Le vent contraire était agréable.
En me retournant, je voyais la forêt dont j'étais sorti se perdre au loin, réduite à un point minuscule.
Je réalisai que c'était ma toute première fois que je m'envolais à plein régime jusqu'ici.
Après avoir quitté le village des Ritvéars, je n'avais encore rien décidé quant à ma destination.
Les Ritvéars connaissaient eux-mêmes très mal ce qui se trouvait au-delà de la forêt, et en y repensant maintenant, je regrettai de ne pas avoir pris plus de temps pour me faire expliquer la géographie détaillée de ce monde lorsque j'avais discuté avec Aduf.
Mais avec ma vitesse actuelle, il me serait parfaitement possible de les esquiver en volant bien haut au-dessus des établissements humains.
Au final, je pourrais bien m'en sortir sans difficulté pour trouver où m'installer.
Je n'avais certes pas fixé de lieu précis, mais j'avais une seule règle.
Il s'agissait de voler autant que possible en me faisant voir des civilisations humaines.
Grâce à ça, ils ne devraient plus envoyer de chasseurs aux Uroboros vers notre village.
J'avais prévenu Nell, l'épéiste bestial du groupe des « Chasseurs Affamés », mais cette vue devrait les dissuader définitivement.
En contrebas, je distinguais des villes.
Les humains n'apparaissaient que comme de simples points depuis ici, mais je me demandais comment ils nous voyaient depuis le sol.
Pointaient-ils du doigt ma silhouette en poussant des cris ?
« Hé ! Boucle-le, tu vas tout lâcher ! »
Sous ses mots, je finis enfin par réaliser que ma main avait légèrement relâché sa prise sur le tréant.
À platines dans ma paume, l'arbuste agita frénétiquement ses feuillages comme pour supplier.
'Bon, désolé, désolé…'
'Enfin, l'appeler juste "ça", c'est pas super poli non plus.'
Mon partenaire me regardait en fixant le tréant d'un air qui clamait clairement : « Et pourquoi tu l'emportes ? »
Je détachai doucement mon regard du sien et simulai une ignorance parfaite.
Pour info, Alo était perché sur ma tête.
Ayant renforcé et élargi ses membres de terre, elle me tenait solidement à pleines mains.
On pourrait visiblement accorder davantage de vitesse sans risque.
L'Araignée Masquée et le Petit Cauchemar avaient niché dans la chevelure de mon partenaire, donc tout allait bien…
Cependant, alors que je glissais un coup d'œil furtif vers elle, je ne vis nulle trace du Petit Cauchemar.
…Hé, mon vieux, où est passé le Petit Cauchemar ?
Pas qu'il l'ait bouffé par hasard ?
Mon partenaire fit pivoter sa tête avec légèreté en arrière.
En l'air, je me retournai pour voir le Petit Cauchemar foncer dans les courants d'air à vive allure pour nous rejoindre.
Je faillis cligner deux fois des yeux. En observant mieux, une étincelle scintillait devant lui.
Captant la lumière du jour, ce petit éclat n'était autre qu'une fine soie d'araignée.
…Attends, il va pas chuter, quand même ?
Y'a quelque chose d'inquiétant… S'il kiffe, tant mieux, mais il vacille sérieux de haut en bas non ?
Putain, fais gaffe à pas disparaître dès l'atterrissage.
Après plusieurs heures de vol, je finis par longer enfin cette interminable chaîne de cités.
Avec mes moyens actuels, même un tour du monde à la sauvage ne prendrait pas plus d'une semaine pour revenir.
Je n'avais évidemment aucune idée de la taille réelle de ce monde…
Une fois les agglomérations dépassées, des chaînes montagneuses commencèrent à apparaître.
Derrière, s'étalait un océan infini.
Les montagnes par ici pourraient peut-être convenir pour me poser.
…Non, plutôt que de rester ici, vaut mieux filer un peu plus loin et franchir la mer.
Si je reste hors de portée terrestre, les rumeurs sur les Uroboros n'auront probablement pas tout sali encore.
Pour éviter tout contact parasite extérieur, rester éloigné des côtes était peut-être la meilleure option.
Une île isolée conviendrait même largement.
Je survolais les sommets pour prendre toujours plus les vastes fonds.
Encore quelques heures de navigation aérienne et je commençai à sentir une pointe de creux à l'estomac.
…Faudrait bientôt chercher sérieusement un spot, et envisager de rebrousser chemin si je ne trouve rien de valable.
Tandis que je filais ainsi dans mes pensées, un doute me vint soudain.
Non, en réalité, c'est probablement tout le parcours qui avait été bizarre jusque-là.
Car l'horizon, qui jusqu'alors restait flou, se dessinait enfin avec une netteté cristalline.
La cause m'apparut clairement à mesure que je me rapprochais.
La mer tombait brutalement à mi-parcours.
Elle formait un précipice colossal.
Enfin… faudrait-il plutôt appeler ça une chute d'eau ?
Ce n'était absolument pas un vulgaire filet d'eau. Il fallait inventer un nouveau terme pour qualifier ce spectacle.
Sans aucun ménagement, l'eau salée se jetait dans un abîme bleu mystérieux d'une ampleur phénoménale.
L'entonnoir ne laissait voir le fond nulle part. Rien qu'une masse infinie d'eau qui continuait sa descente vertigineuse.
À force de le fixer, j'eus l'impression d'être aspiré moi-même.
Pendant une fraction de seconde, mon esprit se vidait complètement.
D'innombrables questions pleuvaient comme la grêle.
Où aboutissait concrètement cette fosse ?
Comment cette eau tombant à l'infini était-elle continuellement alimentée pour maintenir le niveau des mers ?
Et si les continents de ce monde n'étaient pas sphériques, qu'est-ce qui régissait la gravité sur la planète entière ?
Disons par précaution que, juste au pied de ces cascades titanesques, une île imposante attendait.
On y voyait des prairies, des collines, des falaises et un arbre colossal y poussait.
L'endroit était étrangement lugubre. Aucune trace de vie humaine, pour ainsi dire. C'était une scène qu'on ne pouvait que qualifier de véritable extrémité du monde.
'Eh bien… Ici… On est vraiment sûr de nous ?'
'Vaut mieux pas battre en retraite plutôt ? Franchement, ça sent la zone piégée à plein nez.'
'Mais bon, je suis rang A quand même, donc ça devrait aller non ?'
Je commençais effectivement à manquer de gibier offrant un gain d'expérience correct, et une région grouillant de monstres coriaces aurait pu représenter un challenge stimulant… Enfin, quoi…
Je pris donc la ferme résolution de filer instantanément si la situation tournait mal, puis descendis lentement vers l'île.
C'était bon. Même dans le pire des scénarios, ma forme actuelle me permettait de décoller et de bolarder sans problème.