Après le départ d'Ian-Ian et sa bande, je m'approchai de la moitié du mille-pattes.
Je collai mon nez à la surface de coupe et reniflai.
Comment dire… disons que ça sentait le poisson pourri.
Pas au point d'être insoutenable, mais ça sentait le poisson pourri.
Si je bouffais ça, je suis sûr que je gerberais.
Ça me rappelait l'odeur de la limace des marais, l'amagarashi des fossés.
C'est clair qu'avec ça, t'as pas envie de manger. Ian-Ian a craché par terre et s'est barré en courant, c'est dire.
Le lapin de jade a lui aussi léché la coupe, a changé de couleur et s'est mis à bouffer du sable.
Ah ouais, c'était à ce point dégueu.
Je traînai la demi-dépouille du gros mille-pattes jusqu'aux abords du nid des fourmis rouges.
J'évidai la chair avec mes griffes, la roulai en boules, et me mis à fabriquer des boulettes de mille-pattes.
C'était proprement grotesque. J'ai regretté sur le coup de ne pas avoir trouvé un truc un peu plus présentable.
Une odeur de pourri à te faire tourner la tête.
J'avais l'impression que la puanteur me piquait les yeux. Les larmes me sont montées.
Le lapin de jade le prenait super mal lui aussi, mais il a dû se dire que c'était pour Nina, parce qu'il m'a filé un coup de main pour les boulettes.
Il les pétrissait avec ses deux oreilles, alignant les boulettes à une vitesse folle.
Ses oreilles, c'est vraiment des mains habiles. Il produit plus vite que moi.
Mais bon, combien j'en fais, au juste ?
On dit qu'un nid de fourmis compte de quelques dizaines à un million d'individus selon les espèces.
S'il y a dix mille fourmis rouges, j'ai beau me démener comme un dingue, j'ai pas l'impression de pouvoir faire le poids.
La règle veut que plus les fourmis sont fortes, moins elles sont nombreuses par nid, mais on sait pas du tout à quel point le bon sens du monde réel s'applique ici.
D'ailleurs, si force et nombre étaient proportionnels, le nid des fourmis rouges ne pourrait contenir que la reine, sinon c'est incohérent.
Quand j'ai infiltré le nid, une vingtaine m'ont attaqué, non ?
Y en avait plus de trente sur le gros mille-pattes.
Ça fait fifty visibles au total.
Mais au début, seulement deux éclaireurs sont venus… du coup, peut-être que fifty, c'est leur effectif total ?
En tout cas, j'aimerais bien que ce soit tout.
Si la reine pondait des fourmis rouges à la chaîne, son corps tiendrait pas le coup.
J'en ai jamais vu hors du nid, donc mille, c'est impossible.
… Enfin, l'optimisme est dangereux, mieux vaut tabler sur une centaine.
Objectif : cent grosses boulettes de mille-pattes.
Ah… j'ai de la chair de mille-pattes coincée sous les griffes…
Merde ! Ça part pas, merde !
Non, mais c'est quoi cette puanteur… Est-ce que ça disparaîtra quand j'évoluerai ?
Ah, tiens, peut-être que le [Clean] du lapin de jade pourrait faire disparaitre ça d'un coup.
Adofu ne semblait pas piger ce qu'on faisait, il nous regardait la bouche ouverte.
« Qu… que faites-vous ? Vous avez l'intention de manger ça ? »
J'avais envie de lui répondre « T'as vu ma gueule ou quoi ? », mais vu la scène, le malentendu était pardonnable.
Lapin de jade, explique-lui.
« Pteuh. »
« Boulettes empoisonnées, fabrication. Aider. »
« Mm, mouais… »
Adofu faisait une tête d'enterrement, mais il a fini par se mettre à l'ouvrage.
Il s'était tout de suite entendu avec Nina, et le lapin de jade le mène par le bout du nez… Putain, ce lapin a un charisme de dingue.
En plus, il s'est fait adopter par le Dragon maléfique.
Objectivement, c'est le plus fort.
C'est pas pour rien qu'il lit dans les pensées comme dans un livre ouvert.
Une heure après le début du boulot, les cent boulettes de mille-pattes étaient enfin prêtes.
Adofu et le lapin de jade avaient les yeux morts.
Moi aussi, sans doute.
Mais on l'a fait. On a fini.
Plus qu'à les faire transporter aux fourmis rouges.
… Ceci dit, ça pue la mort, mais elles vont vraiment bouffer ça, les fourmis ?
L'aspect est à hurler de dégoût.
Lécher un truc pareil, c'est vomir direct.
On a passé tout ce temps à trimballer le gros mille-pattes, à fabriquer les boulettes à trois, et si ça sert à rien, dans la situation actuelle, c'est même pas drôle.
… Hein ?
Attends, fabriquer les boulettes ne suffit pas.
Faut que j'y injecte le poison un par un avec mes [Crocs empoisonnés], sinon ça marche pas…
Des boulettes de mille-pattes qui puent la charogne, façonnées de force dans le corps dur comme fer de la bête.
Honnêtement, la chair était si dure qu'elles ont des formes bien tordues.
Donc… je dois les croquer une par une, toutes ? Ah oui, c'était le plan.
Bien mâcher pour que le poison imprègne la pâte.
Mm, ça a déjà l'air bien toxique comme ça, on dirait que ça irait tout seul sans que je les mâche.
Non, bouffer ça, c'est la souffrance assurée. Pas la peine que je goûte.
… Et si j'en testais une ?
Si je choppe un état anormal, les autres n'auront pas besoin d'être mâchées.
Je fermai les yeux, me pinçai le nez de la main droite.
De la gauche, j'attrapai une boulette et la fourrai dans ma gueule.
« Pteu, pfeuh !? »
« Qu… qu'est-ce qu'il y a !? Pourquoi !? »
Y a des moments où un mec doit faire ce qu'il faut faire, lapin de jade.
Le goût de la boulette de mille-pattes, pour faire court : le summum de l'horreur.
J'avais le nez bouché, mais c'est pire : l'arôme particulier de pourriture n'avait pas d'échappatoire et a violé ma bouche.
C'est l'impression que j'ai eue.
En y repensant, depuis que je suis devenu dragon, j'ai bouffé plein de trucs.
Mais là, sans conteste, c'était l'amertume la plus dégueulasse de toutes.
Le truc bizarre parmi les trucs bizarres, le roi des trucs bizarres.
Une astringence mystérieuse, j'ai senti ma langue se rétracter.
C'est sûr, y a du poison, c'est évident.
Un truc remontait du fond de mon estomac.
Je me claquai la main sur la bouche, je résistai désespérément.
J'ai envie de tout recracher.
Non, si je l'avale pas, je saurai pas si c'est toxique.
Je l'avalai d'un trait et checkai mon statut.
[Ilusia] [Espèce : Dragon fléau] [État : normal] [Nv : 57/75] [PV : 365/365] [PM : 256/256]
État parfaitement normal.
Bon ben, faut bien les [Crocs empoisonnés], hein, c'est ça.
Je mis mon cerveau en veille et me mis à croquer les boulettes une par une.
Vers la dixième, j'ai failli craquer.
Vers la vingtaine, j'ai eu l'impression qu'après un tour complet, ça devenait bon.
Vers la trentaine, j'ai réalisé que c'était une illusion.
[La compétence ordinaire [Crocs empoisonnés] est passée du Nv 3 au Nv 4.]
Vers la quarantième, j'ai cru toucher l'illumination.
Vers la cinquantième, ma conscience a failli partir en vrille.
Vers la soixantaine, j'ai cru voir l'au-delà.
[La compétence de titre [Sacré cran] est passée du Nv 2 au Nv 3.]
Vers la soixantedixième, le mot "coucher sur la cendre et goûter le fiel" m'est revenu bizarrement.
Vers la huitantième, j'ai plus senti le goût.
Vers la quatre-vingt-dixième, c'était devenu une putain d'habitude.
L'instant où j'ai fini de tout croquer, des larmes ont coulé de mes yeux.
[La compétence ordinaire [Crocs empoisonnés] est passée du Nv 4 au Nv 5.]
[La compétence de titre [Sacré cran] est passée du Nv 3 au Nv 4.]
C'est bon… j'ai fait le taf, moi.
Plus qu'à… les faire transporter au nid des fourmis rouges…