Liu Yueyao marchait en tête, Chou Chou dans les bras, suivie des jumeaux et, tout au bout, de Dongxiao qui faisait triste mine.
'Comment allons-nous expliquer à Madame, tout à l'heure, que c'est vraiment la petite Demoiselle qui a pleuré pour qu'on la sorte jouer ?'
Chou Chou ne se doutait pas qu'elle attirait des ennuis à sa chère tante Dongxiao, et continuait de fredonner un petit air dans sa tête.
'La la la, Chou Chou veut voir le Troisième Oncle ~ Mon bon Troisième Oncle, il ne sort jamais ~ Il va au terrain d'entraînement et il se fait houspiller !'
Les jumeaux avaient le masque de la douleur collé au visage. Qui aurait cru que leur si adorable petite sœur chanterait aussi, aussi horriblement faux ?
'Tu ne pourrais pas arrêter de chanter ? J'ai les oreilles en miettes !'
Mais Chou Chou n'en avait aucune idée et suivait joyeusement la Troisième Tante jusqu'au terrain d'entraînement aux arts martiaux.
Su Wenqi, lui, eut un instant le sentiment qu'il allait mourir là, ce jour-là.
Il haletait, le front perlé de sueur.
« Grand Frère, tu es vraiment sans pitié ! »
Su Junyao resta sévère et impitoyable.
« Il reste encore le temps d'un bâton d'encens. »
Su Wenqi : « ... »
« Grand Frère, achève-moi tout de suite ! »
Son cadet restait tout de même de la famille : Su Junyao n'avait pas réellement envie de l'entraîner jusqu'à la mort.
« Tu peux te reposer un moment. »
Su Wenqi se plia en deux, les mains sur les genoux, pour se détendre et retrouver son souffle au plus vite.
Il ne put s'empêcher de désigner l'homme assis à l'écart, qui sirotait son thé bien tranquillement.
« Et pourquoi le Deuxième Frère est-il là, lui ? »
Su Changxu reposa sa tasse, l'air doux et distingué : rien ne laissait deviner qu'il était en réalité un débauché sans cœur.
« Troisième Frère, en tant qu'aîné, comment pourrais-je ne pas me soucier de toi ? Ne t'inquiète pas, ton frère a du temps libre en ce moment et viendra tous les jours te voir... non, prendre soin de toi. »
Su Wenqi serra les dents.
« Hypocrite ! »
'Je comprends enfin pourquoi il n'a pas de femme : il jette des pierres sur celui qui est tombé au fond du puits !'
Su Wenqi n'avait ni grands idéaux ni grandes ambitions ; il voulait seulement être un jeune maître ordinaire et oisif, cultiver des fleurs, nourrir ses poissons et passer ses journées auprès de Madame.
Il ne s'attendait pas à ce que ces deux aînés le tourmentent à ce point. Quelle horreur !
Il s'apprêtait même à jouer les effrontés et à tout arrêter lorsqu'il aperçut soudain une silhouette familière qui venait vers lui : il redressa aussitôt le dos.
À le voir si vaillant, si différent de son allure abattue et décadente de tout à l'heure, Su Junyao craignit de l'avoir trop poussé. Était-ce le dernier sursaut de la flamme ?
« Troisième Frère, si tu ne tiens plus, assieds-toi et repose-toi. »
Su Changxu se poussa vivement pour lui faire de la place.
« Troisième Frère, assieds-toi. »
'Ce petit ancêtre, qu'il s'assoie vite. C'est vraiment effrayant à regarder !'
Su Wenqi interrompit avec vertu ses deux frères qui tentaient de le dissuader.
« Je ne m'assiérai pas ! »
Les deux autres se regardèrent : ils n'avaient pas vu le Troisième Frère aussi crâne depuis bien longtemps.
« Troisième Frère, si tu ne veux pas t'entraîner, reposons-nous un moment, ne t'agite pas comme ça. »
Ils craignaient vraiment qu'il ne finisse par se tuer sans le faire exprès.
Su Wenqi : « Je m'entraîne ! »
« Un homme digne de ce nom doit avoir une bonne constitution. Mes deux grands frères, ne me retenez pas : aujourd'hui, je tiendrai une heure entière, c'est certain ! »
Les deux autres n'en revenaient pas. C'était bien lui qui voulait jouer les effrontés un instant plus tôt : d'où lui venait cette ardeur ?
'Le Troisième Oncle est formidable, le Troisième Oncle a du courage !'
'Troisième Tante, regarde le Troisième Oncle, il est trop beau comme ça ! Décidément, un homme sérieux, c'est ce qu'il y a de plus séduisant !'
Chou Chou l'acclamait comme une petite groupie. Liu Yueyao ignorait ce qu'elle disait dans son cœur, mais elle était heureuse de la voir si joyeuse.
« Alors, Chou Chou est contente de voir bientôt son Troisième Oncle ? »
'Chou Chou aime le Troisième Oncle.'
La petite frimousse de Chou Chou était toute rose : elle aimait vraiment beaucoup le Troisième Oncle et la Troisième Tante.
L'un est d'une douceur extrême, l'autre a un caractère bien franc, et tous deux sont adorables avec Chou Chou.
Les enfants sont en réalité très sensibles aux émotions des autres. L'affection du couple de la Troisième Branche pour elle saute aux yeux, aussi souhaite-t-elle qu'il leur arrive de meilleures choses.
Alors elle sauvera sans faute le meilleur des Troisièmes Oncles et la meilleure des Troisièmes Tantes !
Su Junyao entendit les acclamations de Chou Chou et tourna la tête. En voyant clairement qui la portait, il comprit d'un coup pourquoi ce gamin s'était soudain redressé.
Su Changxu remarqua l'air excédé de son Grand Frère, jeta vite un regard de ce côté et comprit aussitôt.
◈◈◈
« Tiens, voilà la Troisième belle-sœur. »
Liu Yueyao : « Grand Frère, Deuxième Frère. »
Su Wenqi releva la tête, coula un regard vers Liu Yueyao et éleva la voix à dessein.
« Voilà, mes deux grands frères, ne m'arrêtez vraiment plus : je ne suis pas un jeune maître faible et bon à rien ! »
Le plus gênant fut que personne n'y prêta la moindre attention.
'Hé, regardez-le, tout de même !'
Chou Chou l'acclama : 'Troisième Oncle, continue, Chou Chou te regarde !'
Su Junyao fit un geste de la main pour l'inviter à poursuivre. 'Au travail !'
Liu Yueyao savait bien ce que son mari avait en tête : il voulait simplement attirer son attention. Mais si le Grand Frère s'y prenait ainsi tout à coup, il devait avoir ses raisons.
Aussi Liu Yueyao approuvait-elle tout à fait sa manière de faire.
Et, sans qu'elle sût pourquoi, il lui semblait ces derniers temps avoir des hallucinations auditives : quand il n'y avait personne autour d'elle, elle entendait toujours une petite voix de fillette, faible et ténue, résonner à ses oreilles.
Elle ne cessait de se répéter que si elle ne parvenait pas à rendre la santé à son mari, les conséquences seraient inimaginables.
Or les seules petites filles qu'elle pût côtoyer étaient Que'er, adoptée par la Deuxième belle-sœur, et Chou Chou.
L'une a une petite voix de lait qui ne ressemble pas du tout à cela, et l'autre ne sait pas encore parler.
Ces allers-retours la rendaient folle.
« Entraîne-toi, tu devrais bouger un peu, toi aussi. »
Elle n'arrivait vraiment pas à comprendre comment son corps pouvait s'affaiblir de jour en jour alors qu'on le nourrissait avec tant de soin.
Su Wenqi fit triste mine, mais dut se donner l'air vaillant.
'Qui écoute sa femme fait fortune !'
'Su Wenqi, debout !'
Ce que Su Wenqi appelait de l'entraînement n'était en réalité que de la marche rapide. Il n'avait fait que quelques tours et la sueur ne séchait déjà plus sur son front. Il jeta un regard sombre à Liu Yueyao, dont toute l'attention allait à Chou Chou.
Au bout d'une heure pleine, Su Wenqi se planta devant Liu Yueyao. Il savait que Madame aimait les enfants ; malheureusement, son corps était faible et il était condamné à n'avoir pas de descendance, ce qui retombait sur elle et l'empêchait d'être mère.
« Si tu aimes Chou Chou, va la voir souvent. » Su Wenqi s'approcha de Liu Yueyao. « Et si tu l'aimes vraiment beaucoup, nous la ramènerons chez nous en cachette. »
Su Junyao : 'Je vous entends, moi !'
Chou Chou : 'Youpi !'
Liu Yueyao fut enchantée de ces paroles. De toute façon, elle aimait tout ce qui touchait à Chou Chou.
Su Wenqi devait boire chaque jour sa décoction fortifiante, et il était déjà bien tard : la servante apporta le remède jusqu'au terrain d'entraînement.
« Troisième Maître, il est l'heure de prendre votre remède. »
Su Wenqi en buvait depuis tant d'années qu'il gardait un visage impassible malgré l'odeur répugnante ; seule Chou Chou s'y opposait de toutes ses forces.
'Ne le bois pas ! Troisième Oncle, ne le bois pas !'
'C'est une chose qui pue, Troisième Oncle, ne le bois pas !'
Le bol était déjà porté à ses lèvres, et pourtant Su Wenqi suspendit son geste.
Il se crut devenu fou : il venait d'entendre Chou Chou, trois mois à peine, l'appeler Troisième Oncle et lui dire de ne pas boire son remède fortifiant, là, devant lui.
Avant qu'il eût pu réagir, Su Junyao avait déjà bondi et fait sauter le bol de sa main.
« Grand Frère ? »
Qu'est-ce que...
Su Junyao contemplait les débris devant lui, le visage glacé. Devant ce revirement, Su Changxu se leva prestement et s'accroupit près du dépôt de remède.
Il en préleva un peu et le porta à ses narines : une odeur étrange s'engouffra dans son nez.
« C'est de l'Herbe d'Égarement ! »