Je perdis de vue le manticore qui s'enfuyait.
Ça me restait en travers de la gorge, mais pour l'instant, j'avais pas d'autre choix que de jouer son jeu.
Je me retournai et portai mon regard sur le tas de décombres qu'il avait fait s'effondrer.
Un gamin devait être coincé là-dedans. Qu'il ne soit pas écrasé, putain...
De mes pattes avant, je dégageai prudemment les briques.
« Groooar ! »
« Uh, uu... »
Quand j'appelai, un gémissement me répondit.
Bon, il était encore en vie.
Il était là, alors.
Je retirai délicatement les briques effondrées. Une teinte chair apparut dans l'interstice des décombres.
Je jetai un coup d'œil à mon partenaire.
« Gaa ! »
Mon partenaire aboya, et une lumière enveloppa l'enfant coincé sous les décombres.
Les blessures se refermèrent. L'expression souffrante de l'enfant s'adoucit un peu.
Je soulevai l'enfant de mes pattes avant, le déplaçai et le posai sur le sol.
L'enfant entrouvrit les yeux.
Des larmes perlaient dans ses yeux, ses joues étaient légèrement rouges.
Comment dire... il avait une expression de dévotion totale.
« Ah, ah, merci... Dieu Dragon... »
Mes propres glandes lacrymales se mirent à se détendre.
Je me frottai les yeux de la patte avant, et elle était légèrement humide.
« Le Dieu Dragon a mis en fuite le manticore déguisé en humain ! »
« Vous avez vu comme ce manticore a pris la poudre d'escampette ! C'est ça, le Dieu Dragon ! »
Les villageois qui observaient la scène se rassemblèrent.
Les villageois qui s'étaient réfugiés semblaient avoir eu vent de l'affaire, on les voyait accourir en catastrophe au loin.
Non, non.
C'est pas souvent qu'on me regarde comme ça, ça me met mal à l'aise.
Le Dieu Dragon a une popularité de dingue, quand même.
Bon, je vais assumer le rôle de Dieu Dragon, tant pis. Ça roule.
Putain, mais si le vrai Dieu Dragon revient, je fais comment, moi ?
Hibi s'approcha de moi.
Elle brandissait à nouveau son bâton, yeux fermés, psalmodiant un sort.
De la télépathie, hein. J'aurais compris si elle m'avait parlé normalement, moi...
Je n'aurais jamais cru que ce voyageur était un monstre. C'est ma faute. Si le Dieu Dragon n'était pas revenu, qu'aurait-il bien pu se passer...
Moi, ce qui m'inquiète, c'est plutôt de pas avoir réussi à le finir.
Si ce manticore revient attaquer les humains...
Si c'est votre souci, ça ira. Ce manticore était terrifié. Il se méfiera du Dieu Dragon et ne montrera pas son nez ici pendant un moment. En plus, la direction qu'il a prise... comment dire... c'est peut-être bien tombé.
Bien tombé ?
Pourquoi ça... ?
Ce n'est pas quelque chose qu'il vaille la peine de rapporter au Dieu Dragon. Quoi qu'il en est, il ne devrait pas y avoir besoin de se méfier pour un moment.
Quand elle dit ça, ça m'inquiète encore plus.
Bon, okay. Les Litveals ont leurs raisons, elles aussi.
Hibi avait l'air de pas vouloir en dire plus.
Mais ce bâtiment effondré... j'crois que je pourrais le reconstruire facile, moi.
Mes pattes sont un peu maladroites, mais vu ma taille...
J'ai l'impression que je pourrais monter une maison comme si c'était de la pâte à modeler.
Y'a des endroits que j'ai cassés par ma faute, alors je vais le reconstruire... non, non, c'est pas le moment de se la péter parce qu'on me flatte.
Je me donnai une petite claque sur la joue de la patte avant.
Mon partenaire me lança illico un sort de soin.
C'est gentil, mais j'ai quasi pas pris de dégâts.
Y'a un wight et un tréant qu'on a laissés au fond de la forêt.
C'est pas le moment de penser tranquillement à les aider à reconstruire. Faut que je rentre, d'abord.
Un bon moment s'était déjà écoulé.
« Préparez l'accueil du Dieu Dragon ! »
« H, hai ! La nourriture, quel type... »
« Tout ce qu'on a ! Ramassez tout, on régularisera après ! »
Je vis les villageois faire un bordel monstre.
Attendez ! Je rentre, moi !
Désolé, mais j'ai des trucs à faire ! C'est super gentil, mais non !
Hé, Hibi ! Dis-leur que je rentre, s'il te plaît !
« Oh ! Le Dieu Dragon m'a regardé ! »
Tout le monde faisait un scandale pour chacun de mes gestes.
J'me sentais pas à l'aise. J'ai commencé à suer bizarre.
Que je regarde d'un côté ou de l'autre, des regards brûlants convergissaient vers moi.
« Gaaa... »
Mon partenaire était totalement tétanisé, la tête rentrée dans les épaules.
C'est peut-être la première fois que je vois ce boule de bonne humeur et de curiosité aussi flippé.
Il y avait une seule femme qui plissait les yeux pour me dévisager.
La trentaine... enfin, limite, quoi.
Son expression était sombre, les joues creusées. Une tête harassée. Elle était peut-être plus jeune que je le pensais.
Comme tout le monde la regardait avec des yeux chaleureux, elle ressortait direct.
Je me figeai involontairement.
Nos regards se croisèrent, elle détournait les yeux, l'air gênée, et s'enfuit dans un bâtiment voisin.
Pendant que tout le monde faisait la fête, les autres lui jetaient des regards soupçonneux en la voyant partir seule.
Quoi, quoi ?
J'ai fait un truc louche, moi ?
Ne le prenez pas mal. Je lui parlerai plus tard. Je vous en prie, pardonnez-lui.
Hibi avait dû lire en surface de mon cœur, elle m'envoya ça en télépathie.
Elle crut que j'étais en colère, sa télépathie manquait d'entrain, je sentis son anxiété.
Non, c'est pas ça... mais j'ai merdé, ou quoi ?
Non, ce n'est pas ça. Elle est... comment dire... voilà, elle est épuisée. Ne l'en voulez pas.
Ça me concerne, ce truc ?
J'veux juste savoir ça, moi.
Ce n'est pas quelque chose qu'il vaille la peine de dire au Dieu Dragon.
Encore ça...
Si elle continue comme ça, j'vais me sentir mis à l'écart, c'est angoissant...
Vu sa réaction, j'peux pas m'empêcher de penser que ça a un rapport avec moi.
Je pensais à voix haute, mais l'expression d'Hibi devint pâle d'un coup.
Ah, merde. Elle a capté ça aussi ?
J'ai pas forcé sur la pensée, donc ça devrait pas être allé bien profond, mais bon.
N-non, si tu veux pas le dire, c'est bon...
Elle s'appelle Aino. Aino avait un enfant... mais il a été tué par le manticore.
Selon comment on voit les choses, j'ai dû avoir l'air de partir sur un coup de tête et de revenir sur un coup de tête.
Pendant l'absence du Dieu Dragon, un monstre a pris le sanctuaire, a bouffé son gamin... et après, moi j'arrive comme une fleur.
C'est sûr que l'impression est pourrie.
Le fait que les autres villageois m'accueillent à bras ouverts, c'est sûrement teinté de l'angoisse que je reparte encore.
Je levai les yeux vers le ciel, machinalement.
Vrai Dieu Dragon, t'es où ?
On t'a bâti un sanctuaire, tu veilles depuis des années, tu pouvais au moins dire un mot avant de partir.
C'était juste pour les offrandes que tu les aidais ?
Moi j'ai mes souvenirs de vie antérieure, mais pour les autres dragons, les humains ne sont peut-être qu'une espèce animale parmi d'autres.
Bon, c'est pas le moment de faire dans le sentimental.
Je vais quitter ce village, tiens.
Faut que j'y aille, sinon le wight... hein ?
C'est pas possible... le wight, c'est la fille d'Aino ?
Non, j'ai aucune preuve, y'a plein d'humains qui se sont fait bouffer par le manticore... mais quand même, ça me reste en travers de la gorge.
Je me tournai vers Hibi.
Hibi ferma les yeux, sentant que j'avais un truc à lui dire.
Comment s'appelle la fille d'Aino ?
La fille d'Aino s'appelle Alo. Elle n'avait pas encore dix ans, une toute petite fille très attachante.
Alo, hein.
L'âge aussi, d'après ce squelette, ça doit être proche.
Dieu Dragon ?
N-non, merci pour l'info.
Bon, j'ai des trucs à faire, je vais me tirer.
Débrouille-toi pour expliquer aux autres.
Vous partez vraiment déjà ? C'est si rare...