faiblesse ? »
« L'étrange dispositif qui couvre la majeure partie de l'empire. »
Le dispositif qui bloque la "Téléportation" et la "Communication" magique.
Pour le duc de Nuremberg qui tramait un coup d'État illégal, c'est un bon outil, mais le laisser en l'état, c'est dingue.
« Enfin, je comprends qu'ils aient peur du comte Baumeister et sa bande. »
Des mages d'élite qui surgissent au-dessus de la capitale et lancent un raid magique, c'est ce qu'ils redoutent.
Le duc de Nuremberg est un militaire, sa pensée penche vers le militaire.
Lui-même nie farouchement cette interprétation en public, mais…
« Ce dispositif, nous non plus on n'en veut pas. Laissons-leur la liberté de le détruire. »
« Est-ce bien raisonnable ? »
« Ça ne nous arrange pas non plus que ça tombe aux mains du royaume. »
Si nous envahissons l'empire plus tard, et qu'on le restaure pour l'utiliser, ce sera notre armée qui sera entravée.
On ne pourra pas franchir la Faille de Gigant avec les vaisseaux volants.
« C'est un héritage de l'ancienne civilisation magique, non ? C'est clairement une arme défectueuse, mais… »
« Sa technologie pourrait servir à développer d'autres armes. »
« C'est pareil pour nous, non ? »
Si on prend le duché de Nuremberg, on met la main sur les lost technologies retrouvées dans ses ruines souterraines.
On les étudie, on les déploie, et ça devient notre dissuasion contre le royaume.
« Ça fera un épouvantail. »
L'empire est en pagaille, mais c'est aussi une chance.
La renaissance par la destruction.
Pour ça, il faut habilement rallier le comte Baumeister et prendre le pouvoir.
« Mais nous n'avons aucun contact avec le comte Baumeister. »
« Mon père pourri va bien finir par l'appeler en hautain, et si ça rate, il y a la compagnie Meyer. »
Ils vendent de la porcelaine de luxe, donc passer par la compagnie Meyer est dans leur intérêt.
Le patron saura bien faire le lien.
« De toute façon, on n'a rien. Autant tenter le coup. »
« Je suis la garde d'Altesse. »
« Pareil, je ne fais que protéger par la magie, je ne fais que suivre Altesse. »
Allons-y.
La « honte de la famille impériale » va-t-elle grimper jusqu'au trône, ou échouer et mourir ?
Le résultat, seul Dieu le sait.