Félix parvint aisément à élucider la situation, car la vérité gisait déjà sous ses yeux.
S’il ne voyait pas l’embuscade cachée derrière la proposition du Grand Ancien, il lui serait plus sage de se livrer de lui-même à l’Organisation.
« Vous me flattez beaucoup trop, vieux Sage. » Félix se leva brusquement en redressant sa cravate.
Il esquisssa un sourire poli en observant l’attente claire qui se peignait sur les visages des Hilton et des autres convives.
Pourtant, tandis que les autres s’attendaient à un toast, les Hilton guettaient simplement qu’il avale le verre empoisonné !
Sans daigner les taquiner ni se lancer dans des plaisanteries du genre, il souleva lentement son verre et déclara : « Je n’ai pas préparé de discours pour l’instant, mais il serait malpoli de porter simplement un toast vide. »
Ses yeux s’attachèrent intensément à ceux d’Adam, du Grand Ancien et du reste de la famille Hilton. « Ainsi, je le jure ici et maintenant : peu importe les obstacles, je resterai toujours du côté de la planète Terre. »
Avant que les Hilton ne songent à relever quoi que ce soit de suspect dans ses propos, Félix ajouta : « Peu importe le nombre d’offres provenant d’autres planètes, je demeurerai toujours un Terrien et affronterai les intrus en tant que Terrien ! Santé ! »
À peine eut-il achevé ce bref discours qu’il vida deux grandes lampées de son verre sous les regards ravis et triomphants des Hilton.
« P*tain, c’est incroyablement bon ! » Les yeux de Félix brillèrent de joie tandis qu’il continuait à vider chaque dernière goutte.
« Santé ! »
En voyant Félix faire de même, les autres levèrent leur propre verre et burent, les uns avec d’amples lamées comme lui, les autres avec de discrètes et élégantes gorgées.
L’essentiel était que chacun eût absorbi le contenu des bouteilles empoisonnées !
« Noir ! C’est parti. Tenez-vous-en strictement au plan. » Le Grand Ancien expédia un message tout en portant gaiement un toast aux autres sages. Chacun des membres fit également tintinabuler son verre et buta une petite gorgée de vin.
Ils n’avaient aucune intention de surveiller l’opération, puisqu’ils devaient eux-mêmes être empoisonnés comme tout le monde afin d’éviter toute suspicion.
Ce qui signifiait que tous seraient hors jeu pendant vingt-quatre heures sans la moindre idée quant au succès ou à l’échec de l’entreprise !
Bientôt, tous les convives posèrent leur verre sur la table et se mirent à discuter ou à savourer leurs plats.
« M*rde, quelle sorte de poison ont-ils utilisé ? C’est divin ! » Les yeux de Félix s’embuaient presque face au délice du steak.
« Je manquais vraiment de sensations quand je n’assaisonnais pas ma nourriture avec des toxines pareilles. »
Hélas, le plaisir de Félix prit fin lorsqu’il remarqua qu’Olivia et les autres proches de lui commençaient à réagir étrangement.
Tous se mirent à secouer la tête tout en essayant de garder les yeux grand ouverts. Hélas, quel que fût leur effort, une vague d’épuisement les submergea comme s’ils n’avaient pas dormi depuis des jours.
« Pourquoi ai-je autant sommeil… »
Crac !
En un clin d’œil, Robert fut le premier à lâcher prise, son visage s’enfonçant directement dans le steak. Un par un, Noah et les autres le suivirent.
Félix soupira de soulagement en constatant qu’ils somnolaient. Il balaya rapidement la salle du regard et découvrit que tous avaient enfoui leur visage sur la table, y restant immobiles.
Tandis que serveurs, domestiques et gardes observaient ce spectacle horrifiant, le cœur sur la main, Félix se contenta de jeter un coup d’œil vers les Hilton et tomba sur Adam, qui le fixait pour la première fois avec froideur !
« Comme prévu, le fruit ne tombe jamais loin de l’arbre. » Un rictus méprisant étira intérieurement Félix tandis qu’il bâillait, le visage las. Bientôt, il ferma les paupières et laissa reposer sa tête contre son assiette !
À peine eut-il fait cela qu’un message de la Reine s’afficha : « Monsieur Félix, vous êtes inscrit comme contact d’urgence pour Olivia et Robert. Par conséquent, il m’est demandé de vous informer que tous deux ont perdu conscience à cette adresse XXXX. » Elle ajouta : « En raison des règles qui m’opposent, je ne puis vous révéler la cause de leur état. »
Apprenant cela, Félix resta sans voix. Non pas à cause des mots de la Reine, qu’il savait parfaitement autorisés à activer le protocole d’urgence pour solliciter de l’aide.
Mais parce qu’il n’avait reçu que deux appels à l’aide sur onze ! Ni son équipe ni le reste des sages ne lui avaient envoyé de requête !
« Suis-je vraiment si peu fiable ? »
« AAAARGH ! »… « P’TAIN !! IL Y A EU UN EMPOISONNEMENT DE MASSE ! »… « QUELQU’UN APPELLE LA POLICE !!! »…
Alors que Félix s’interrogeait sur sa propre intégrité, le chaos s’était emparé du hall. Les domestiques poussaient des cris terrifiés, tandis que les gardes tâtonnaient frénétiquement les pouls des convives, le visage blême.
Bien qu’ils aient constaté que nul n’était blessé, ils restaient nerveux et inquiets face aux événements à venir.
Papapapapaaa !!
Des détonations envahirent soudain le hall de l’extérieur, contraignant les gardes à dégainer leurs armes et à prendre position devant l’entrée vitrée.
Bientôt, leurs yeux s’agrandirent sous le choc en voyant une fourgonnette noire foncer droit sur eux tout en tirant sur les quatre porteurs de lignée qui gardaient l’entrée précédemment.
« OÙ EST LE MONDE ?! » lança un garde dans son combiné radio à la vue de la scène, n’ayant aperçu aucun renfort du jardin.
Hélas, la réponse reçue glaça son sang : « Ils sont déjà mis hors d’état de nuire. Si vous ne voulez pas finir pareil, rangez-vous de notre chemin. »
Crieriiik !!
Avant même que le garde ait le temps de répondre, la camionnette dériva violemment et s’immobilisa de biais, face à l’entrée.
Puis, une portière arrière s’ouvrit de l’intérieur, dévoilant cinq membres de ce groupe mercenaire.
Ils brandissaient des pistolets argentés teintés de bleu, semblables aux lasers des films de science-fiction.
Hélas, ce n’était pas un simple effet visuel : il s’agissait bien de Lasers !
Ces quatre pauvres porteurs de lignée furent les premiers au monde à goûter un infime échantillon des armes extraterrestres !!
Pew ! Pew ! Pew ! Pew...
Quatre faisceaux laser suffirent à ouvrir un trou dans la poitrine de ces porteurs de lignée !
« Qu’est-ce que le diable peut bien être ça ? » Les gardes dissimulés derrière eux tremblaient de peur tout en braquant leurs revolvers sur les attaquants.
Constatant que les assaillants visaient désormais leur groupe, les gardes se couvrirent derrière un mur et firent feu avec leurs pistolets.
Pow ! Pow ! Pow !
Malheureusement pour eux, les agresseurs foncèrent simplement à travers la fusillade, indifférents aux impacts.
Certaines balles atteignirent effectivement leur cible, mais leurs tenues arrêtèrent miraculeusement les projectiles sans provoquer de recul sur leurs corps !
Ils continuèrent d’avancer sans entrave, effrayant au possible les gardes qui osaient jeter un œil par-dessus leur abri.
Rapidement, ils gagnèrent l’entrée et éliminèrent les gardes approchants grâce à leurs lasers.
Ils comptaient peu sur les armes à feu, ayant été prévenus que le gouverneur avait distribué des potions durcissant la peau à ses sentinelles. Ce qui signifiait qu’elles étaient momentanément invulnérables aux balles.
« Tenez-vous en au plan, neutralisez la cible et partez. » Red expédia un message tout en filant à toute vitesse vers la table de la famille Maxwell.
Entendant ces ordres, ses coéquipiers cessèrent de tirer sur les gardes, laissèrent l’un d’eux assurer la couverture et s’employèrent à l’aider à soulever Félix.
Boum !
« P’tain ! Il pèse lourd ! » s’exclama l’un d’eux après avoir laissé choir Félix au sol, incapable de l’extraire de sa chaise.
« Excusez-moi, salopard ! » Félix pouvait bouillir intérieurement, mais il restait aussi immobile qu’un rocher à l’extérieur.
Il relâcha complètement son corps, comme pris d’un véritable sommeil.
« Ensemble ! » Un comparse saisit les jambes de Félix tandis qu’un autre attrapa ses bras. Puis, ils le soulevèrent et se dirigèrent vers la camionnette en faisant des petits pas rapides.
Pew ! Pew !...
Les autres continuèrent de ne tirer que sur les gardes, s’efforçant de ne blesser aucun convive. Ils avaient reçu l’ordre strict de ne récupérer que Félix.
Boum !
Une fois arrivés près de la camionnette, le chauffeur alla à l’arrière pour les aider à hisser Félix à l’intérieur. Au moment où son corps toucha le plancher du véhicule, celui-ci s’enfonça légèrement.
« Allez ! Allez ! Allez ! Allez ! » Le chauffeur regagna son siège tout en faisant signe aux deux derniers membres de hâter le pas pour entrer.
À peine eurent-ils rejoint l’intérieur que le conducteur appuya sur l’accélérateur, quittant le manoir sous les tirs des gardes survivants.
« M*rdee !! » Un garde écrasa ses poings contre le mur, furieux et anxieux face aux conséquences qui l’attendaient pour faute professionnelle.
Bien qu’il se félicitât qu’aucun blessé ne fût signalé lors du braquage, il restait terrifié à l’idée de la réaction du gouverneur en apprenant que le capitaine de l’équipe terrienne venait d’enlever sous son propre toit !
« Quelqu’un prévient la police, le FBI, la CIA, la Sécurité intérieure et la Défense nationale. Tout le monde est requis pour cette opération ! » Le garde pointa du doigt les convives et enchaîna avec son second ordre : « Appelez l’hôpital et expliquez-leur la situation des invités. On dirait qu’ils dorment, mais nous ignorons totalement quel poison ils ont ingéré ainsi que ses effets complets. »
Tout le monde se mit à courir dans tous les sens tel un poulet sans tête.
Les femmes de chambre et les serviteurs prirent soin des convives en les déposant doucement par terre et en vérifiaient leur état.
Pendant ce temps, les gardes maintenaient plusieurs communications téléphoniques avec les agences citées pour les mettre au courant de cette opération inattendue et effrontée. Bien que ces dernières eussent reçu le même message d’urgence émanant de la Reine, elles ne disposaient que de l’adresse.
Et les détails ? Comme elle l’avait indiqué, les règles de l’Alliance des Jeux de Suprématie l’interdisaient formellement d’intervenir dans ce type d’affaires.
En un rien de temps, la nouvelle parvint à la Maison-Blanche puis au Conseil. Leur réaction fut à peu près identique. Une colère glaciale, absolue, envers les ravisseurs !
Ils ignoraient qui était responsable d’une démonstration aussi évidente de manque de respect et de mépris envers l’existence même du Conseil, mais ils comptaient mobiliser toutes les ressources nécessaires pour les identifier !
L’intégrité du Conseil était en jeu ici !
Cependant, dès que les autorités tentèrent de suivre le point rouge indiquant le bracelet de Félix, celui-ci disparut de leurs hologrammes !
Ils comprirent ce qu’il se passait et n’auraient jamais pensé que les ravisseurs agiraient aussi rapidement !
...
Pendant ce temps, à bord de la camionnette, Félix écoutait les conversations des ravisseurs.
Il ne put s’empêcher de ressentir une impression de déjà-vu, sa situation étant exactement la même que dans sa vie antérieure. Enlevé dans une camionnette pendant qu’on lui avait donné des somnifères. Pour ensuite être heureusement secouru par une force opérationnelle gouvernementale.
Toutefois, il doutait que les agences puissent même le localiser, puisque son bracelet argenté venait justement de fondre sous un faisceau laser !
Il s’y attendait : c’était une connaissance commune qu’il fallait toujours viser le bracelet dans ce genre de situation.
Dans la RVU, peu importait que le Bracelet AP soit détruit ou non, car il ne s’agissait que d’un avatar virtuel et ils restaient connectés à la Reine même sans le posséder physiquement.
Mais la donne changeait radicalement dans le monde réel : dès qu’un bracelet était brisé, la connexion avec la Reine était coupée et toutes ses fonctionnalités disparaissaient.
C’est pourquoi même le bracelet le plus économique était fabriqué dans un matériau solide offrant une bonne résistance aux éléments et aux dommages physiques.
Sinon, la majorité des débutants inscrits à la Compétition Mondiale auraient perdu leur équipement durant les combats.
Pourtant, il n’était pas totalement indestructible. Un faisceau laser suffisait donc à le fondre au poignet de Félix.
Mais Félix n’était nullement tracassé par cette perte, sachant que sa Carte Spatiale était en sécurité dans l’autre bracelet noir et que ses données reposaient dans le cloud.
La seule raison pour laquelle il refusait de porter le Bracelet de onzième génération, malgré sa résistance à la destruction, était qu’il savait qu’ils pourraient toujours trancher son poignet. Dans ce cas, son corps réagirait à la douleur et révélerait qu’il faisait semblant.
Ce qui ne le gênait guère, car il aurait pu aisément soutirer les informations concernant leur point d’extraction.
Mais Félix était trop paresseux pour laisser passer l’opportunité d’un transport gratuit jusqu’à ce point.
Ainsi, il conserva les paupières closes et attendit patiemment le moment propice pour corriger l’une de ses erreurs, issues de sa faiblesse passée.
Comme il le répétait souvent, il ne chercherait pas volontairement à se venger de ceux qui l’avaient offensé dans sa vie précédente, mais dès que ces salauds se présenteraient à lui, Félix n’hésiterait pas à prendre sa revanche !
Jamais !