« Tu n'es même pas fichu de surveiller correctement ! »
Incapable de maîtriser sa colère, l'actuel chef de la maison Raghlain, Karcimoral Vado Raghlain, jeta une coupe de terre cuite magnifiquement décorée sur l'homme agenouillé devant lui. Un fond de vin s'étala autour des débris.
Ruisselant de sang, celui qui avait échappé à l'attaque de Hifumi resta accroupi sans un mot. Son flanc était sommairement bandé d'un morceau de tissu.
« Pourriez-vous en rester là ? Mes effectifs ont déjà fondu, c'en est embarrassant. »
« Orbas. Quelles que soient les circonstances, songe à régler le cas du Héros au plus vite. »
L'homme aux cheveux mi-longs couleur de miel que l'on appelait Orbas eut un vague sourire et soupira. D'un coup de pied, il écarta celui qui se tordait de douleur sur le sol.
« Oi, file à la salle de garde, réveille tout le monde et fais-les armer. »
Il avait dit cela d'une voix basse qui jurait avec son visage.
« Vraiment, c'est à moi de nettoyer tes bêtises. Travaille jusqu'à l'os et rachète ta valeur. »
L'homme de garde quitta la pièce en toute hâte.
Le marquis afficha une grimace de dégoût devant ce spectacle et se tourna vers Orbas.
« Alors, que fait-on ? »
« Eh bien, c'est-à-dire... »
Par habitude, Orbas jouait avec ses cheveux ; il secoua la tête.
« Vous connaissez le talent du Héros-san, marquis, n'est-ce pas ? À la réflexion, il paraît impossible que cet imbécile ait pu s'enfuir avec une simple égratignure. »
« Mu... Donc ? »
« Il est clair qu'on l'a délibérément laissé filer. Pris de panique, il aura couru se réfugier ici. Il a très probablement été suivi, et nous aurons bientôt de la visite. »
« Hmm. Tes hommes sont ici, ceux de l'armée territoriale aussi. Et de toute manière, j'ai un magicien de talent à ma solde. Cela devrait largement suffire pour un homme seul. »
Riant avec mépris tout en buvant son vin, Karcimoral regarda Orbas d'un œil froid.
Un adversaire aussi commode ne causerait pas trop d'embarras.
Hifumi n'hésita pas.
« Celui qui s'est enfui est ici. Celui qui me vise doit y être aussi. »
Deux soldats se tenaient à la grille du domaine Raghlain.
Hifumi s'avança et marcha droit sur eux, aussi tranquillement que s'il venait saluer des connaissances.
Derrière lui, Pajou suivait.
« Qu'est-ce que vous racontez ? C'est le domaine du marquis ! Partez, partez ! »
« Hmm, une telle réaction était à prévoir. »
Elle avait beau comprendre, Pajou ne put lui adresser qu'un sourire crispé, dans son dos.
« Haa~ »
Sur un cri étouffé, Hifumi pinça la gorge du garde entre ses doigts. L'homme s'affaissa contre la grille et s'écroula, inconscient.
« ... Vous ne l'avez pas tué. »
Pajou avait parlé avec surprise. Agacé, Hifumi répondit :
« Je ne massacre pas tout le monde. Tuer est une arme, elle ne sert que contre ceux qui me sont hostiles. »
Il disait cela en s'approchant de l'autre garde, figé et déconcerté, qu'il assomma de la même façon ; l'homme glissa mollement le long du mur.
« Au fait, pourquoi devrais-je vous suivre ? »
« Vous me servirez de guetteur. Et puis vous prouverez à ceux qui viendront que ce carnage relevait de la légitime défense. »
'Vous vous êtes tout de même présenté de vous-même aux portes de l'ennemi', pensa Pajou, qui garda sa remarque pour elle.
Elle avait cru que Hifumi entrerait par la grande porte ; contre toute attente, il se dirigea sans bruit vers un pavillon bâti à l'écart du bâtiment principal.
Personne ne patrouillait alentour.
« Vous n'allez pas voir le marquis ? »
La question lui fut posée dans un souffle ; Hifumi répondit sans se retourner.
« Ceux qui m'ont attaqué ne sont pas des hommes de noble. Il faut un entraînement régulier pour passer aussi inaperçu. Il doit y avoir sur le domaine un groupe au service de ces organisations souterraines. C'est leur version que je veux entendre. »
'Je vois', songea Pajou.
Quand des nobles disposent d'une certaine richesse et d'un territoire, ils entretiennent des soldats privés, comme l'armée territoriale. Mais la loi oblige à tenir le roi informé du détail de cette armée : elle ne peut donc servir à aucune besogne clandestine. À la différence des troupes ordinaires, on ne l'emploie qu'à « nettoyer ».
« Imeraria a donné l'ordre formel qu'on ne me touche pas, n'est-ce pas ? Et vous tenez sûrement à garder secrète la mort de votre roi. Même en connaissant les circonstances, une affaire pareille peut servir de prétexte à une guerre. On la laisse donc aux gens de l'ombre. »
Toute l'aile du pavillon apparut. Quelques fenêtres, une maçonnerie sans apprêt. Devant la porte de bois se tenait un homme à la mine déplaisante.
« Bien, allons les saluer. »
« Oi, toi, ton chef est là-dedans ? »
« Aa, qui... hein... hein ? »
En voyant le visage de Hifumi, la voix de l'homme se brisa. Il semblait le reconnaître.
« L'homme que vous cherchez tous est ici. »
« Salaud ! Entrer comme ça, l'air de rien ! »
Reprenant ses esprits, l'homme frappa à mains nues. Avec un physique pareil, c'était un bon coup de poing, jugea Hifumi sans y prendre le moindre intérêt.
Il ne porta pas.
Un léger mouvement de la tête suffit à esquiver, et Hifumi se retrouva dans le dos du garde. Il lui frappa l'arrière du genou de la pointe du pied et, quand l'homme tomba sur un genou, lui saisit la mâchoire et la nuque, puis tordit.
Crrac.
Un son humide et déplaisant retentit ; Pajou détourna les yeux d'instinct.
'Trop cruel.' Elle ne s'en serait jamais crue capable, et son estomac se souleva.
Non loin de l'endroit où le corps avait été abandonné, un homme aux cheveux mi-longs interpella Hifumi.
« Cessez donc de réduire nos effectifs. »
« Je me doutais qu'il y avait quelqu'un. Tu es leur chef ? »
« Je suis le meneur. Mais comment avez-vous pu le deviner ? »
Orbas s'était montré avec une désinvolture affectée, la main dans les cheveux.
Le tout pour endormir la méfiance de l'adversaire.
« De là où tu te tiens, on peut identifier les armes de l'adversaire et suivre le moindre de ses mouvements. Et si tu touches tes cheveux, c'est pour dégager ton arme, n'est-ce pas ? »
Percé à jour, Orbas perdit son sourire.
« Il y a aussi la présence des hommes à l'intérieur. Et ceux qui m'ont attaqué dans la journée : des mouvements monotones, un plan insuffisant, sans être mauvais pour autant. Leur coordination donnait l'impression d'avoir été apprise de quelqu'un. Pas de toi. »
« Eh bien, eh bien... Le Héros-sama, tel qu'on le décrit. »
Orbas eut de nouveau un léger sourire et, tirant le couteau glissé dans son dos, le jeta au loin.
« J'abandonne. Une escouade de dix hommes a été défaite, la situation s'est retournée. L'écart de niveau est trop grand. »
Renonçant, Orbas leva les bras, paumes ouvertes.
« Comme vous le voyez, j'ai jeté mes armes. Ma vie seulement, pouvez-vous me l'épargner, Héros-sama ? »
« Non. J'ai été attaqué sur tes ordres. Je ne le permettrai pas. »
Devant un Hifumi qui n'accordait aucune pitié, Orbas ne put dissimuler son désarroi.
« Un instant, vous tueriez un homme désarmé ? »
« Que racontes-tu ? »
Hifumi avança d'un pas fluide, la main sur son katana.
« Tu as une arme. »
« Tss ! »
Orbas tira aussitôt un petit couteau de la manche de son bras levé et l'abattit d'un coup sur Hifumi.
Seulement, Hifumi n'était déjà plus là. Orbas tenta désespérément de se retourner vers lui, qui se tenait dans son dos ; en vain.
Le bras gauche tranché et la tête tombèrent au sol, suivis du reste du corps.
« Une prestation moyenne. Il aurait dû mieux masquer sa soif de sang. »
Hifumi allait sortir le papier glissé dans son kimono, mais une simple secousse du katana chassa le sang sans en laisser la moindre trace.
« Est-ce là l'influence du Dieu ? Bien commode, en vérité », murmura-t-il en rengainant.
La porte vola sous un coup de pied et une vingtaine de subordonnés d'Orbas fixèrent l'entrée, incapables de bouger.
Sur le seuil se tenait Hifumi, la tête d'Orbas à la main.
« P-Patron !! »
« C'est toi, le salaud qui a tué Ain et les autres ! »
L'homme le plus proche de l'entrée bondit sur Hifumi. D'un seul geste, Hifumi dégaina et le mit en pièces.
« Oui, oui. Du calme. »
S'assurant que Pajou était bien derrière lui, Hifumi retira son katana du corps et se campa dans l'embrasure avec autorité.
Ceux que la fureur avait dressés se turent aussitôt.
Le dessin de la trempe miroitait à la lueur d'une bougie posée sur une table.
« Si vous ne voulez pas connaître le même sort, répondez sagement à mes questions. Résistez comme lui, ou répondez de travers, et vous mourrez tous. »
Jetant la tête d'Orbas sur le sol, Hifumi embrassa la salle du regard.
« Première question. Qui êtes-vous, et sont-ils tous ici ? Ah, si je flaire un mensonge, on passe aux exécutions. Allez, toi. »
Hifumi pointa son katana vers le plus proche.
« M-Moi ? ... On nous appelle le Serpent Caché. Tous les membres sont ici. »
Résigné, l'homme désigné répondit sans se faire prier.
« Ensuite. Vous êtes au service du marquis : l'attaque de cet après-midi venait-elle de lui ? »
Regardant Hifumi dans les yeux, il se mit à parler en tremblant.
« Plutôt qu'à son service, on nous laisse occuper ces lieux en échange de quelques commissions rendues au marquis de temps à autre. Nous ne mettons pas les pieds chez lui... Ce devait être une demande du marquis, c'est ce qu'a dit le meneur. »
En entendant la réponse, Pajou jeta un bref regard à Hifumi.
« ... Assurément, s'agissant des résidences nobiliaires, hormis une perquisition sur place, on n'obtient aucune preuve tangible. »
Pajou avait parlé avec un soupir. L'idée qu'ailleurs des criminels bénéficiaient du même abri avait de quoi l'accabler.
« Et la dernière question. Y a-t-il des troupes dans le manoir du marquis ? Quelqu'un ici le sait-il ? »
Un homme leva timidement la main.
« Si je réponds, aurai-je la vie sauve ? »
« C'est moi qui pose les questions. »
« Uu... Il y a beaucoup de soldats de service dans le manoir, des rondes et le reste, mais il paraît qu'ils ne montent pas au troisième étage, là où se tient le marquis. Ces derniers temps, le bruit court qu'un magicien a été engagé. »
« Un magicien, donc... »
Une fois la permission de Hifumi obtenue, les membres du Serpent Caché détalèrent à toutes jambes.
Pajou suivit du regard les criminels qui fuyaient le refuge.
« Votre métier, c'est le renseignement, pas la police. Passez du temps à les arrêter et le marquis en profitera pour s'échapper. »
« C'est vrai, mais tout de même... »
Hifumi sortit ; Pajou le suivit à contrecœur.
« Le sommeil me gagne. Quelle corvée. »
Hifumi murmura cela, leva les yeux vers le mur latéral du manoir et, jouant des doigts, l'escalada sans effort en s'aidant des rares aspérités de la pierre.
Regardant cette silhouette en hakama grimper à toute vitesse, Pajou ne put que la suivre des yeux, amère. En un clin d'œil, Hifumi atteignit le troisième étage, ouvrit adroitement la fenêtre de bois d'une main et se glissa à l'intérieur.
Peu après, une corde de celles qui retiennent d'ordinaire les rideaux descendit de la fenêtre ouverte.
« Avec cette robe, je devrais grimper ? »
« Non, contentez-vous de tenir. »
Pajou saisit la corde en penchant la tête, perplexe, et se retrouva instantanément propulsée vers le haut.
...!
Incapable de sortir un mot, elle fut rattrapée à l'intérieur de la pièce.
« Bien. Cela ressemble à un cabinet de travail. »
Hifumi parcourut du regard la pièce, où trônaient un grand bureau imposant et une élégante bibliothèque.
« Il y a une présence dans la pièce voisine. Quant à cet étage... Non, près de l'escalier, une présence stagnante, inhabituelle. Le marquis se trouve sans doute à côté. Celui de l'escalier doit être le magicien de la rumeur. »
Pajou ne doutait plus des paroles de Hifumi.
« Allez, cherchez donc de quoi vous couvrir de gloire. »
« Haa ? »
À la faible clarté d'une bougie de cire, Pajou examina les documents les uns après les autres.
Hifumi, qui ne savait pas lire les caractères d'ici, fouillait le bureau.
« Rien à signaler dans ces papiers... tiens ? »
Une certaine étagère avait une profondeur étrangement insuffisante.
« Qu'y a-t-il ? »
Pajou appela Hifumi et lui expliqua l'anomalie.
Sans hésiter, celui-ci jeta au sol tous les documents des rayons et arracha les planches du fond dans un bruit de ruban qu'on décolle. Une liasse de papiers s'échappa d'un compartiment dissimulé.
Pajou les ramassa, les parcourut rapidement et dit d'une voix tremblante :
« Ceci... un livre de comptes recensant des échanges secrets avec notre pays voisin, Vichy... »
« Voilà votre haut fait. »
'Haut fait ? Si les choses tournent mal, le marquis me fera disparaître', frissonna Pajou. Quoi qu'il advienne, si elle ne rentrait pas au château saine et sauve, sa vie ne vaudrait plus rien.
« Ah, ce n'est pas le voisin, c'est celui de l'escalier qui vient. Silence une minute. »
Hifumi avait annoncé cela d'un ton détaché ; Pajou commença à paniquer.
« Qu-Qu'est-ce qu'on fait ? »
« Du calme. Voyons d'abord à qui nous avons affaire. »
La porte s'ouvrit lentement et un homme en robe noire, la capuche rabattue sur les yeux, entra.
« ... Un voleur ? »
Une voix extrêmement rauque avait résonné.
« Ainsi c'est toi, le magicien qu'on a engagé. »
En voyant Hifumi parler, le magicien tira prestement un couteau de sa robe et le braqua sur lui et sur Pajou.
« ... »
Il psalmodia quelque chose à voix basse et une lame de vent invisible fila devant lui.
« Aah ! »
À la différence de Hifumi, Pajou la reçut à l'épaule, perdit l'équilibre et tomba.
« Vous l'avez esquivée ?... »
« U-Une dague magique... Un magicien du pays de Horant, pourquoi ici ! »
À ces mots, le magicien rit sous sa capuche en la voyant se tenir l'épaule et prendre du champ.
« Ho~, vous connaissez bien les outils magiques de notre pays. Vous avez beau avoir l'allure d'une prostituée, seriez-vous un chien d'Orsongrande ? »
Pendant que le magicien parlait, Hifumi se rapprocha.
« Hn ! »
Sa botte rencontra une bourrasque soudaine.
Ce vent violent souleva les documents éparpillés au sol, fit voler la plume posée sur le bureau et renversa le fauteuil.
La bougie tomba, et les papiers du bureau commencèrent à brûler.
Le feu gagnait du terrain ; en voyant Hifumi, imperturbable, admirer la magie du vent, le magicien eut une sueur froide qu'il dissimula.
Selon le plan, la bourrasque aurait dû emporter la lame, et sans lame...
Or Hifumi avait ajusté son katana à la direction du vent tout en l'encaissant, l'annulant tout entier. Voir une telle magie pour la première fois et faire preuve d'une souplesse aussi remarquable...
Alors que le magicien se disait que, même en cas de victoire, il n'en sortirait pas indemne, un nouveau venu entra.
C'était le marquis Raghlain, de la pièce voisine.
« Strauss, qu'est-ce que cette situation ! ... Toi ! »
À l'instant où le marquis vit le visage de Hifumi, il voulut crier quelque chose ; une rafale le frappa dans le dos. C'était l'œuvre du magicien Strauss.
Écartant posément le marquis projeté contre lui, Hifumi ramena le regard vers Strauss, mais celui-ci avait déjà fui. Sa vitesse trahissait l'emploi d'une magie de déplacement.
« ... Il s'est enfui, donc... »
Le feu se propageait déjà du bureau aux documents répandus sur le sol.
« Pajou, vous avez les papiers ? »
« Oui, ils sont intacts... Hé ! »
Quand Pajou releva la tête, après avoir arrêté le sang de sa blessure en déchirant un pan de sa robe, un spectacle saisissant s'offrit à elle.
Hifumi jeta le marquis évanoui par la fenêtre qui leur avait servi d'entrée.
« Ne vous inquiétez pas. Il n'est pas encore mort. »
Se précipitant à la fenêtre pour regarder, Pajou aperçut la silhouette du marquis empêtrée dans un épais buisson. Une jambe était pliée dans un angle étrange, mais il semblait vivant.
« Bien, partons. »
« S-Sauter ? »
« Évidemment. Les ennemis vont bientôt envahir la pièce et nous retarder. »
Voyant Pajou hésiter en scrutant le vide, Hifumi claqua de la langue.
« Pas d'autre solution. Tenez bien les documents. »
« Hein ? Atten... Aaaah ! »
Il l'empoigna, la cala en travers sous son bras et sauta aussitôt par la fenêtre.