J'ai serré le slime contre moi de toutes mes forces.
Ses aiguilles ont traversé mes écailles et se sont enfoncées jusqu'à la chair.
Et malgré ça, je n'ai pas relâché mon étreinte d'un poil.
Une fente est apparue d'un coup sur le slime en boule d'aiguilles, puis s'est ouverte.
Il s'est fabriqué une bouche pour parler, apparemment.
« Toi, tu penses à quoi, là ? »
Dommage pour lui, contrairement à cette chose, j'ai pas la compétence qui permet de causer, donc je peux pas répondre.
Et même si je l'avais, je répondrais pas.
Le slime toujours contre moi, j'ai foncé droit vers la falaise, frappé le sol, déployé les ailes et décollé.
Arrivé très haut, j'ai senti une faible présence humaine et j'ai baissé les yeux vers le sol.
Une tresse orange que je connais, et un grand bâton presque aussi haut qu'elle.
C'est la fille de la race qui s'appelle [Elfingul Humain], si je me souviens bien. Mariel.
Bouche bée, elle me regarde monter.
Quoi ?
Elle m'a suivi ?
Non, mais pour quoi faire ? Elle sait très bien qu'elle fait pas le poids contre moi.
Bah, peu importe la raison.
S'il y a des yeux humains ici, tant mieux. Ça me fait un souci de moins pour la suite.
Je vois le lézard noir qui crie à s'en arracher la gorge en me regardant.
Ah… pourvu qu'il tombe pas sur la fille à la tresse…
Au bout du compte, je vais encore laisser le lézard noir derrière moi.
Mais j'ai pas le choix.
Tant que je reste dans cette forêt, on continuera d'envoyer épéistes et magiciens les uns après les autres pour m'abattre.
Et puis il y a la [Poussière d'écailles de dragon] qui me tracasse, et je peux quand même pas lui demander d'abandonner la forêt où il a toujours vécu pour me suivre.
« Hé ! Tu penses à quoi, Dragon Fléau ! »
Le slime hurle.
Je l'ignore et je monte, encore et encore.
En chemin, j'ai senti d'un coup une fatigue lourde me tomber dessus.
Les aiguilles du slime, toujours plantées dans mon corps, gonflent et se rétractent, gonflent et se rétractent.
Ce salopard, il me fait du [Drain de mana] ou du [Drain de vie].
Si je suis à sec en plein vol et que je m'écrase, tout ça n'aura servi à rien.
L'altitude suffira. Autant plonger d'un coup.
Je me suis stabilisé à la verticale de la falaise et j'ai regardé le fond.
C'est pas maintenant qu'il faut se dégonfler, mon vieux.
Je peux pas laisser ce monstre s'approcher de Milia, celle qui m'a donné un nom.
Je peux pas trahir ma promesse à Grégory, celui qui m'appelle par ce nom.
Je peux pas laisser ce monstre dans la forêt où vivent le lézard noir et les shojos, qui m'ont accepté.
« Ha ! Tu comptes encore me balancer au fond de la falaise ? T'es d'un prévisible. Mais qu'est-ce qui va se passer si je fais ça, à ton avis ? »
Des tentacules et des aiguilles ont jailli du slime pour me transpercer et s'enrouler autour de moi.
Merde ! Mes PV dégringolent à toute vitesse.
Son attaque en elle-même est faible. Tiens le coup, mon corps.
« Avec tout ça agrippé à toi, tu peux plus me jeter en bas ! Dommage, hein ! Tu renonces à réfléchir et tu ressors une technique qu'on a déjà contrée ! Grâce à ça, je peux te taper dessus autant que je veux, tu es sans défense ! Tiens, tiens, tiiiens ! Héhé, après le Little Rock Dragon, voilà que le Dragon Fléau se suicide aussi ! Je n'aurais jamais cru ça ! Rassure-toi, toutes tes compétences, je vais les récupérer et les faire fructifier ! Avec ta [Poussière d'écailles de dragon], je pourrai anéantir ce village petit à petit, sans que personne devine qu'un monstre est derrière ça ! »
Le slime dit ça d'un air triomphant, mais moi, au contraire, qu'il s'agrippe à moi, c'était une chance.
Mon plus gros souci, c'était qu'il file en cours de route à moitié amoché.
Et voilà qu'il creuse lui-même sa tombe et me règle le problème.
« Q-qu'est-ce qui te fait rire ! Qu'est-ce qu'il y a de drôle ! »
J'ai resserré ma prise sur lui, ralenti ses mouvements avec [Griffe venin paralysant], et plongé d'un trait vers le fond de la falaise.
Si [Chute d'étoiles] a été esquivée avec des fils d'araignée, alors cette fois ce sera [Casse-Noisette].
Comme je le tiens fermement, il pourra pas s'en sortir par le même moyen que la dernière fois.
Avec toute l'altitude que j'ai prise, la distance jusqu'au fond de la falaise…
Un tel dénivelé, même avec sa liste à rallonge de compétences de réduction de dégâts, il devrait pas y couper.
« Att… A-arrête ! Tu veux m'écraser directement au fond ! Si tu fais ça, moi aussi je t'emporte avec moi, de toutes mes forces ! Une fois pris dans le torrent en bas, tu t'en tireras pas non plus ! Arrête, arrêteuh ! »
C'est vrai qu'il coule fort, ce fleuve.
Même en me servant du slime comme coussin pour amortir l'impact, avec tout ce qui s'est enroulé autour de moi, je vais prendre ma part de dégâts.
Et je pense pas qu'il me restera la force de voler après, donc je finirai emporté par le fleuve, en bas.
Ce que je deviendrai ensuite, ça, j'en sais rien.
Je vais peut-être crever, ou être emporté jusqu'à un endroit que je connais pas du tout, ou m'échouer un peu plus loin sans que ce soit trop grave.
Mais le village n'aura plus le slime sur le dos, et comme les villageois m'ont vu tomber, ils vivront plus dans la peur du Dragon Fléau qui a forcé leur village et tué des gens.
« C'est bon ! J'ai perdu, je n'irai pas dans ce village, je quitte cette forêt ! Alors, alooors ! »
Le slime en boule d'aiguilles ouvre une grande bouche et hurle.
Comme si j'allais le croire.
Le jour où ses stats dépasseront les miennes, je pourrai même plus lui tenir tête.
« Arrête, arrête, arrête ! » « Arrête ! »
« Moi, je ne peux pas » « mourir ici ! » « ARRÊTE ! »
La forme du slime se défait, des choses qui ressemblent à des bouches apparaissent partout, et chacune me supplie de m'arrêter.
Je l'ignore, j'observe le lit du fleuve tout en bas, et je vise un gros rocher.
« GAAAH ! PAS ICI ! PAS MAIN-TE-NANT ! »
Des fils sortent du corps du slime et filent vers le haut de la falaise.
Il compte s'accrocher pour freiner la chute et amortir l'impact.
« ATTEINS ! ATTEINS ! ATTEIN… ATTEINT… »
À l'instant où les fils ont touché la paroi, j'ai dégagé un bras du slime et je les ai tranchés d'un coup de griffe.
« TOI ! » « ARRÊTE ! » « ESPÈCE DE ! » « ARRÊTE ! »
« ARRÊTE ! » « ARRÊTE ! »
« ILUUUSIAAAAA ! »
J'ai changé de position, tendu les bras d'un coup sec et pointé le slime droit vers le bas.
Mes PV ont sacrément morflé ; si je rate mon coup, le contrecoup me tue.
Mais si je joue la prudence, il peut s'échapper. Difficile de doser.
« ARRÊTE » « JAMAIS » « ARRÊTE »
« MOI JE » « ARRÊTE » « PAR N'IMPORTE QUEL MOYEN » « ARRÊTE »
« PLUS FORT QUE TOUT »
D'innombrables bouches parlent, toutes à la fois, au sens propre.
Résultat, on ne distingue presque plus qui dit quoi.
« ARRÊTE » « PAS ICI » « PEUX PAS MOURIR »
« AVEC DIEU » « J'AI FAIT UNE PRO… MEUH… »
Au moment où j'ai écrasé le slime sur l'énorme rocher qui dépasse du fleuve, avec tout mon poids et toute la vitesse de la chute, les mots se sont arrêtés net.
Le rocher a éclaté, des éclats ont volé partout.
Les griffes de ma main se sont fendues, une douleur atroce est remontée dans les os de mon bras.
Pour éviter d'encaisser le choc de plein fouet, j'ai tendu les jambes et frappé le rocher de toutes mes forces.
Les écailles de la plante de mes pattes ont volé en éclats, j'ai senti les os se tordre.
Mais ça a payé : mon corps s'est soulevé dans les airs.
À la seconde où je me suis dit que c'était bon, les tentacules du slime encore accrochés à moi ont bougé et m'ont plaqué contre le rocher.
« GUAAH ! »
Ma tête a heurté la pierre et j'ai perdu conscience une seconde.
Mes pattes ont été prises par le courant, et le torrent m'a englouti tout entier.
Les restes du slime accrochés à mon corps ont lâché prise et se sont détachés.
Et là, ma conscience s'est coupée.