« Pourquoi le héros du jour fait-il cette tête d’enterrement ? »
« ... Grand frère ! »
« Joyeux anniversaire, Herwin. Tiens, un cadeau. »
Celui qui venait de lui asséner une claque dans le dos n’était autre que Lucas. Tiré à quatre épingles, il attirait tous les regards.
Herwin, en recevant le cadeau, afficha enfin un air heureux.
« Merci, ça fait longtemps que tu ne m’avais pas félicité en personne, grand frère. »
« Je ne pouvais pas te féliciter en personne tant que j’étais à l’académie. Mais je t’ai envoyé un cadeau chaque année, non ? »
« Haha, je sais. Je les ai bien reçus. »
« Aïe, je n’ai rien préparé, moi. Je suis désolé, duc Peneus. »
Quelqu’un posa une main sur l’épaule de Lucas et apparut.
« Prince Lydia. »
« Lucas m’a dit de venir à la fête, alors je suis venu les mains vides. Si j’avais su que c’était un anniversaire, j’aurais préparé un cadeau. »
« Non, merci d’être venu. »
Ares eut un large sourire et regarda autour de lui.
« Ce n’est pas la première fête d’anniversaire de cette ampleur dans l’histoire de l’académie ? »
« Même pour ton anniversaire, tu n’avais pas loué de manoir. Ça pourrait bien lancer une mode. »
Après avoir bavardé un moment, Lucas balaya la salle du regard.
« Au fait, où est Lucia ? Elle n’est pas venue avec vous ? »
« Eh bien, je ne l’ai pas encore vue... »
« Elle va arriver. Les filles ont décidé de venir séparément. »
« Oh, donc vous êtes... »
Ethan avait répondu à sa place, ce qui mit Lucas mal à l’aise. Ethan arborait son sourire doux caractéristique.
« Je suis Ethan Belluna. Un ami proche de Lucia. »
« Ah, je vous ai vu à l’infirmerie l’autre jour, non ? Je suis désolé pour cette fois-là. Je perds la raison dès qu’il s’agit de ma sœur... »
Ethan agita la main à l’évocation du col empoigné à l’infirmerie.
« Non, c’est compréhensible, votre sœur était blessée. »
« Je suis Brian Chercis. Je suis ravi de faire votre connaissance. »
« Très bien, je suis Lucas Agnes. Prenez bien soin de Lucia et de Herwin, à l’avenir. »
« Je suis Ares Lydia. Il semble que vous soyez proches d’Arista, vous aussi. »
Ceux qui s’étaient brièvement croisés à l’infirmerie se présentèrent et sympathisèrent.
Un peu à l’écart, mal à l’aise, Bianca fusillait Lucas et Ares du regard.
Frères de Lucia et d’Arista, ils leur ressemblaient naturellement, ce qui les lui rappelait aussitôt.
Prise d’un malaise inexplicable, Bianca fronça légèrement les sourcils.
« Ah ! Vous êtes là ! »
« Haa, ça fait une éternité que je vous cherche. »
« C’est vrai. Il y a tellement de monde. »
Des voix familières se firent entendre tout près.
« Les amis, nous voi... »
Ethan s’était retourné, sachant que les filles venaient d’arriver. Il ne put finir sa phrase.
Il en alla de même pour tous les autres. Les yeux rouges alanguis s’écarquillèrent lentement.
Tandis que la foule s’écartait peu à peu, trois jeunes filles se découvrirent.
Au centre, Arista se tenait bien droite dans son uniforme, Christine à sa gauche et Lucia à sa droite.
Toutes trois étaient à couper le souffle.
« Lucia ! »
« Hein ? Grand frère ! »
Lucas fondit sur Lucia en une enjambée.
« Qu’est-ce qui t’amène ici, grand frère ? »
« Comment ça ? J’ai été invité par Herwin. »
Lucas eut un large sourire et détailla Lucia de la tête aux pieds.
« ... Quoi ? J’ai quelque chose sur le visage ? »
« Non. Haa... »
Lucas soupira profondément et se frotta le visage. Il se caressa bientôt le menton d’un air grave.
« Ma sœur est bien trop jolie. Et si des voyous venaient rôder autour d’elle ! »
Le visage de Lucia s’empourpra. Elle sentait les regards se tourner vers eux.
« Tu ne t’es pas faite un peu trop belle, aujourd’hui ? Évidemment, la beauté de ma sœur est la première du monde, mais aujourd’hui c’est comme si un ange était descendu ! »
« Tu es bien aimée, Lucia. »
Lucia revint sur terre en entendant le murmure de Christine. Elle pinça discrètement le bras de Lucas et le tordit.
« Dis encore un mot de ce genre. Je ne te regarderai même plus en face une fois à la maison. »
« Oui, madame. »
Lucia ne respira enfin que lorsque les vantardises de Lucas cessèrent. En regardant autour d’elle, elle sentit ses amis la dévisager.
« Les amis, je suis désolée. Mon frère a un peu tendance à exagérer... »
« Non, tu es vraiment jolie aujourd’hui, comme l’a dit ton aîné. »
« C’est vrai. Tu es vraiment jolie aujourd’hui. Christine, Arista, vous aussi. »
Lucia se troubla sous les compliments de Brian et d’Ethan. Elle baissa la tête, gênée. Puis elle lança un regard à Herwin, derrière les deux garçons.
Quand ses yeux croisèrent les prunelles rouges, Lucia entortilla ses jambes cachées sous sa jupe.
« ... Jolie. »
Lucia sentit la chaleur lui monter au visage instantanément quand Herwin le dit avec un léger sourire.
Se félicitant d’avoir apporté un éventail, elle s’en couvrit précipitamment le visage.
« Un uniforme ? Tu n’as toujours pas perdu cette habitude d’enfance ? »
« Pff, Ares... »
Arista soupira doucement en le découvrant. Elle rentra les épaules et prit un air contrarié.
« On ne peut vraiment pas dire de qui elle est la sœur, hein ? N’est-ce pas, Lucas ? »
Arista, qui allait dire quelque chose, se tut quand Ares mentionna Lucas. Celui-ci roula des yeux, gêné, un instant, puis sourit largement.
« Pourquoi ? Ça lui va très bien. »
« Il n’empêche qu’il faudrait tenir compte du lieu. Elle est la seule ici à ne pas porter de robe, non ? »
« Ares, arrête. »
Ares ne se tut qu’une fois qu’Arista eut parlé entre ses dents serrées.
Arista, qui foudroyait du regard son agaçant frère, tourna vivement la tête en croisant les yeux de Lucas. Elle serra discrètement le bas de son pantalon.
Bianca, qui observait en silence cette atmosphère chaleureuse, leva les deux mains.
Clap.
« Puisqu’il semble que tout le monde soit là, si nous commencions la fête ? »
Aux applaudissements de Bianca, un autre membre du comité d’organisation fit signe à l’orchestre, et la musique changea.
Le temps de danse commençait, marquant l’ouverture officielle de la fête.
Les invités rassemblés dans la grande salle se replièrent naturellement vers les bords, laissant le centre vide. Puis tous regardèrent Herwin.
« Eh bien, c’est à l’hôte de la fête d’ouvrir le bal, n’est-ce pas ? »
Comme Bianca plantait le décor, Herwin regarda autour de lui, visiblement embarrassé.
Il n’en avait pas la moindre envie, mais il savait que personne ne danserait tant qu’il ne l’aurait pas fait : il n’avait d’autre choix que de choisir une cavalière.
Tandis que son regard balayait la salle, les filles alentour rougirent.
Herwin, cependant, ne s’attarda pas sur elles et tourna aussitôt la tête vers ses proches.
Quand son regard se posa sur les quatre jeunes filles, l’une d’elles, Arista, leva les deux mains.
« Pour information, je n’ai aucune intention de danser. Et je ne porte pas de robe. »
Comme elle le disait, il aurait été difficile d’inviter à danser une Arista sans robe.
Herwin détourna les yeux. Puis il tendit prudemment la main.
« Lucia. »
« ... Moi ? »
Lucia se désigna elle-même, sonnée, et Herwin hocha lentement la tête.
Lucia jeta un regard autour d’elle, gênée.
Quand ses yeux croisèrent ceux d’Arista, celle-ci lui adressa un sourire complice.
Lucia hésita un instant avant de prendre la main de Herwin.
Bientôt, les deux se tinrent main dans la main au milieu de la salle vide.
Fidèles à ce qu’on leur avait appris, ils se mirent naturellement à danser au rythme de la musique.
Dès qu’ils eurent commencé, d’autres couples se formèrent un à un et vinrent occuper les espaces libres.
Lucia avait l’impression de rêver.
Si Arista avait porté une robe au lieu d’un uniforme, ce jour-là, Herwin lui aurait sûrement tendu la main à elle.
'Je ne suis sans doute que la remplaçante d’Arista.'
Elle avait beau le savoir, le cœur de Lucia s’emballait.
Quoi qu’elle en pense, la première cavalière de Herwin aujourd’hui, c’était elle. Ce fait-là ne changeait pas.
« Lucia. »
« Hein ? »
« Tu n’as rien à me dire, aujourd’hui ? »
Quelque chose à lui dire ? Comme ça, en pleine danse ?
Lucia fut décontenancée un instant avant de comprendre qu’elle ne lui avait pas encore adressé ces mots-là.
Ses yeux bleus se plissèrent doucement.
« Joyeux anniversaire, Herwin. »
Il l’avait entendu de la bouche de bien des gens, mais c’est d’elle, avant toutes les autres, qu’il voulait l’entendre.
Herwin éprouva un sentiment de plénitude et sourit avec douceur.
Lucia se perdit un instant, un très bref instant, dans ses pensées. Sa façon de lui sourire était exactement celle qu’elle avait imaginée avant de venir.
Elle avait un bon pressentiment, aujourd’hui, sans savoir pourquoi.
« Arista, tu ne vas vraiment pas danser ? »
Tandis qu’il regardait les danseurs, Ethan s’approcha discrètement d’Arista.
Arista eut un petit rire et baissa les yeux sur sa tenue.
« Je ne peux pas danser dans cet accoutrement, si ? »
« Ne me dis pas que tu as mis l’uniforme exprès, en espérant ça ? »
« Ah, je suis démasquée. Comment tu as deviné ? »
Arista pouffa d’un air espiègle.
De fait, bien des garçons se contentaient de lui jeter des coups d’œil sans oser l’aborder.
Arista se dit que son plan avait bien fonctionné, mais d’un autre côté elle éprouvait un léger regret : elle aurait peut-être dû mettre une robe.
« Hmm ? »
Arista, adossée au mur, une coupe de champagne sans alcool à la main, tendit le cou en apercevant une silhouette familière au loin.
« ... Bianca ? »
Alors que tout le monde avait les yeux sur les danseurs, Bianca se tenait dans un coin peu fréquenté.
Elle discutait avec des étudiantes d’un air très sérieux.
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« ... Qu’est-ce qu’elle fabrique, à la fin ? »
Arista retenait son souffle en suivant quelqu’un.
Ce quelqu’un n’était autre que Bianca. Elle discutait avec d’autres filles dans la salle, à l’instant, et cela l’avait tellement intriguée qu’elle l’avait suivie sans réfléchir.
À en juger par la fleur rose sur sa poitrine, elle faisait partie des organisatrices.
Dans ce cas, elle ne faisait que préparer la suite du programme ; pourtant, une intuition inconnue lui chatouillait la nuque.
Son sixième sens s’était réveillé et un pressentiment sinistre montait en elle. Chaque fois qu’elle éprouvait cela, il arrivait quelque chose ; Arista essuya donc ses paumes moites.
L’endroit où elle parvint en suivant Bianca était le jardin derrière le manoir.
« ... Vous êtes... prêtes ? »
« Maintenant... on installe... »
On apercevait au loin Bianca et les organisatrices en train de chuchoter.
Elle avait beau tendre l’oreille, la distance était trop grande pour qu’elle entende bien.
Bianca et ses camarades semblèrent tenir un conciliabule, puis cachèrent quelque chose de rond dans les buissons.
« ... Une boule de cristal ? »
Cela ressemblait à une boule de cristal, mais elle n’arrivait pas à deviner à quoi cela servait.
Elle se demanda si elles préparaient une surprise, mais leur comportement était bien trop suspect.
Elles surveillaient ostensiblement les alentours et baissaient la voix autant que possible, de crainte qu’on les entende.
Tout le monde savait déjà qu’elles avaient organisé cette fête : pourquoi diable devaient-elles agir avec autant de secret ?
'Je devrais m’approcher un peu ?'
Arista tenta de s’avancer en effaçant sa présence.
Frou-frou.
« Princesse Lydia, que faites-vous ici ? »
Arista sursauta et lança le bras par réflexe vers la voix venue de derrière.
« Iiik ! »
Une jeune fille poussa un petit cri devant ce poing qui fondait sur elle. Le poing d’Arista s’arrêta net avant de l’atteindre.
« ... Vous m’avez fait peur. »
« C-c’est plutôt à moi de le dire ! On ne lance pas son poing comme ça, sans prévenir ! »
« Pardon. J’ai été surprise par cette voix dans mon dos... »
Gênée sans raison, Arista tendit la main à la jeune fille qui s’était affalée. Celle-ci ronchonna, prit sa main et se releva.