« Ça alors, qu'est-ce que c'est que ce raisin ? Il se vend vraiment dix yuans le jin ? » Le couple venait à peine de partir qu'un vieil homme d'une soixantaine d'années s'approcha et posa la question.
« C'est assurément un raisin d'exception, monsieur. Pourquoi ne pas en goûter un d'abord ? » En le voyant venir, Lin Feng lui tendit aussitôt quelques grains.
« Mmh, merci, jeune homme. Ouah, c'est vraiment du bon raisin ! Et quels gros grains ! »
Le vieil homme prit les grains et en croqua un. Il resta un instant interdit, puis en reprit vite quelques bouchées jusqu'à finir le grain. Après quoi il avala les autres d'un seul coup.
« Eh, monsieur, mangez plus lentement, vous allez vous étouffer ! » le pressa Lin Feng en le voyant se goinfrer.
« Bonté divine, j'ai vécu presque toute ma vie et je n'ai jamais mangé de raisin aussi bon. Jeune homme, donnez-m'en deux jin ! »
Le vieil homme, passablement excité, tendit immédiatement vingt yuans à Lin Feng.
« Voilà ! »
Et Lin Feng lui vendit deux jin de plus.
Avec le passage des premiers clients, et surtout du jeune couple, l'étal de Lin Feng attira soudain tous les regards, et les gens affluèrent.
« D'aussi gros grains ! Jeune homme, faites-moi goûter ! »
« Moi aussi, donnez-m'en un ! »
« J'en veux un ! J'en veux un ! »
« D'accord, d'accord, chacun son tour, tout le monde en aura ! »
À ce stade, une bonne douzaine de personnes s'étaient massées devant lui. Lin Feng saisit une grappe et distribua un ou deux grains à chacun. Les cris éclatèrent aussitôt.
« Ouah, c'est délicieux ! Donnez-m'en cinq jin ! »
« J'en veux aussi, deux jin pour moi ! »
« Moi aussi, moi aussi ! J'en veux trois jin ! »
...
Lin Feng se retrouva débordé. En peu de temps, la hotte fut vide, mais il en avait heureusement une seconde. Le nombre de gens autour de lui ne cessait pourtant de croître : ils étaient désormais plus de vingt.
Cette hotte-là n'allait manifestement pas suffire, mais il n'y pouvait rien. Le cep n'avait donné qu'un peu plus de deux cents jin de raisin, et Lin Feng les avait presque tous cueillis. Il allait tout écouler, c'était certain.
Il savait son raisin excellent, mais il ne s'attendait pas à un tel succès, ni à voir tant de monde accourir d'un coup.
« Eh, jeune homme, dépêchez-vous ! Je ne peux plus attendre ! » pressa bruyamment une vieille femme.
« Pourquoi êtes-vous si pressée ? Nous attendons depuis un bon moment sans avoir rien acheté, et vous qui venez d'arriver, vous voudriez passer devant ?! » s'indigna un homme d'âge mûr, barbu.
« C'est vrai, ça, premier arrivé premier servi, compris ? »
« Ce n'est pas parce que vous êtes vieille que vous pouvez doubler tout le monde ! »
...
Tout le monde se mit à reprocher son impatience à la vieille femme.
« Allons, allons, ne vous disputez pas, chacun son tour ! Ceux qui n'auront rien pourront revenir la prochaine fois ! » dit Lin Feng, prêt à vendre à ces gens la hotte qui lui restait.
« Poussez-vous, poussez-vous, poussez-vous tous ! »
Mais à cet instant, un individu en uniforme de type policier, une matraque à la main, fendit en deux la foule qui entourait Lin Feng et s'avança vers lui à pas mesurés.
En y regardant de plus près, les gens reconnurent un agent de la police municipale. Derrière lui venait un jeune homme à la peau sombre, noire comme du charbon.
En le voyant, Lin Feng éprouva aussitôt un malaise. 'Bon sang, c'est lui. Ce type de la police municipale serait venu à cause de lui ?'
Le jeune homme couleur de charbon était bien celui qui avait tenté de s'emparer de son emplacement un peu plus tôt, et que Lin Feng avait corrigé quand il avait voulu le frapper.
Le voilà maintenant dans le sillage de cet agent, et Lin Feng savait que rien de bon n'en sortirait.
De fait, l'agent s'avança jusqu'à lui et le toisa de la tête aux pieds avec dédain.
« Qu'est-ce que vous voulez ? » demanda Lin Feng.
« Pfiou, cette chaleur me tue. Zhao Qing, c'est bien l'individu dont tu m'as dit qu'il voulait te piquer ton emplacement ? » L'agent ignora Lin Feng pour s'adresser au jeune homme noir comme du charbon derrière lui.
Celui-ci s'appelait donc Zhao Qing, et l'agent de la police municipale à côté de lui était son cousin, Yuan Hong, qu'il avait appelé pour donner une leçon à Lin Feng.
« Oui, cousin, c'est ce type-là. Non seulement il m'a pris mon emplacement, mais il m'a blessé ! Regarde, j'ai encore la trace de son pied sur la poitrine ! » Zhao Qing désigna la grande empreinte sur son torse.
« On dirait que ce jeune homme est fichu. Zhao Qing est le cousin de Yuan Hong. Yuan Hong, c'est l'agent chargé du quartier, et il a une réputation épouvantable, il brime les gens à longueur de journée. Ce petit vendeur de raisin va avoir des ennuis », chuchota une vieille femme.
« C'est vrai, ça, je me souviens qu'il y a deux mois, ce Yuan Hong a malmené un vieil homme à cause de Zhao Qing ! C'est à ne pas croire ! » ajouta une autre voix.
« Ma foi, qu'y faire ? C'est un agent de la police municipale. Ce jeune homme a l'air nouveau, il ne connaît pas les usages ! » Là-dessus, quelques personnes commencèrent à s'écarter, peu désireuses d'être mêlées à l'affaire.
« C'est lui ? Parfait ! » Yuan Hong marcha vers Lin Feng à pas comptés et s'arrêta devant sa hotte de raisin. Il y jeta un coup d'oeil et parut surpris.
Il s'efforça pourtant de garder un air détaché. Puis, soudain, Lin Feng le vit envoyer un coup de pied dans la hotte.
« En plein jour, vous vous croyez où ? » cria Lin Feng.
« Où je me crois ? Je soupçonne votre raisin d'avoir été traité avec des produits toxiques ou nocifs. Sinon, comment serait-il aussi gros ? Regardez-moi ces grains, énormes, presque de la taille d'une pêche, et cette couleur, si verte, si limpide. Vous avez forcément employé un produit douteux ! »
Yuan Hong renversa d'un coup de pied la hotte vide, ce qui mit Lin Feng hors de lui. Il serra les poings ; sans la foule, il lui aurait décoché un direct.
Pis encore, Yuan Hong voulut renverser la seconde hotte. Mais comment Lin Feng l'aurait-il laissé faire ? Après tout, chacun a une limite à sa patience.
Il se leva aussitôt et se planta devant sa hotte. Yuan Hong poussa, Lin Feng ne bougea pas d'un pouce, tandis que l'agent trébucha en arrière et faillit tomber.
Cela le surprit. D'ordinaire, quand les gens voyaient un agent de la police municipale, et les vendeurs plus que tous les autres, ils cherchaient à l'amadouer ou à l'éviter. Celui-là osait résister.
« Vous frappez un agent de la police municipale ? Attention, je vous accuse de violences sur agent. Ça vaut de la prison. » Yuan Hong vociférait en avançant vers lui, prêt à lui donner une leçon.
Chaque fois qu'il avait affaire à des vendeurs, il usait de ce procédé. Il marchait toujours. La plupart de ces gens-là étaient analphabètes ou à peu près, et la seule évocation de la prison les terrifiait.
« Violences sur agent ? Quelqu'un a vu ça ? Je me défendais, je protégeais mon bien. C'est vous qui avez commencé, en détruisant ma marchandise ! Tout le monde ici l'a vu ! Et vous avez le front de m'accuser ? C'est ridicule ! »
Lin Feng n'avait pas peur. Cet agent avait beau avoir été amené par Zhao Qing, Lin Feng n'avait rien fait d'illégal et ne craignait ni l'un ni l'autre. Il se contenterait de garder son calme.
« C'est vrai, ça, il vendait son raisin tranquillement, c'est vous qui êtes en tort ! »
« Exactement, la police municipale n'a pas le droit de brimer les gens ! »
...