Pourtant, l'Alliance devait posséder cette capacité de mobilisation.
Actuellement sous ordre de mobilisation de niveau deux, l'impact sur la vie des résidents ne devrait pas être significatif ; les prestations sociales et allocations correspondantes ne seront pas réduites. Le marché des biens de consommation et celui de l'industrie alimentaire subiront quelques effets, mais sans gravité, avec une variété de produits néanmoins réduite.
Pourtant, passer au palier supérieur avec un ordre de mobilisation de niveau un rendrait difficile le maintien d'un tel statu quo.
À ce stade, il faudrait vraisemblablement procéder à un tirage massif des hommes ; l'économie de guerre serait activée, entraînant la suppression des prestations et allocations ; et les usines civiles seraient davantage converties pour des besoins militaires.
Face à un ordre de mobilisation totale, c'est comme si l'intégralité de l'Alliance déployait toutes ses forces en réponse à la guerre. Toute la population, toute la production comme toute l'activité civile tourneraient autour du conflit.
La majorité des hommes valides, et même un nombre considérable de femmes, seraient incorporés dans l'armée ; le reste de la population, des plus âgés aux plus jeunes, serait affecté aux travaux liés à l'effort de guerre, car produire une balle supplémentaire avait toujours son utilité ; toute consommation non essentielle serait drastiquement réduite...
Depuis la fondation de l'Alliance, une telle mobilisation totale n'avait jamais été déclenchée. Mais Osenia était convaincue que le système qu'elle avait mis en place, conformément aux attentes générales du gouverneur général, était capable d'atteindre ce degré et de déchaîner un potentiel de guerre immense.
C'était sa fierté, sa grande œuvre, mais elle préférerait qu'il lui serve rarement. Elle savait pertinemment qu'une mobilisation à ce niveau porterait un coup terrible au développement économique.
De retour à Cité de la Renaissance, elle se rendit au palais pour rendre compte à monsieur Gu. Arrivée devant la porte de la salle de conférence, elle tomba pile à l'heure prévue.
L'Alliance privilégie l'efficace et se passe de superflu. Même lorsqu'on sollicite monsieur Gu, aucune prise de rendez-vous n'est requise en période creuse ; en pleine activité, les audiences sont planifiées pour éviter les attentes interminables, sans qu'il soit nécessaire d'arriver en avance.
Osenia arrivait à la minute exacte quand on l'informa que monsieur Gu était encore avec les généraux Yan Fangxu et Tadeusz. Leur audience précédait la sienne et, normalement, ils auraient dû avoir terminé depuis, mais peut-être à cause de questions imprévues ou de sujets mal approfondis, leur entretien traînait en longueur.
Elle attendit patiemment dehors, avant d'entendre une voix résonner dans son esprit :
« Entrez, écoutez et donnez votre avis. »
C'était celle de monsieur Gu.
Osenia reprit vite ses esprits et avança.
Les gardes extérieurs ne l'arrêtèrent pas, apparemment mis au courant eux aussi.
Une fois à l'intérieur, deux hommes étaient pris dans un débat animé ; monsieur Gu trônait au bout de la table, sans intervenir, mais écoutant avec la plus grande attention.
Osenia ne pressa pas la parole non plus. Elle prit place discrètement et écouta minutieusement.
Au bout de quelque temps, elle saisit grossièrement l'enjeu de la discussion.
La mobilisation globale de l'Alliance visait une préparation au conflit, et naturellement, c'était à l'armée de mener les combats.
Pour l'instant, la Légion de l'Ours Enragé, prête à recevoir son affectation officielle auprès de l'Armée du Royaume Stellaire, avait été déployée. Une troupe de quatorze mille hommes quitta sa base initiale dans la Province Centrale pour traverser cinq cents kilomètres vers l'ouest, en direction du Désert Occidental.
Il y rejoignait l'Armée de Groupe Centrale.
Bien sûr, cette Armée de Groupe Centrale n'avait plus rien à voir avec celle qui avait combattu dans les trois provinces orientales. La première mouture avait été scindée en trois parties : l'une fonda l'Armée de Groupe Étoile Heijian pour assurer la garde des colonies ; l'autre fut intégrée à la Légion de l'Ours Enragé.
Seule la Première Brigade subsistait, renforcée par les nouvelles divisions de la quarante-sixième à la cinquantième, donnant naissance à la nouvelle Armée de Groupe Centrale.
Récemment, les quarante-neuvième et quarantième divisions de réserve nouvellement formées issue de l'ancienne Armée de Groupe Orientale, ainsi que les vingt-et-unième à vingt-cinquième divisions de réserve du Groupe Armée Vallée Verte, avaient également été rattachées à la bannière.
Ainsi, la centrale actuelle regroupait treize divisions pour un effectif total de cent mille soldats.
La réunion de ces deux corps d'armée représentait deux cent cinquante mille hommes.
Constituant le principal contingent maniable de l'Alliance, cette force pouvait être engagée sans lancer une nouvelle vague de mobilisation ni compromettre la défense territoriale des régions concernées.
Parallèlement, les « camps de recrutement » dispersés dans toute l'Alliance avaient déjà engrangé environ cent mille volontaires. Ils suivaient un entraînement intensif et viendraient renforcer les lignes de front au fil de l'avancée et des besoins du conflit, garantissant aux deux armées occidentales un vivier de renforts permanent.
Ces nouveaux venus découlaient directement de l'ordre de mobilisation, dont Osenia prenait acte. Si la conscription relevait de la juridiction militaire de Tadeusz et de son bureau du recrutement, elle nécessitait néanmoins une collaboration étroite avec les administrations locales.
Sous le régime de mobilisation de niveau deux, l'effectif des réservistes continuerait de gonfler. On estimait que le vivier militaire pourrait atteindre cinq pour cent de la population totale, soit environ un million deux cent cinquante mille personnes.
Sans compter les quatre cent mille hommes déjà incorporés et les cent mille stagiaires des camps de recrutement, la marge de manœuvre permettait encore d'appeler environ sept cent mille réservistes.
Si cela s'avérait insuffisant, il faudrait peut-être décréter un ordre de mobilisation de niveau un, portant le taux de mobilisation global à dix pour cent.
Et si cet ultime recours se révélait encore infructueux, en passant à un ordre de mobilisation inter-alliances, le plafond théorique atteindrait vingt pour cent de la population, une mesure pourtant jugée excessivement lourde.
L'objectif stratégique de la légion de deux cent cinquante mille hommes massée à l'ouest lors de cette première phase visait la Région du Désert Occidental. Il ne s'agissait nullement de conquérir la totalité de l'immense étendue désertique, trop vaste ; y disséminer deux cent mille hommes eût été semblable à jeter de l'eau sur du sable, pure perte.
Le véritable enjeu restait le contrôle des « oasis » situées à l'est de la Région du Désert Occidental, déjà en contacts réguliers avec l'Alliance, et surtout la sécurisation de la grande artère traversant le désert occidental en droite ligne vers le continent ouest.
Cette voie majeure remontait très probablement à l'ère d'avant-guerre, autrefois une route solidement pavée. Toutefois, face aux bouleversements environnementaux, aux affrontements et à l'effondrement du gouvernement unifié, elle se trouvait dans un état déplorable faute d'entretien. On pouvait à peine y circuler grâce aux bricoles des marchands itinérants et aux relais fournis par les oasis alentour.
Surtout, il n'existait aucun autre passage praticable par ailleurs.
Engager tout type d'équipement lourd et de véhicules blindés, malgré leurs excelentes capacités tout-terrain, pour arpenter dix mille kilomètres de friches en vue d'une expédition vers l'ouest dépasserait largement leurs limites. Cette autoroute à peine viable devait non seulement être mise sous contrôle, mais aussi rénovée et entretenue par des génies militaires.
Sur le moment, les troupes n'étaient pas bien loin du désert.
Le sujet de discorde entre Yan Fangxu, commandant en chef lieutenant-général, et Tadeusz, gouverneur militaire, portait sur la conduite à tenir face aux multiples pouvoirs oasisiens du désert occidental.
Aucune autorité centralisée ne s'y exerçait ; chaque oasis et les plantations-industries qui s'y greffaient fonctionnaient telles des cités-États indépendantes, dotées de leurs propres institutions politiques et forces armées.
D'un point de vue militaire, Yan Fangxu refusait de foncer tête baissée par la seule force brute, car cela surchargerait dangereusement ses unités et rendrait presque impossible le déploiement du front jusqu'à la zone centrale du désert ainsi que la fixation de la ligne défensive principale en un mois et demi. Ses hommes perdraient un temps précieux et une énergie inestimable à réduire les dernières poches de résistance.
Il préférait voir prime aux négociations tant que les oasis orientales ne provoquaient aucun incident.
Tadeusz, quant à lui, craignait les aléas liés aux industries agricoles cachées sous ces oasis. Maintenir une ligne logistique sur une distance considérable, jalonnée d'un trop grand nombre de forces tierces disposant de leur propre puissance de feu, présentait un risque extrême.
Tous deux défendaient des arguments légitimes.
Heureusement, leur désaccord ne tournait pas à l'affrontement acharné ; nul ici n'avait la berlue. Ils reconnaissaient mutuellement la justesse de leurs craintes et élaboraient sans relâche des compromis possibles.
Ils débattirent de nombreuses facettes : le degrés d'engagement diplomatique, la manière de neutraliser les milices locales, les points stratégiques incontournables à verrouiller pour garantir la sécurité, ceux pouvant attendre, et enfin l'implantation des postes défensifs et anti-insurrectionnels...
Osenia écouta et prit note d'une multitude d'informations.
Elle comprit également pourquoi monsieur Gu désirait sa présence dans cette séance.
Le Département des Affaires Étrangères de l'Alliance était une entité assez autonome, hors du gîte gouvernemental direct, et il n'avait guère sollicité l'attention nécessaire ; la diplomatie demeurait un exercice peu pratiqué jusqu'à présent.
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En revanche, le Département du Commerce de l'Alliance, placé sous la tutelle d'Osenia, possédait bien plus de leviers pour intervenir dans ce domaine.
Elle s'invita progressivement dans l'échange, apportant principalement ses réflexions sur les positions politiques des oasis, leurs relations avec l'Alliance, et les premières pistes d'interaction envisageables.
Au fil des discussions, un plan commença lentement à prendre forme.
Pendant tout ce processus, Gu Hang intervint rarement, ne tranchant décisivement que lorsque les débats butaient sur des points bloqués.
C'était exactement le scénario auquel Gu Hang aspirait.