……[Détection de présence] m'indique un nombre…… Autant que je peux en capter, cinquante personnes.
En réalité, il y en a probablement un peu plus.
Ce que les Litvéar capturaient pour en faire des offrandes à la Manticore, c'étaient principalement des aventuriers de passage dans la forêt.
Autant dire que les effectifs sont limités.
Ils ne sont évités à outrance que parce qu'ils vivent en forêt et ont des coutumes bizarres, mais l'ampleur des dégâts, elle, est bien moindre que celle d'une bande de brigands, à mon avis.
Pas de quoi alarmer un seigneur quelconque, et peu de chances qu'ils aient attiré la haine d'un puissant.
Ces cinquante-là… C'est sans doute le corps principal, pas une diversion ni un détachement.
Difficile d'imaginer qu'on ait mobilisé plus de monde.
« Ennemi en vue ! Effectifs ennemis, quarante minimum ! L'écart de puissance est trop grand ! Reprenons au plus vite le village avant d'être encerclés ! Toruga… n'intervenez pas tant qu'on ne vous a pas repérés ! Eux aussi ont l'air d'avoir remarqué notre présence, mais ils ne devraient pas encore avoir notre position exacte ! »
Bella transmet l'info à ses camarades.
L'homme qui s'apprêtait à souffler dans son toruga le range en catastrophe.
« Im-bé-cile ! »
« On nous avait dit trente au grand maximum, non ?! »
Les Litvéar sont déboussolés.
……Quarante, pas cinquante, cela dit.
Et leur vitesse… Manifestement, ils sont montés sur quelque chose.
Ils ont aussi de la détection, et je ne vois pas les Litvéar leur échapper à la course.
Heureux qu'on les ait repérés nous les premiers.
Personne n'imaginait qu'ils soient plus de cinquante.
Si une autre patrouille les avait trouvés, même en exploitant le terrain au maximum, ils n'auraient pu que limiter les pertes en fuyant.
Sans la parade pour la rivière et la vigilance contre l'attaque de l'aube, ils auraient peut-être été anéantis pour de bon.
« Seigneur Dragon, fuyons vite ! Il faut aussi prévenir les guerriers en faction dans les autres secteurs… »
« Grooooo… »
Je secoue la tête et me tourne du côté d'où vient l'attaque.
Niveau ennemi inconnu… Mais moi, j'ai l'endurance infinie d'un Ouroboros.
Pour tenir l'arrière-garde, y a pas mieux.
« Leu… Le Seigneur Dragon a choisi de se battre ! »
« Allez ! Moi aussi je reste ! Je me battrai de toutes mes forces ! »
Les autres guerriers litvéar, qui avaient l'air prêts à fuir, se mettent en position de combat, lances en avant.
……Heu, les gars… Moi, si ça tourne mal, je peux juste m'envoler, hein ?
« Frug, tu es le plus jeune. Ramène Bella ! »
« M-Mais… »
« Dépêche-toi, connard ! Si tu rates ton message, je te tue de mes mains ! »
« …O-Oui ! Dame Bella, par ici ! »
……Putain, l'ambiance défaite totale.
Si on se fait cibler d'entrée par un gros groupe avec détection en mode reconnaissance, c'est normal.
Je croyais ça rare chez les humains, mais y en a plein qui ont [Détection de présence], à ma grande surprise.
Bah, pour une bataille en forêt, ils feraient n'importe quoi pour en avoir.
Cette équipe de Litvéar, hors Bella, fait dix personnes ; une part en messagère, il en reste neuf…
Rapport de force : plus de un à cinq.
Je remarque soudain que les présences captées par [Détection de présence] s'étalent sur les flancs.
Hein ? Ils nous ignorent pour aller écraser le messager qui rentre ?
Non… Pas ça non plus. Ils s'éventent des deux côtés pour nous prendre en tenaille.
Ils comptent nous encercler et tout massacrer ?
Le fait de ne pas voir l'ennemi met d'autant plus la pression.
C'est sûr… Ils ont l'habitude de se battre.
Pas individuellement : en groupe.
Je les prenais pour une bande montée à la va-vite, mais… Visiblement non.
Da da da.
Da da da.
Le bruit des sabots résonne depuis les alentours, troublant la forêt.
« Grooo ! »
Je grogne bas et m'élance en biais vers l'arrière.
Si je fonce au centre maintenant, c'est l'encerclement garanti.
Mieux vaut casser le filet par son bord inachevé.
Neuf guerriers litvéar me suivent au galop.
Huit cavaliers apparaissent.
Comme Derek, ils portent des tenues ajustées bleu marine, genre uniforme militaire.
On devine des cuirasses de fer sur le torse.
Y a pas à dire… Ils sont drôlement bien coordonnés.
Un truc cloche.
« Voilà notre Seigneur Dragon qui se pointe enfin ! »
« Écoutez-moi bien : n'approchez pas le dragon n'importe comment. Tenez la distance en harcelant. Si vous le faites fuir en le tapant n'importe comment avant l'arrivée des renforts, ce sera la merde après. Notre puissance de feu ne suffit peut-être pas pour buter le gros morceau, alors on laisse l'unité de magie s'en charger. Concentrez-vous sur la racaille. »
Le mec au fond, qui a l'air le moins motivé, une fine moustache et une gueule de bois, semble être le chef des huit.
La culture du « Seigneur Dragon » chez les Litvéar a l'air connue au-delà de leur forêt.
S'ils nous prennent pour une Amphisbène, ça peut nous arranger, donc c'est pas forcément un mal.
« Chef, c'est notre premier meurtre depuis un bail, mettez un peu d'ambiance ! »
« Moi, ce genre de truc, j'aime pas. J'veux juste aller attaquer le village… Pourquoi on tombe sur des éclaireurs ici, bordel… Ils étaient pas sensés être tous KO à cause du poison ? »
Le chef me toise en bâillant, l'air emmerdé.
Un meurtre après longtemps…
J'avais des doutes.
Cinq hommes mobilisés pour venger des proches tués par des aventuriers, c'est bizarre, et ils manient la tactique de groupe trop bien.
Je pensais que le poison était un truc pour combler l'infériorité numérique… Mais ça n'a pas l'air d'être le cas.
« Faut les écraser vite et rattraper le retard. Si le seigneur Tollman fait tout le boulot, on aura fait le trajet pour rien, nom de nom. Allez, bougez, je me charge des ordres et des soins. »
Le chef claque dans ses mains.
Au même son, j'ai l'impression qu'un truc pète dans ma tête.
Les sept cavaliers alignés devant lui dégainent et chargent vers moi.
« L'absence de motivation du chef, ça se soigne pas »
« Il est compétent, s'il se donnait un peu plus, on serait une équipe de haut rang… »
« Bah non, les types intelligents se ménagent sur ce qui compte pas. »
Ils rigolent en échangeant des piques alors qu'ils vont tuer.
Ils doivent penser que comme les quarante autres arrivent par les flancs, c'est dans la poche.
« I-Ii arrivent ! »
« Seigneur Dragon ! Laissez-nous faire ici, surveillez l'autre côté… ! »
Je pousse sur mes pattes et fonce à fond sur le cavalier de tête.
« V-Vite… ! »
Le cheval et le cavalier volent en éclats, s'écrasant séparément dans le sang.
Je chope le chef par le ventre, le soulève d'un coup de mâchoire et le plaque au sol.
« Co-Commandant Bales ! »
« G-Gah… [Soin]… [Soin]… »
Le commandant Bales marmonne des incantations.
Son spectacle pitoyable ne me laisse pas indifférent, mais je l'écrase quand même au sol.
Un choc me traverse la figure.
Un peu de dégagement.
J'ai trop mis d'élan, peut-être pour chasser mon hésitation.
Le corps de Bales se tord avec un craquement sec, sa tête explose et le sang gicle.
Une sensation dégueulasse, comme je n'en avais jamais eue depuis que je suis dragon.
C'est la première fois que je tue un humain avec intention de nuire.
[Expérience acquise : 192.]
[Compétence de titre [Œuf qui marche : Nv --] : 192 points d'expérience supplémentaires acquis.]
……Niveau Abysse, à peu près.
Au vu de sa réaction quand je lui ai foncé dessus, ses stats doivent être dans ce range.
Les cavaliers ennemis restent figés, les yeux rivés sur ma gueule.
J'ouvre la bouche et laisse rouler le corps de Bales au sol.
C'est pas glorieux… Buter plus faible que soi, qui plus est un humain.
[Compétence de titre [Chemin du mal] : niveau passé de 8 à 9.]
Dites ce que vous voulez.
Aujourd'hui, moi non plus je n'ai pas l'intention de me retenir.
'…… Maman, fais pas des trucs pas habituels. Laisse-moi faire, ça ira.'
Faut pas que je compte tout le temps sur toi.
Et puis… Là, j'ai même plutôt envie de les remercier.
Je sais pas quel est leur but final… Mais avec des types aussi lisibles, je n'aurai pas à me prendre la tête quand je les buterai.
« Ça passe ! »
« Nous avons le Seigneur Dragon avec nous ! »
Les guerriers litvéar chargent les cavaliers ennemis, lances en avant.
Les ennemis, encore sonnés par la mort de leur chef, reculent en panique.
L'un tombe de son cheval.
Je sens une masse de pas converger de partout ; je scrute les environs avec mon alter ego.
Voilà… Les autres viennent de rattraper le coup.
On est ceints sur trois côtés.
Effectifs… Grossièrement, soixante-dix et des poussières.
Avec l'unité qu'on vient de casser, ça fait plus de quatre-vingts.
Loin au-dessus des cinquante prévus.
Quatre-vingts… Et il y en a encore d'autres qui bougent en parallèle ?
À ce rythme, je n'ai pas le loisir de jouer les gentlemen avec eux.
D'après leur discussion, une autre unité fonce déjà sur le village litvéar.
« On a eu le gros lot, hein. Regardez-moi ça, une belle prise. »
Un grand gaillard borgne en tête de file ricane en le disant.