Pourquoi j'ai pris forme humaine, le professeur carnet rouge me l'a expliqué.
Simplement : mon corps et mon âme se sont accordés, l'âme a entraîné le corps, et celui-ci, en se rappelant qu'il avait été humain, a pris forme humaine.
Et inversement, mon âme se laisse entraîner par mon corps de slime, si bien que j'oublie peu à peu avoir été humaine. La triche par le savoir semble rester, cela dit.
De retour au donjon, Argilette et Unette avaient quasiment achevé le labyrinthe. Le cinquième niveau rejoint désormais la mine, et il paraît qu'on y a trouvé du mithril et de l'orichalque.
J'ai donc fabriqué tout un tas d'armes, équipé Keicy et les autres entièrement en orichalque, et la défense est presque parfaite. Moi aussi, j'ai stocké plusieurs couteaux en orichalque. J'en ai même utilisé pour l'étui qui protège mon noyau, glissé dans une chaussure. Me revoilà plus forte.
Bref, j'ai décidé qu'il était temps d'ouvrir. J'ai envoyé Keicy faire de la publicité à la guilde, et c'est Blaze qui est arrivé le premier, allez savoir pourquoi. Le maître de guilde, tu fais quoi ? Tu as démissionné ? Tu es bête ?
Slip de compétition, bonnet, lunettes de piscine, une pose, et plongeon. La tenue est parfaite, d'accord. J'avais bien écrit “maillot recommandé”, mais de là à être équipé à ce point. Tu fais quoi, là ?
Il exulte en trouvant des armes en mithril et en orichalque dans les coffres ; il a l'air de passer un excellent moment, tant mieux pour lui.
« Sérieusement, tu fais quoi, Blaze ? »
« Non mais, c'est vraiment génial ici. Excellent pour les loisirs. »
« C'est qui, le maître de guilde, maintenant ? »
« Ma nièce, Émilia. Vampire de pure souche, et peut-être bien plus forte que moi. »
« Le monde est vaste. »
Il reste beaucoup de gens forts. Il va falloir que je travaille, moi aussi.
Au passage, les aventuriers veulent aussi affronter des monstres : j'ai fait fabriquer par le cœur de donjon des doubles de Keicy et des autres, et j'ai réparti toutes sortes de slimes. La force des doubles est répartie en plusieurs paliers, donc les plus faibles conviennent sans danger à des débutants.
De ce côté-là, j'ai posé coffres et pièges jusqu'au huitième niveau. Les fosses y sont des téléporteurs qui ramènent au premier niveau. Je n'ai pas l'intention de tuer les visiteurs. Ce que je veux, c'est du mana : ça n'aurait aucun intérêt.
Ceux qui atteignent le fond repartent avec une pièce d'équipement en orichalque. Personne n'y est encore arrivé, remarquez, c'est vaste. Impossible de descendre sans passer par la mine, la mine est à plusieurs dizaines de kilomètres, et j'en ai fait un labyrinthe par-dessus le marché. Normalement, on se lasse en route et on rentre.
Le boucler sérieusement prendrait plusieurs mois, je pense. Si je juge quelqu'un hostile, j'irai le tuer moi-même, cela dit. Pour l'instant, personne de tel non plus. Au passage, mes amies disposent d'un téléporteur dédié qui mène à la salle du cœur. Là, je suis au premier niveau, moi.
« Tu peux arrêter de ricaner devant ce couteau en orichalque ? »
« Enfin, quand même : même un noble de haut rang a du mal à s'en procurer. Forcément que je ricane. Et mon mana augmente, en plus. »
« Tant mieux pour toi. »
« Quelle froideur. »
« Je n'ai encore ni sang ni larmes, tu sais. »
J'ai bien l'intention de m'en fabriquer un jour, cela dit.
L'ouverture officielle a d'abord attiré les aventuriers. Ils franchissent le labyrinthe, empochent un trésor, et comme au cinquième niveau le chemin est noyé par le lac souterrain, la plupart font demi-tour là. Sunshine le kappa a pleuré parce qu'on lui volait ses légumes, mais ça, ce n'est pas mon problème. Change ton potager de place.
Il me faisait de la peine, alors je lui ai aménagé un espace potager le long du couloir du lac. Si on le lui vole encore, tant pis.
Keicy améliore les toboggans et construit des plongeoirs. En ce moment, elle est à fond sur le plongeon. Espèce de folle de vitesse.
Yukimé tient un stand. Elle assure aussi la sécurité des chambres, apparemment. Personne ne peut la regarder cuisiner sans avoir peur, ce qui en fait la personne idéale. Elle sert des nouilles sautées et compagnie, et ça a beaucoup de succès. J'ai goûté : généreusement garni de copeaux de bonite, et délicieux. Il paraît que le secret est dans la sauce. Je ne peux plus tricher par le savoir, moi.
Iris donne les ordres aux slimes et gère l'ensemble. Elle exploite pleinement son métier de dompteuse, mais dites-moi, les slimes : vous n'auriez pas oublié que la maîtresse de donjon, c'est moi ?
Argilette et son équipe ont encore évolué et sont devenues très fortes : elles font office de boss intermédiaires. Comme boss final, j'ai posté un de mes doubles. Si quelqu'un devenait vraiment inquiétant, j'irais moi-même, mais personne de ce calibre pour l'instant.
Moi ? Je reçois l'individu dangereux qui ricane avec son couteau. Objectivement, un vieux type coiffé en arrière, cheveux argentés, yeux rouges, qui ricane un couteau à la main, ça fait peur, non ?
Bon, c'est de l'accueil client. Un double de Yukimé sert le thé, apporte des gâteaux et prépare les repas, dont je profite au passage.
Au passage, côté finances : je synthétise des lingots d'orichalque et je les vends au forgeron, dix grandes pièces d'or d'un coup, donc plus de souci. Le mana s'accumule aussi, avec tout ce monde qui entre et sort, et je gagne en puissance même en m'amusant. Franchement, je m'ennuie. De temps en temps, je vais nager avec ce corps. Mes vêtements se transforment alors en maillot une pièce. Je ne comprends pas la logique, mais mon corps doit juger que c'est nécessaire. Cela dit, dans les faits, je suis toute nue.
Je devrais peut-être courir partout avec un harpon. En voilà, un comportement de détraquée.
« Alors, vous restez jusqu'à quand ? »
« À vrai dire, j'attends quelqu'un. »
« Quelqu'un ? »
Pas au sens d'un humain, j'imagine ?
À cet instant, un mana s'est infiltré pour se téléporter directement dans mon dos. Se téléporter dans un lieu à forte densité de mana exige un mana considérable. On ne peut pas sauter là où se trouve plus fort que soi. On ne peut pas sauter face à un ennemi puissant. C'est le défaut de Saut court et de la téléportation.
Et là, quelqu'un forçait le passage. Costaud !
« Aaaah !! »
« Hiiii !! »
Une superbe fille blonde aux yeux bleus, seize ans à vue de nez, vient d'apparaître ! J'ai sursauté ! Et elle aussi, allez savoir pourquoi ! Veste noire, allure très classe !
« Gwooooh !! »
« Wooooh !! »
« Pfff ! »
Dégoûtant ! Ce vieux type vient de recracher son thé ! Ils se connaissent ? Mais elle est monstrueusement forte, cette personne !
Bon, du calme, on commence par se saluer !
« Enchantée… ? »
« Aoh… euh… ah… enchantéééée. »
« C'est quoi, cette personne ? »
« Dame Cal Damon, le dieu-démon. »
« Ooh, pas de “dame”, s'il te plaîîît. »
Superbe, mais visiblement très bizarre. C'est donc ça, un dieu-démon. Trop forte, ça fait peur. On s'enfuit ?
« Bon, je vous laisse. »
« Tu vas où ? »
« Nager. »
« Je viens aussiii. »
« Comme vous voulez. »
J'ai laissé en plan le vieux fou du couteau, qui glousse depuis tout à l'heure, et je suis partie m'amuser. Il s'agit de recevoir dame Cal, le dieu-démon.
« Ah, vous avez un maillot ? »
« J'en ai un ! »
Dame Cal a claqué des doigts et sa veste est devenue un bikini. Ça se fait aussi, donc. Je passe en maillot moi aussi.
« Hmm ? Tu as fait ça comment ? »
« Comme ça. »
Je bascule en forme de slime. Elle écarquille les yeux. Derrière moi, j'entends soupirer le détraqué.
« On ne vous a pas dit que j'étais un slime ? »
« Beeen, on m'avait dit un slime, mais je tombe sur une jolie petite fille. Je me suis dit que le petit Blaze avait dû se tromper. »
« Je ne me trompe pas là-dessus. »
« Venant de Blaze, c'est plausible. »
« Trop plausiiible. »
« Absolument pas ! »
Si, c'est plausible. Il m'a bien prise pour une abominable massacreuse. Ah, il a le regard qui dit “tu es abominable, c'est certain” !
Cela dit, dame Cal a une sacrée silhouette. Plutôt jouer avec elle qu'avec le vieux. Entre le vieux détraqué qui s'est changé en maillot je ne sais quand et une beauté pareille, le choix est vite fait. Je repasse en version maillot.
« Ooh. J'ai beau regarder, c'est bien un slime ! »
« Évidemment, je suis un slime. »
Slime depuis ma naissance sur la planète rouge ! J'ai levé le pouce en tirant la langue, mais dame Cal s'intéressait déjà au toboggan et ne me regardait plus.
« C'est quoi, ça ? Il y a de l'eau chaude qui coule ! »
« Un toboggan. Allez-y en premier. »
« Youpiii ! »
Ah, elle est partie. Un vrai chat, cette personne !
« Yahooooo !! »
« Ah, elle a l'air de s'amuser. Tant mieux. »
Plouf, elle est tombée dans la piscine du bas. Sans le moindre freinage. Elle est remontée, elle a redescendu. Elle a répété ça un moment, puis elle est partie battre des pieds à travers la grande piscine. Reviens !
Blaze et moi avons décidé de descendre le toboggan nous aussi.
Quel esprit libre.