La plupart des gens qui s'étaient réfugiés au palais s'étaient rassemblés autour de l'énorme brèche que l'onde de choc de Ruin avait ouverte dans le mur.
On aurait pu penser qu'il était plus sûr, pour des raisons de sécurité, de rester au plus profond du palais, le plus loin possible de ce trou.
Ce palais possède aussi des niveaux souterrains qui semblent moins exposés aux attaques de monstres que les étages supérieurs.
Là-bas, même si des tirs perdus de Ruin venaient s'écraser sur le palais, ils pourraient s'en sortir indemnes, et effectivement, une partie des évacués s'y cache encore.
Mais, quoi qu'il en soit, là-haut, dans le ciel, se déroule le combat entre la sainte légendaire et le dragon de l'Apocalypse, qui décidera probablement du sort de la capitale sainte... non, du monde entier.
Cette victoire pourrait bien signer la fin du monde.
Dès lors, personne n'avait la force d'attendre simplement que le temps passe, terré au fond du palais.
Et j'étais de ceux-là.
Pourtant, personne ne semblait savoir qui soutenir.
D'un côté, la sainte légendaire Yornes, transformée en un monstre difforme ; de l'autre, le dragon de l'Apocalypse, qui avait l'air de nous protéger.
Tout le monde regardait le ciel avec des visages crispés par l'inquiétude, suivant des yeux l'issue du combat.
« Guooooooooh ! »
Yornes, qui avait un temps semblé acculée, avait maintenant pris l'apparence d'un dragon imitant l'Apocalypse, gagné en mobilité et submergeait Ilusia.
Elle était passée d'une défense pure, se contentant de lancer des sorts, à l'offensive, pourchassant désormais Ilusia.
Face à une telle Yornes, Ilusia ne pouvait faire que se défendre, et c'était déjà tout ce qu'elle pouvait gérer.
« Oh, regardez ! Yornes-sama prend l'avantage ! »
Le prêtre Dogon lança ces mots en fixant le ciel.
« Prêtre Dogon, vous en êtes encore à dire ça... ? »
Je levai instinctivement mon bâton vers le prêtre Dogon.
Il aurait dû changer d'avis après que Trent l'ait sauvé la vie, tout à l'heure.
Tout le monde ne comprenait rien à la situation, ne savait même pas qui encourager, et se contentait de regarder en silence.
Moi non plus, je voulais crier mon soutien à Ilusia sans retenue, mais par égard pour les autres, je m'étais tue.
« Je, je suis une fidèle de l'Église du Dieu Saint ! Si je ne crois pas en la sainte, en qui dois-je croire ? Je n'ai pas non plus accordé ma confiance à ce pantin de démon ! Je me retiens de le provoquer seulement parce que j'ai compris que résister ne servait à rien ! »
« Milia, ce type ferait mieux de retourner pourrir dans son cachot. C'est déjà anormal de laisser en liberté quelqu'un qui ourdissait une sédition. »
Meltia-san fixa aussi le prêtre Dogon avec une intention meurtrière.
Trent-san, qui se réclame de subordonné de l'Apocalypse, est là, présent.
Qu'il soutienne Yornes en son for intérieur par conviction, soit, mais s'il lui arrivait de l'exprimer à voix haute et de froisser Trent, qu'allait-il devenir ?
J'aurais bien voulu qu'on m'explique comment il justifie encore les crimes passés de la sainte Yornes pour continuer à croire en elle.
« Si vous vous retenez par égard pour moi, ne vous en faites pas. Vous devez être terriblement inquiets. Inutile de vous disputer pour si peu. »
Trent-san prononça ces mots posément, tout en observant le combat de son maître.
Le prêtre Dogon afficha une mine penaude.
« ... Pour vous, Ilusia-san est quelqu'un d'important, n'est-ce pas ? Trent-san, vous n'avez pas de regrets ? Il vient encore de risquer sa vie pour vous sauver... De voir Ilusia-san se battre au péril de sa vie pendant qu'on l'insulte devant vos yeux... »
« Bien sûr que j'ai mes pensées, mais mon seigneur aurait sûrement tenu les mêmes propos. »
Trent-san le dit sans la moindre hésitation.
Le prêtre Dogon resta quelques secondes à fixer le dos de Trent, hébété.
Radda-san posa alors la main sur l'épaule du prêtre.
« Monseigneur Dogon, je comprends que vous ne sachiez plus quoi croire. Moi aussi, ces derniers jours, tout ce en quoi je croyais s'est effondré je ne sais combien de fois... Je ne sais plus quoi faire ni quoi penser. Mais justement, parce que la situation est ce qu'elle est, croyons en ce qui se passe sous nos yeux. »
« Ce qui se passe sous nos yeux... ? »
Depuis que Yornes a revêtu l'apparence de l'Apocalypse, le combat est totalement unilatéral.
Ilusia encaisse les attaques de Yornes de plein fouet, tente de prendre de la distance mais se fait rattraper en un instant, subit des sorts d'une ampleur inédite...
C'était douloureux rien qu'à regarder.
Pourtant, Ilusia ne montrait aucun signe d'abandon, serrait les dents et continuait de faire face à Yornes.
Un dragon maléfique qui veut nuire au monde ne peut pas faire une telle tête.
Le prêtre Dogon, s'il regarde les choses en face, devrait le comprendre.
D'un côté, Yornes qui a dressé une barrière sur la terre sainte et y a semé le désastre ; de l'autre, l'Apocalypse qui se dresse contre elle.
Simplement, le prêtre Dogon a peur que tout ce en quoi il a cru jusqu'ici s'effondre définitivement.
Alors il s'accroche à la dernière ligne, de force, de ses propres mains.
Là-haut, Ilusia subissait les attaques unilatérales de Yornes, couverte de sang, mais résistait désespérément.
Enfermée dans l'espace tordu par Yornes, la chair d'Ilusia était lacérée par des griffes funestes.
« Gaah... Tiens bon, Apocalypse ! »
Un fidèle lança ce cri.
Le prêtre Dogon se tourna vers lui avec une grimace mécontente.
« C, c'est ça ! Arrêtez Yornes-sama, qui a mis la terre sainte sens dessus dessous ! »
« Ne perds pas ! »
« Ce type, c'est plus Yornes-sama, c'est sûr ! »
Comme si un barrage avait cédé, les fidèles se mirent à crier tour à tour pour encourager le dragon dans le ciel.
Le prêtre Dogon les toisa un moment en silence, puis son expression s'adoucit et il poussa un profond soupir.
Il releva la tête vers le ciel, avec un visage comme délivré d'un poids, et reporta son regard sur le combat.
Il n fallut pas longtemps avant que le dénouement n'arrive.
L'échange de sorts et le corps-à-corps devinrent encore plus intenses.
Il était évident, à voir les deux combattants, qu'ils atteignaient leurs limites.
Finalement, Yornes reprit sa forme de statue difforme, quittant celle de l'Apocalypse.
La roue géante qu'elle portait dans le dos se mit à tourner, et un pressentiment funeste enveloppa la capitale sainte.
Elle semblait préparer quelque chose.
Une calamité d'une tout autre ampleur que tout ce qu'elle avait déployé jusqu'ici.
On comprenait, rien qu'à regarder, qu'elle comptait achever Ilusia avec son ultime atout.
Ilusia fixa Yornes droit dans les yeux.
Elle créa une énorme épée dans sa main, fonça en ligne droite et trancha Yornes.
Des fissures parcoururent tout le corps de Yornes.
Le miroir se brisa, la roue se disloqua, et enfin la tête humaine s'effondra.
Tout se réduisit en poussière qui tourbillonna dans les airs, et comme si ce monstre funeste n'avait été qu'un rêve, tout disparut en un éclair de particules lumineuses.
La barrière de Yornes, qui couvrait la cité, se dissipa.
« On a gagné... Ilusia-san a gagné ! »
Une immense acclamation s'éleva dans un coin de la capitale sainte, réduite à l'état de ville morte.