La lame de l'épée mesurait 95 centimètres et ne comportait aucune gouttière. Outre sa longueur, cette épée avait pour autre particularité des quillons en forme de barre, perpendiculaires à la lame. Ces quillons étaient bien plus longs que ceux des épées ordinaires, presque autant que l'avant-bras d'un homme adulte. Cette croisière démesurée était l'âme de l'arme, indispensable à l'exécution de nombreuses techniques.
Malgré sa longueur, l'épée était étonnamment légère. Celle dont Winters se servait ne pesait que 1,4 kilogramme, soit le poids de quelques pommes de terre.
Louées soient les avancées de la métallurgie, qui permettaient aux forgerons de produire une lame à la fois si légère, si tenace et si souple.
L'épée avait une longue poignée et réclamait les deux mains pour être maniée efficacement. On ne la classait pourtant pas parmi les épées à deux mains, ce terme ayant déjà été accaparé par d'autres devancières. Et si l'on pouvait à la rigueur la tenir d'une seule main, elle ne méritait certainement pas d'être adoptée par la famille des épées bâtardes.
La plupart du temps, les cadets l'appelaient simplement « l'épée ». Quand il fallait la distinguer d'un autre type de lame au cours d'une conversation, ils parlaient de « l'épée d'exercice », ou plus simplement d'« épée longue », puisqu'elle était plus longue que la moyenne.
Il ne faut pas sous-estimer ces 1,4 kilogramme. Un coup porté avec force, fût-ce avec 1,4 kilogramme, écrase sans peine un crâne ou ouvre en deux un ennemi sans armure. C'est pour cette raison que Winters s'entraînait en demi-armure de cavalerie, au risque du coup de chaleur, par ces journées d'été brûlantes.
Winters et ses adversaires maniaient des épées longues émoussées : de véritables armes, malgré leurs tranchants abattus.
Winters se sentait presque bouilli dans sa propre sueur ; il ne voulait qu'une chose, emporter vite cet assaut et battre enfin l'adversaire qu'il n'avait pas vaincu depuis six ans. Et c'était sa meilleure chance jusqu'ici.
À travers la grille de la visière de son casque, Winters jeta un coup d'œil au tableau des points, sur le côté : 17 pour lui, 12 pour son adversaire. Jamais encore il n'avait mené de cinq points.
Le règlement des assauts d'escrime à l'Académie voulait que le premier arrivé à 20 points l'emporte, et Winters tenait à présent la balle de match. Il se le répétait sans cesse.
'Du calme, du calme. Trois points, plus que trois points.'
Son esprit se bousculait.
'Je suis à la balle de match. Il est obligé d'attaquer pour revenir. Je peux attendre le faux pas.'
Sa tactique arrêtée, Winters quitta la zone d'attente et entra dans l'aire de combat.
Il avança prudemment son pied droit d'une demi-longueur, se planta dans une position en T stable et garda le dos droit. La main droite devant, la gauche derrière, il tenait la poignée de l'épée longue, les deux mains descendues à hauteur de nombril, la pointe relevée vers la gorge de l'adversaire.
L'escrime que Winters et ses camarades apprenaient en cours venait du maréchal fondateur Ned Smith. Un de ses éléments décisifs était la garde. Celle qu'employait Winters s'appelait la Charrue, propre à l'attaque comme à la défense, et il préférait tenir devant sa main et sa jambe fortes.
Il savait sa vigueur au bout du rouleau, et sa posture raide devait paraître ridicule aux camarades qui regardaient. Mais perdre la face lui était égal ; il se consolait.
'C'est un concours pour savoir lequel est le moins mauvais. Il est fatigué lui aussi. Ce qui compte, c'est de gagner.'
Le temps paraît toujours passer plus vite dans la tête. Il avait beau avoir pensé à une multitude de choses, quelques secondes seulement s'étaient écoulées dans le monde réel. L'adversaire de Winters s'approchait dans une posture semblable à la sienne. Comme prévu, face à une balle de match, il opta pour une approche plus agressive et plus entreprenante, puisqu'une seule attaque surprise de Winters aurait suffi à clore l'assaut.
L'adversaire pointait lui aussi son épée longue vers la tête, mais il contournait à larges pas la droite de Winters, cherchant à le prendre de flanc. Winters n'était évidemment pas près de le laisser faire et corrigea son jeu de jambes en conséquence.
Ils tournèrent quelques pas l'un autour de l'autre en réduisant la distance, et les pointes de leurs épées commencèrent à se toucher. Winters n'osait plus ciller : deux Charrues dont les pointes se rencontrent, cela signifie que chacun est à portée de frappe de l'autre.
L'adversaire de Winters dirigeait le contact des lames avec une assurance qui tenait de la provocation. L'acier tintait clair, et ces menus heurts, qui ne donnaient aucun avantage réel, faisaient un excellent moyen de pression : l'attitude conquérante mettait l'autre en difficulté.
Winters ne se rendait pas compte qu'en choisissant de jouer la défense, il avait déjà perdu son élan. Ce qu'il tenait pour un choix solide et raisonnable était en réalité l'aveu extérieur de son manque de confiance.
Car Winters savait très bien que son adversaire disposait de moyens physiques supérieurs aux siens. Il n'arrivait pas à s'expliquer comment il avait pu prendre cinq points d'avance, et avait donc décidé d'assurer. Si son adversaire avait mené de cinq points, l'assaut aurait été prompt et féroce.
Voyant Winters tenir fermement la ligne médiane, son adversaire entreprit de changer l'axe de l'attaque. Se servant du contrepoids comme pivot, il fit passer la pointe de son épée longue, jusque-là dirigée vers la droite de Winters, du côté gauche.
Winters devina immédiatement l'intention. Son adversaire était de ceux qui misent sur la force et comptent sur leur seule puissance physique pour chasser l'épée de l'autre hors de la ligne médiane.
Après quoi il avançait vite, cueillait la lame adverse dans ses quillons et enfonçait un estoc venu d'en haut, droit vers la poitrine : sa botte favorite.
Winters réagit d'instinct. En voyant la lame de l'autre glisser vers sa droite, il modifia lui aussi sa posture et frappa le premier de ce côté. Ce serait un choc de front, et l'avantage dans le liage qui suivrait pouvait valoir un point.