On a fait les folles comme il faut, toutes ensemble. Ah, ce que je suis heureuse. Diplômée de la Reine des solitaires !
Le soir venu, tout le monde à la suite royale. Il y a plusieurs chambres, ici.
C'est la vraie Yukimé qui cuisine. Menu japonais complet.
En amuse-bouche, une créature mystère à la sauce miso vinaigrée. Rizé et Cal poussent des petits cris en mangeant.
On a apporté de petites marmites, chauffées sur pierres de mana de feu. Dites-moi, qui a importé un style japonais aussi fidèle ? La triche par le savoir, je vais devoir en faire le deuil. Ce serait trop beau, aussi.
En attendant que les marmites chauffent, on aligne du poisson grillé et ce qui ressemble à des brochettes de bœuf. Il y a cinq Yukimé ! Un rendement de folie !
Quoi, elle a réuni ses quatre doubles les plus puissants ? On est carrément sur un champ de bataille !
Une fois les marmites à ébullition, arrive du riz cuisiné. Du riz en cocotte, apparemment. Avec des légumes de printemps qui ressemblent à des pousses de bambou. Elle assure, la planète rouge. Il ne me reste plus rien à apporter.
Bon, je me suis régalée. Jusqu'à l'assortiment de fruits en dessert.
Je ne mènerais pas la belle vie, par hasard ? Ça la fiche mal, pour quelqu'un qu'on appelle la Sainte, non ? Ah non, c'est vrai, les monstres se moquent de ce genre de choses. Le fort obtient tout, un point c'est tout.
« Alors, si je peux en venir à la raison de ma venue. »
Rizé s'est mise à parler sans prévenir. Elle avait nettoyé toutes les assiettes, mais elle a pris son air sérieux.
« Il semblerait que Burselion lorgne de nouveau sur le domaine de Kôshin, l'incorrigible. »
« Des cochons ? »
« Le domaine royal de Damon, madame. »
Yukimé sait décidément tout. Ou c'est moi qui ne sais rien. Lorgner sur un domaine royal, c'est donc qu'il est très fort ?
« … Si vous me donnez seulement l'autorisation d'envoyer l'armée, je m'en occupe. Et une fois terminé, aurai-je le droit de revenir m'amuser ici ? »
Je la croyais sérieuse et voilà que ses envies débordent de partout ! Ah, c'est vrai, nous sommes des monstres. Un monstre sans désirs voraces ne serait pas un monstre.
« Dans ce cas, je participe. Autant que Cal reste ici, ça fait évoluer le donjon. »
« Vraiment ? Avec plaisir ! »
Eh oui, chez les monstres, on ne refuse jamais. La retenue, ça ne sert à rien quand on est un monstre.
Et me revoilà partie à la guerre sans avoir rien vu venir. Mes amies restent : la gestion du donjon ne souffre pas d'absence.
Oui, oui, j'ai compris. Je suis la Reine des solitaires. Bon, Rizé sera là, c'est déjà ça. On s'est plutôt bien entendues, en plus.
Mais encore une guerre… Les ennemis ont l'air plus forts que les mercenaires de la dernière fois, alors peut-être plus de matériel à rafler ?
Ce Burselion serait un démon supérieur. Une belle pointure, donc.
Au fait, Alto, le garçon que j'ai ressuscité, revient régulièrement demander à être embauché chez nous. Je commence à me dire qu'il serait temps de dire oui, ce serait cruel autrement. Une idée qui n'a rien de très monstrueux.
Bref, après une soirée à discuter jusque tard, direction le domaine royal de Kôshin. Un domaine royal, c'est une terre sans seigneur, administrée par l'État. Kôshin est le nom de l'intendante qui s'en occupe. Et celui qui lorgne dessus avec insistance, c'est un démon supérieur du nom de Burles… non, de Burselion.
Hmm. Je sais qu'il ne faut pas baisser la garde, mais ce sera peut-être une promenade de santé. Rizé est de notre côté. L'ennemi est peut-être plus fort que la dernière fois, mais je ne sens aucune menace.
Rizé m'a emmenée à Kôshin par téléportation. Oh, il faut absolument que j'apprenne ça !
Décidément, cette personne a du métier.
La capitale du domaine de Kôshin, autrement dit la ville qui en occupe le centre, est très paisible. Un air anglais ? Il y a un grand fleuve et des ponts. Une ville chargée d'histoire. Mais très bien défendue, aussi. Pour vouloir attaquer un endroit pareil, à moins d'être complètement idiot, il faut avoir un plan en réserve, non ?
« Dis, Rizé, tu crois que Burselion a un plan en réserve ? »
« On peut le supposer. Il vise sans doute une ruée de monstres dans le sillage du Mascaret céleste. »
« Le Mascaret céleste ? »
« Vous savez que la planète bleue enlève les habitants de la planète rouge ? »
« L'invocation, oui. J'en ai entendu parler. »
« Cette invocation ne peut évidemment avoir lieu qu'au moment où les deux planètes sont au plus près l'une de l'autre. C'est la période dite du Mascaret céleste. Elle revient environ une fois par an. »
« Ça donne la nausée, dit comme ça. »
« Absolument. Nos frères réduits en esclavage par les ordures de la planète bleue sont très nombreux. Et durant cette période, le mana destiné aux invocations déborde sur la planète rouge, ce qui excite brutalement les monstres. Les hors-la-loi se multiplient, et la ruée survient. »
« C'est donc ça, le mécanisme… »
Je n'ai pas d'organe pour vomir, mais ça me donnerait presque envie. Autrement dit, on nous enlève nos proches et nos familles, et par-dessus le marché, on nous jette dans le chaos. À cause de la planète bleue.
Hmm. Je comprends l'envie d'un dieu-démon de raser la planète bleue. Et je comprends aussi qu'Ashida, qui doit connaître cette opposition du rouge et du bleu, n'ait aucune envie de s'en mêler. Qu'est-ce qu'on peut y faire, franchement ? Personne ne peut rendre inopérant un rituel d'invocation, alors même l'omniscience et l'omnipotence n'y changent rien. Elle ne sert vraiment à rien, son omnipotence.
« Il faudrait s'y attaquer patiemment, j'imagine. Ceci dit, les humains sont bêtes, la guerre ne disparaîtra jamais. »
« Nous sommes des monstres, je vous rappelle. »
À force d'évacuer le stress à doses régulières, les monstres sont peut-être plus pacifiques. Sur la planète bleue, ils se font la guerre à coups de monstres invoqués. Nos guerres à nous sont bien gentilles, à côté. On se contente de massacrer des imbéciles.
Hein ?
Enfin, c'est justement parce que c'est impitoyable que personne ne s'y frotte à la légère. La loi des monstres n'a pas le même point de vue que celle des humains.
Rizé m'entraîne dans un restaurant de Kôshin. Elle est étonnamment gourmande, celle-là. Alors qu'elle est fine comme un fil. Bon, les monstres gourmands, ça court les rues. Moi, je peux manger à l'infini.
Je n'ai pas de ventre à remplir. Je stocke. Le concours de gros mangeurs n'a aucun sens pour ma catégorie de créature.
« Prenons des pâtes, alors. Des vongole bianco pour moi. »
« Va pour un napolitain. »
Les pâtes à la napolitaine ont été inventées au Japon, apparemment. Attention à ne pas en parler à un Italien, ça les agace. Et en Italie, aspirer bruyamment ses pâtes vous vaut des ennuis.
« Bien, nous sommes tombées sur une bonne maison. »
« Oui, c'est délicieux ! Je vais peut-être prendre des vongole moi aussi. »
« Et si nous commandions une carbonara à partager ? »
« Bonne idée ! »
Ici, les vongole existent en rouge, à la tomate, et en blanc, au vin blanc. Mais d'où sortent-ils ces recettes ! Je n'ai vraiment aucune chance de tricher par le savoir !
On a pris les deux et on a partagé. On a aussi commandé une salade au jambon cru et compagnie. Non mais, Rizé mange énormément.
Un paysage anglais et une cuisine italienne. Bon, il y a de bonnes choses dans la cuisine anglaise aussi. Un fish and chips fait par un Japonais, c'est un régal. Les Anglais économisent sur l'huile et font frire dans de l'huile noire. Les Chinois aussi utilisent des huiles douteuses. La cuisine chinoise, mangez-la au Japon. Les produits de luxe chinois viennent du Japon, de toute façon. L'ormeau séché, par exemple.
Bref, peu importe. On s'est bien régalées de pâtes et de cuisine italienne, alors allons voir Kôshin.
On dirait presque des touristes, mais c'est la faute de Rizé !
On flâne en admirant le paysage jusqu'à un bâtiment qui ressemble à un château. Je vois, c'est aussi une place forte.
« Que servira-t-on au dîner, à votre avis ? »
« Pourquoi tu parles déjà du dîner ?! »
« J'ai faim. »
« Tu digères vite ! »
Ce monstre gros mangeur est un cas désespéré. Tiens, le pays de Cal tient debout, c'est déjà remarquable.
Nous voilà au château de Kôshin. Enfin, je crois. Rizé est entrée sur simple présentation de son visage. Je suis un slime louche, moi ? Comme je suis en forme humaine, je ne fais plus flic-floc.
Le maître des lieux a l'air d'un sacré numéro, lui aussi. Mieux vaut rester méfiante. Oui, il y a forcément un proche de Cal et Rizé dans le coin.
L'odeur du personnage haut en couleur se dégage des majordomes comme des soldats. Tous des malabars !