Après avoir vérifié que les fourmis étaient bien rentrées, j'ai retrouvé Gyokuto et Adofu.
Gyokuto, au moment de la retrouvaille, avait une substance mystérieuse bleu-vert collée autour de la bouche.
Il a dû encore se goinfrer d'un monstre bizarre quelque part. Ses PV n'avaient pas baissé, donc il n'a pas l'air d'avoir fait n'importe quoi non plus.
À trois — deux bêtes et un humain —, on a rodé aux alentours du nid des fourmis rouges et on a déniché un endroit avec un gros cactus.
La journée est déjà bien entamée. On a décidé d'en faire notre camp de base, de se reposer et de surveiller le nid depuis là.
D'ici, il suffit de s'élever un peu pour voir ce qui se passe dans le nid.
Tout va basculer selon que l'opération « boule de mille-pattes » marche ou pas.
Si je ne peux pas level-up sur les fourmis rouges, rattraper le statut du héros en quelques jours est carrément impossible.
Dans ce cas, mauvaise chance pour Adofu, il n'y aura plus qu'à passer au plan « on sauve Nina et on se tire en vitesse ».
Si ça arrive, je doute qu'on ait la marge pour aller aider la famille d'Adofu.
Mais démarrer le level-up sur les fourmis rouges, ça veut dire les massacrer.
Dans ma tête, l'image de la fourmi rouge qui m'a baissé la tête à la fin est restée gravée.
J'ai secoué la tête pour chasser cette vision.
Faut le faire. Prends-toi en main, bordel !
Pour me mettre en condition, je me suis tapé la gueule à grands coups de poing.
Mes griffes crochues se sont plantées dans ma joue, ça a fait un peu mal.
Gyokuto me regardait en plissant les yeux.
Désolé, les fourmis rouges.
Je ne vous demande ni de pardonner, ni de maudire.
Mais laissez-moi m'excuser, ne serait-ce qu'au fond de moi.
Je m'envolais régulièrement pour observer le nid.
Quinze fourmis rouges sont sorties, puis se sont divisées en trois groupes de cinq qui sont partis chacun dans une direction différente.
J'ai vu cette scène se répéter plusieurs fois.
C'était prévisible, mais ces fourmis sont drôlement bien organisées.
Effectivement, dans ce désert, il n'y a pas beaucoup de sens à ce que les fourmis rouges bougent en groupe de plus de cinq.
Moi, je n'ai jamais croisé de monstre de rang B autre que le grand mille-pattes dans ce désert.
Contre du rang C, cinq fourmis rouges suffisent largement à percer.
L'affaire du grand-père Big Scizor le prouve bien.
Par contre, face à un grand mille-pattes, cinq ou dix ça ne suffit pas.
Les fourmis rouges ne peuvent ni lui échapper, ni percer sa carapace.
Moi-même, j'ai dû utiliser mon corps anormalement long pour lui balancer mon [Rayon de chaleur] et trancher sa carapace pour passer au travers.
Les fourmis rouges ne sont pas foutues de faire un truc pareil.
Si un grand mille-pattes les repère dehors, elles n'ont qu'à crever.
C'est sûrement sur ce raisonnement-là qu'elles survivent.
Leur formation en groupes de cinq, c'est probablement pour limiter les risques d'anéantissement total si elles tombent sur un monstre classe grand mille-pattes.
Vu comme ça, c'est quand même un peu poignant.
C'est de l'instinct ? Y a un chef quelque part… ?
Si c'est de l'instinct, elles ne savent pas s'adapter, donc on peut peut-être retourner leur habitude contre elles. Mais s'il y a une tête pensante qui donne les ordres, ça devient chiant.
Mal fait, l'opération « boule de mille-pattes » pourrait se faire bloquer par ce type-là.
…… Quand je suis entré dans le nid, les fourmis avaient une raideur de "on ne peut pas désobéir aux ordres d'en haut", mais qu'est-ce que c'est vraiment ?
En surveillant le nid, j'ai pu voir les fourmis ramener plein de trucs.
Un truc qui ressemblait à une mante géante, et des cactus.
La mante, je ne l'avais encore jamais vue.
Ça a pas l'air bon à bouffer, mais niveau XP, ça donne quoi ?
Pour les cactus, c'est sûrement pour l'eau, ils en ont ramené plusieurs fois.
J'ai aussi vu un trio qui transportait une tête de chameau chacun.
Probablement des Motorikemel. Le reste du corps, ils l'ont laissé où ?
C'était… comment dire, surréaliste.
Ces chameaux à trois têtes, ils se font pas tout le temps avoir comme des bleus ? Bon, c'est pas les mêmes individus, mais quand même.
Une espèce à la poisse incroyable.
Des Amaracactus encore vivants se faisaient embarquer comme du bétail.
Sur le dos des fourmis, ils se débattaient désespérément.
Vous allez les tuer après, non ? Tuez-les au moins maintenant, merde.
C'est trop pathétique et pitoyable.
À la suite de celles qui portaient les Amaracactus, il y en avait qui tenaient des plantes dans leurs mandibules.
C'est la plante qui poussait dans le marais puant.
Quatre transportaient les Amaracactus, trois portaient la plante.
Deux escouades ont dû se rejoindre.
Dans ce cas, il devrait y en avoir encore trois quelque part, mais elles ne sont pas en vue.
J'ai du mal à imaginer des fourmis rouges se faire tuer par un Amaracactus, et vu qu'elles les transportent vivantes, elles ont l'air plutôt tranquilles… bref, imaginer plus loin ne sert à rien.
Mais d'après ce que je vois, le nombre total de fourmis rouges tourne autour de cent… deux cents grand max.
Après, comme le nid est souterrain, impossible de connaître sa vraie taille, et s'il y a des gardiennes qui restent à l'intérieur, on ne le saura pas.
Pendant que je cogitais, le jour a commencé à se lever.
La nuit est déjà finie ?
L'attaque du héros, c'était avant-hier, donc la date promise, c'est après-demain.
J'aimerais bien avoir évolué d'ici la fin de la journée.
Vite, vite… est-ce que la deuxième fourmi qui apporte la boule de mille-pattes ne va pas pointer le bout de son nez ?
La première l'avait ramenée, mais… c'est possible que la boule de mille-pattes ait fait un four chez les autres fourmis.
Elle a rapporté "y en a plein" et on l'a éconduite "t'es conne ou quoi, bouffe-la toute seule" ?
Ou alors une fourmi qui a goûté pour tester s'est fait avoir par le poison ?
J'aurais dû faire en sorte que la première chope une boule sans poison, puisqu'on s'était donné la peine de la guider.
Je m'étais inspiré des méthodes de désinsectisation de ma vie d'avant, donc je n'avais pas réussi à sortir du schéma de pensée des fourmis. J'aurais dû ajouter une couche.
À l'idée d'avoir échoué, ma tête a commencé à chauffer.
Une fois redescendu au sol, je me suis tenu la tête en ruminant.
Cette fourmi, même si c'en est une, me semblait avoir une intelligence pas dégueulasse.
Elle avait l'air de connaître la combat en nombre, et elle avait l'air de ressentir de la reconnaissance pour moi qui l'avais aidée.
Elle a au moins une intelligence animale.
Je les avais trop sous-estimées, ces fourmis.
« Pefuu… »
Gyokuto me regardait avec inquiétude en relevant la tête.
« Grooo… »
Désolé, Gyokuto, j'ai peut-être bien merdé.
Qu'est-ce que je fais ?
Je me sens mal pour Adofu aussi, à qui j'ai fait miroiter l'aide à sa famille pour qu'il coopère. Comment je vais lui expliquer ?
Gyokuto m'a caressé la queue avec ses oreilles.
Il m'encourage, peut-être.
…… Ouais, c'est pas encore l'heure d'abandonner, hein.
Heureusement, grâce à ma surveillance nocturne, j'ai commencé à piger leurs habitudes.
Je poste Gyokuto et Adofu un peu plus près d'ici pour qu'ils surveillent le nid, comptent les fourmis qui sortent et notent leurs directions.
Je reviens régulièrement à la base pour récupérer leurs infos, je me déplace vers les zones où le risque de jonction d'escouades est faible, et je les élimine en boucle. Si je fais ça toute la journée, je pourrai peut-être en choper une vingtaine si tout roule.
Si j'évolue, une issue pourrait s'ouvrir.
Bon, je pars sur ce plan… et en levant les yeux, j'ai vu une ligne rouge s'étirer sur le sable du désert.
Hein ? Ça… ah, des fourmis rouges.
Pourquoi elles bougent en si grand nombre ?
Jusqu'ici, elles formaient des groupes de cinq…
Là, j'ai pigé.
La longue file de fourmis rouges se dirigeait vers la montagne de boules de mille-pattes.
Elles comptent tout récupérer, les boules de mille-pattes.