« Houu… »
Bien qu'elle ne fasse pas partie des rebelles, un certain temps s'est écoulé depuis qu'elle est devenue une collaboratrice.
Grâce à toutes ces activités, les membres des rebelles ont fini par me reconnaître. Quand je marche, on me salue, et particulièrement ceux dont j'ai sauvé la vie me traitent de manière un peu trop emphatique à chaque fois, ce qui me met mal à l'aise.
« Hé, ce n'est pas l'ange ? Tu as déjà fini ton travail ? »
« Je n'aime pas trop qu'on m'appelle comme ça… »
Il n'y a pas de malice, mais on se moque de moi, donc c'est un peu délicat.
Quand je manifeste mon mécontentement, l'autre rit en s'excusant et me tend un biscuit.
J'ai encore du stock du gâteau de Satsuki-san, mais les friandises restent des denrées rares. Pour la farine, il y a Aoba-san, mais le beurre est difficile à se procurer, donc en faire moi-même est compliqué.
« … Mmm, c'est pas grave. Je pardonne. »
« T'as l'air drôlement facile… »
« Je ne suis pas facile, c'est pour les partager avec des amis. Et arrêtez de m'appeler ange, s'il vous plaît. »
Après avoir posé cette condition, je pars en tenant le biscuit reçu.
La quantité n'est pas grande, mais je vais le manger avec Kuzuha-chan.
« … Finalement, j'aime bien ce genre de choses, plus qu'avant. »
À l'époque de Kune, honnêtement, tant que le goût était correct, ça me suffisait.
La seule chose que j'aimais vraiment, c'était cette boisson bizarre au goût chimique, mais c'était parce que son goût était intéressant, pas parce qu'elle était sucrée.
C'est peut-être l'effet d'être devenu une fille, mais j'ai l'impression d'être devenu bien plus gourmand qu'avant. Je vais savourer le gâteau de Satsuki-san.
« Kuzuha-chan a dit qu'elle aidait à porter des charges aujourd'hui, si je me souviens bien. »
Les divisions consomment de la magie et c'est aussi un travail physique, donc elle doit être fatiguée.
De mon côté, j'ai fini ce que j'avais à faire, alors je vais grignoter avec elle et faire une sieste.
En me promenant tranquillement dans la base, on m'interpelle encore plusieurs fois. On ne m'arrête pas, mais le fait qu'on m'appelle ainsi me met un peu mal à l'aise.
J'essaie de me faufiler hors de vue, en slaloment entre les interstices des entrepôts.
« Hya ! »
« Wouah ! »
Au moment où j'arrivais au coin, j'ai percuté quelqu'un.
« Itai… »
« Euh, désolé. Ça va… ah, Chrome-chan. »
« Vaaaaampiiiiire !? »
La personne que j'ai heurtée, c'est un visage connu.
Une adversaire que j'ai déjà affrontée, Chrome-chan.
Apparemment, elle exerce comme mercenaire illégale, et pour diverses raisons, elle s'est réfugiée chez les rebelles.
Je n'ai pas pu demander ce que « diverses raisons » voulait dire. Ginka-san n'a pas donné plus de détails, et quand j'essaie de parler à Chrome-chan elle-même, elle s'enfuit toujours.
« Ah… ça… »
« Hein ? Ah. »
Ce que Chrome-chan désigne, c'est le sac que je tenais.
En l'ouvrant, le biscuit reçu est splendidement cassé. Il a dû s'écraser à l'impact.
« Ah… Ne vous en faites pas. C'est de ma faute. »
« … Uu. »
« Plus que ça, Chrome-chan, vous n'êtes pas blessée ? On a entendu un bruit assez sourd, enfin, comme on est toutes les deux plates, y'avait pas d'amortisseur. »
« Pourquoi elle s'insulte elle-même en m'insultant !? »
Non, mais nous deux, on a pas de poitrine.
À l'impact, ce n'était pas un « pouf » mais un « gon ».
Puisqu'on est toutes les deux plates, c'est normal que les dégâts soient importants. Y'a des gens comme Satsuki-san qui ont une grosse poitrine, le monde est vraiment injuste.
« … Ça, c'est un gâteau ? »
« C'est un biscuit reçu tout à l'heure. Je comptais le manger plus tard avec une amie… mais bon, même cassé, ça se mange. »
Il y aura juste un peu de miettes, c'est dans la tolérance.
« Bon, ben, Chrome-chan. Bonne chance pour le travail. »
Avec Chrome-chan, ce n'est pas une bagarre, mais il y a eu un petit accrochage avant.
Lors de cet incident, j'ai blessé sa fierté, donc elle doit me détester.
En fait, quand on s'est revus, l'atmosphère était menaçante, et même maintenant, on ne parle pas quand on se croise, pis encore, elle me fusille parfois du regard.
Ça a l'air de dire « approche pas », donc de mon côté non plus, je n'allais pas vers elle activement.
Pas la peine de m'accrocher à quelqu'un qui n'en veut pas, alors je vais me retirer honnêtement.
« A, attends ! »
« … Il y a un problème ? »
Je ne m'attendais pas à être retenu, alors j'ai été surpris.
Probablement que mes yeux sont ronds de surprise en ce moment même.
Elle me retient par le poignet, m'empêchant de partir. Situation inverse de la dernière fois, je me demande quoi faire, et…
« Euh, quoi ? »
« … Viens. »
« Hein ? »
« C'est bon ! Viens, je te dis ! »
« Wawa ! »
Tirée de force, je suis Chrome-chan en faillant tomber. Plus exactement, je me fais traîner.
Chrome-chan qui essaie de m'emmener quelque part a le cou et les oreilles rouges vifs pour une raison quelconque, et a l'air mal à l'aise.
« Euh, Chrome-chan. Vous avez de la fièvre… »
« J'en ai pas ! Bon, suis-moi, je te dis ! Je vais te buter ! »
« Euh, j'ai pas envie de me faire tuer, donc j'obéis docilement. »
De face, peut-être pas, mais si elle décide vraiment de tuer, elle pourrait bien m'égorger dans mon sommeil, alors j'ai acquiescé docilement.
Le fait qu'elle ne l'ait pas fait jusqu'ici veut dire que si elle me déteste, elle n'en a pas pour autant d'intentions meurtrières. Ou alors elle se force à accepter pour la cause des rebelles.
Je veux éviter de me faire encore plus détester, alors je vais suivre sans dire de bêtises.
« Ici, on y va. »
« … La cuisine ? »
L'endroit où elle m'a menée, c'est la cuisine où les rebelles préparent les repas.
Comme il est passé midi, le nettoyage du déjeuner semble fini, et il n'y a personne dans la cuisine.
« Bon sang… Attends un peu. »
En fronçant les sourcils d'un air mécontent, Chrome-chan enfile un tablier.
N'importe qui verrait que c'est la tenue pour cuisiner. Chrome-chan prépare rapidement ingrédients et ustensiles.
« Chrome-chan… Vous savez faire des gâteaux ? »
« … C'est quoi le problème. Les gâteaux, c'est impossible, mais les biscuits, je sais faire. »
« Pas « problème »… C'est juste inattendu… vu comme vous avez l'air fainéante… »
« Tu cherches la bagarre !? »
Non, juste basé sur l'apparence.
On dirait pas celle qui se présentait avec un air suffisant quand on s'est rencontrées. Une fois en tablier, ça fait encore plus vie quotidienne.
« Bon sang ! Vraiment ! Toi, tu… ! »
Chrome-chan bougonne en colère, mais prépare la pâte à biscuits avec dextérité.
La farine risque de voler, mais ses mains sont assez soigneuses. Peut-être qu'elle est étonnamment ménagère.
« … Bon. Maintenant, on laisse reposer la pâte, et après on fait les formes. »
Une fois la pâte posée, Chrome-chan range illico les ustensiles devenus inutiles.
L'ambiance est effrayante, donc je ne peux pas aider, je me contente de regarder.
« Fuu… Petite pause. »
« Merci pour le travail, Chrome-chan. »
« … C'est quand même triste de manger des biscuits cassés avec des amis. Moi aussi j'avais pas regardé devant moi. »
« Vous êtes étonnamment sérieuse… »
« Tu cherches vraiment la bagarre depuis tout à l'heure !? »
« Non, pas dans ce sens. Je veux dire, avant, je ne voyais pas ça chez vous. »
« … Normal. On s'est entretuées. »
Pour moi, j'ai juste stoppé un truc embêtant, mais pour Chrome-chan, c'était un vrai combat.
« … C'est difficile de parler à quelqu'un qu'on a failli tuer ? »
« Pas du tout. Dans le métier de mercenaire, c'est banal. »
« Euh… alors, vous m'en voulez purement pour ce qui s'est passé quand on s'est revues ? »
« C'est, c'est év… évident ! »
Pour une raison quelconque, sa voix chevrote, mais c'est juste qu'elle est vraiment en colère.
Chrome-chan devient toute rouge, a l'air de vouloir taper du pied, et me fusille du regard.
« Le « Chrome du Vent Maudit », dans le milieu, mon nom est connu ! Moi, une pointure comme moi, me faire battre aussi facilement… qui plus est en vitesse, c'est une humiliation, évidemment ! »
« Euh, go, gomen nasai. »
« T'excuse pas ! Ça me fait encore plus misérable ! »
C'est du « kire-gei » ou je sais pas, mais elle est tout le temps en colère, elle ne fatigue pas ?
Si je le souligne, elle va encore plus s'énerver, alors je ferais mieux de me taire.
« … Moi, je suis orpheline. »
« Ah, vraiment ? »
« Ouais. Dans ce monde, c'est rien d'exceptionnel, mais… »
Sa colère est-elle retombée ? D'un air un peu plus calme, Chrome-chan commence à parler.
Si je m'endormais maintenant, elle serait furax à un niveau inimaginable, alors j'écoute docilement.
« Un orphelin, pour survivre, n'a que trois choix : vendre son corps, voler les autres, ou se faire accepter par quelqu'un… Alors j'ai choisi de voler. »
« Et ça vous a menée au métier de mercenaire ? »
« … C'est ça. Mais comme tu vois, mon corps est petit, en force je gagnais pas contre les hommes, ni même contre les autres femmes. »
« … Je vois. C'est pour ça que vous avez misé sur la vitesse. »
Pour son petit gabarit, c'était le chemin qu'elle était obligée de choisir.
« Exact. Donc, toi qui as retourné ça si facilement… je pouvais pas te pardonner… »
« C'est… »
« T'excuse pas. Ça fait misérable, je te dis. Et maintenant… c'est un peu différent. »
« Ah, bon ? »
Quand je marque ma perplexité, Chrome-chan me regarde avec une expression inattendue de franchise.
La lueur dans ses yeux ambrés n'a plus la férocité bestiale de notre première rencontre, elle a même l'air de s'amuser.
« T'as vu toi aussi. La puissance de « l'Obsidienne ». Avec une force comme ça, la vitesse seule suffit plus pour percer. »
« … Effectivement, c'était impressionnant. L'armure aussi, mais la maîtrise de Ginka-san aussi. »
« Voilà. Tu m'as poursuivi jusqu'à l'Empire, j'ai rencontré Ginka… La vitesse reste ce qu'il y a de plus important pour moi, mais j'ai arrêté de m'y accrocher aveuglément. »
Ses paroles franches ne semblent pas mentir.
Chrome-chan est venue à l'Empire en me poursuivant. Trompée par Oswald-kun, le gardien de la forêt.
Comme moi, j'ai appris plein de choses au long voyage, Chrome-chan a dû en vivre plein à l'Empire. Ce qu'elle vient de me dire, c'en est un bout.
« Mais quand même… je t'en veux, hein ? C'est pour ça que j'ai cherché la bagarre en te retrouvant. »
« Euh… go, gomen nasai… »
« J'te dis d'arrêter de t'excuser ! À la place, c'est toi, qu'est-ce qui t'est arrivé ? »
« Moi ? »
« La pâte doit reposer, j'ai le temps. Donc raconte. Entre-temps, t'as gagné des compagnons, t'as même embarqué la sainte chevalière aux yeux dissemblables, t'as dû faire un voyage vachement intéressant, non ? »
« Euh, ouais… Bon, déjà, le fait que je sois allée à l'Empire, c'était un mensonge, en vrai j'étais à la République. »
« … En fait, depuis un moment, j'avais vaguement remarqué que j'étais bernée. »
En d'autres termes, elle y a cru jusqu'à il y a peu.
Une nouvelle facette d'elle découverte. Inclusivement le fait qu'elle soit étonnamment ménagère. Je me suis dit qu'on passait un moment un peu sympa.