Maintenant immunisée contre les mêmes mots, je fis un pas de plus dans sa chambre.
« Je t'ai apporté un cadeau. »
À mon approche, il planta sur moi un regard fixe.
« Trinquons. »
Voyons qui tombe le premier.
Sur mon ton de défi, il plissa les yeux.
Qu'il le permette ou non, je m'avançai jusqu'à lui et posai les bouteilles sur la table.
« Qu'est-ce que tu fais ? »
Amoide se leva sur-le-champ.
« Je ne vais pas te manger, voyons. Viens, assieds-toi. »
Je m'installai au milieu du canapé où il était assis et le repoussai sur le côté.
« Fais-moi l'honneur de boire un coup avec moi. »
……
« Je n'ai pas bu une seule fois depuis que je suis arrivée ici. »
Même dans ma vie d'avant, je n'ai jamais été du genre à boire seule. L'alcool a meilleur goût quand on le partage.
« Ces bouteilles sont sacrément lourdes. »
« Et alors ? »
« Je les ai traînées depuis ma chambre, ces bouteilles très, très lourdes. »
« Est-ce que je t'ai demandé de les porter ? »
Il répondit du tac au tac, tranchant comme une lame. Peu importe, nulle déception, nulle culpabilité.
Je m'y attendais.
Si les mots ne suffisent pas à te convaincre, passons à la méthode la plus rapide.
Pop !
Le bruit du bouchon qui saute résonna.
Et le parfum de l'alcool envahit aussitôt l'air. J'eus l'impression d'en ivre rien qu'à le respirer.
« Wahou. »
C'est drôlement bien fait. Walter a sans doute plus de talent pour l'alcool que pour les médicaments. Les ingrédients qu'il a utilisés sont aussi de la meilleure qualité.
Dans le liquide flottaient des herbes précieuses, chères, parfumées et délicieuses.
Surtout, Walter a vraiment trouvé le ratio d'or avec cette formulation.
Pour l'alcool, il ne se trompe jamais parce qu'il a patiemment et méticuleusement déterminé le ratio d'or après plusieurs expériences.
« Ça sent bon, non ? »
Je secouai légèrement la bouteille.
Ses yeux suivirent de gauche à droite le liquide ambré qui ondulait dans le flacon transparent.
« Tu ne veux pas un verre ? »
« Non. »
Encore une réponse immédiate. À contrecœur, je remis le bouchon.
« Regarde-moi boire, alors. »
Je me levai et allai m'asseoir en face de lui, et son regard me suivit jusqu'à ma nouvelle place.
Amoide épiait mes mouvements maladroits, et je m'assis pendant qu'il me fixait encore.
Flop.
Dès que je fus calée dans le siège moelleux, je regardai droit devant moi.
« Qu'est-ce que tu fous… »
Le menton légèrement relevé, il fronça les sourcils vers moi, comme ahuri par mon comportement.
« Qu'est-ce que tu es en train de faire, au juste ? »
Il était affalé sur son siège à l'instant, et le voici sur pied.
« Je ne peux pas boire pendant que tu es debout. J'ai déjà la place parfaite. Regarde, elle est large. »
Je posai les bouteilles et les effleurai avec lassitude, les rangeant côte à côte avec soin.
« S'il te plaît ? Je ne te demande pas de boire avec moi. Juste de t'asseoir. »
« Y a-t-il une raison pour que tu doives boire ici ? »
« C'est la chambre de mon mari. Y a-t-il une raison pour que je ne le puisse pas ? »
Son expression changea subtilement quand je prononçai le mot « mari ».
Ah, tu le détestes vraiment, hein ?
Tu crois que je fais ça parce que je veux ? Moi aussi, je suis frustrée de ne pas pouvoir te dire tout ce que j'ai sur le cœur.
S'il n'y avait pas cette clause de confidentialité avec Camilla, au lieu de demander le divorce, je m'accrocherais à sa jambe.
…Malheureusement, je ne peux pas.
Sache que je ne te lèche pas les bottes parce que je t'apprécie.
Pop !
Je retirai le bouchon une fois de plus et aspirai le parfum de l'alcool.
« Mmm. »
L'odeur puissante se répandit dans l'air. Un parfum qui atteindrait sûrement Amoide d'ici.
« Tu ne veux vraiment pas ? »
Je secouai encore la bouteille, mais il ne broncha pas.
« Bois toute seule. »
« Quel intérêt de boire toute seule ? »
« Bois avec ta servante, alors. »
« Rona ? Hors de question. »
« Pourquoi ? »
« C'est une grosse buveuse. L'alcool serait fini avant que j'aie eu le temps d'en goûter une gorgée. »
Glouglou. Glouglou.
Le bruit de l'alcool qui coule dans le verre retentit fort.
« Bon, puisque tu dis que tu ne bois pas… »
Je portai mon verre à mes lèvres.
Et en bus une petite gorgée.
Comme prévu.
Le ratio d'or.
« Je crois que je pourrais mourir heureuse après ça ? »
Je vidai le verre d'un trait. Je le remplis trois fois encore, versant tout son contenu dans ma gorge.
Je ne me lassais pas du goût tandis que je l'avalais tout cru.
Comme je buvais, le verre penché au maximum, je tournai la tête et croisa le regard d'Amoide.
Il me regardait, le menton posé sur une main.
Je ne cherchai pas à éviter ce regard.
Je ne l'évitai pas, c'est sûr, mais mes yeux s'écarquillèrent quand lui non plus ne le détourna pas.
Quoi qu'il en soit, j'avalai jusqu'à la dernière goutte.
Quand j'écartai le verre de mes lèvres, l'alcool en coula un filet.
Je sortis la langue et me léchai les lèvres.
Est-ce que je me trompe, ou ses yeux viennent-ils de suivre ce mouvement ?
…Non, sûrement pas.
Ses yeux bleus me transpercèrent. Quoi, si soudain, en plus.
« C'est déstabilisant. »
Je continuai à boire quand même. J'avais une soif étrange.
La poitrine me brûlait et la température de la pièce semblait avoir grimpé.
Qu'est-ce qui m'arrive ?
Je fixai le verre vide dans ma main et le fis tourner légèrement.
Même en baissant les yeux, je sentais encore les siens sur moi.
« Pourquoi tu me regardes comme ça ? »
Tu aimes tant me dévisager ? C'était parce que je buvais tant que tu espérais juste que je dégage au plus vite ?
« Tu as fini ? »
Sur son ton languide, je relevai les yeux.
« Curieuse du goût ? »
Il ne répondit rien.
« Alors bois. »
Je versai de l'alcool dans un verre vide, mais quand je le lui tendis, Amoide le repoussa.
« Je n'en veux pas. »
« Raymond a dit que c'était bon. Et cet alcool est fait avec des herbes bonnes pour le corps… »
« Pourquoi faut-il que tu montres ce côté pathétique ici ? Tu aimes boire devant les gens que tu détestes ? »
Il dit tout ça d'une traite.
« J'ai un accompagnement, moi. »
« Accompagnement ? Où ça ? »
Il jeta un coup d'œil à la table, où il n'y avait que des bouteilles et des verres.
« Ton visage. »
À ma réponse effrontée, il resta sans voix.
« Ton visage, hum, délicieux. Il n'y a pas de restaurant au monde qui fasse mieux. »
« Restaurant ? »
« Ça me donne envie d'en reprendre. »
Oh, suis-je saoule ? Les mots sortaient sans filtre.
« C'est tellement ennuyeux de boire seule. »
Je tapotai le verre du bout du doigt, faisant un petit bruit.
« Je suppose que seul ton nom veut dire "aimable". Tu ne peux même pas boire un tout petit peu ? »
Je pris le verre rempli et le secouai délicatement devant lui, mais comme il était plein à ras bord, il faillit déborder.
Amoide observa le verre précaire, puis finit par me l'arracher des mains.
Inattendu, sa large main enveloppa doucement la mienne et saisit le verre.
« Tu es saoule. »
Amoide posa le verre sur la table, net.
« Si tu ne bois pas ça, il n'y a vraiment aucune chance de réconciliation… »
Je marmonnai en regardant le verre.
……
« Je continuerai juste à croire que mon mari est un homme borné, pingre — si pingre qu'il ne daignerait même pas boire avec moi. »
« …Réconciliation. Bon, d'accord, alors arrête ça. »
Il se frotta le front en se rasseyant. Mes yeux suivirent son mouvement.
« Ah, c'est jouer sale, sérieusement. »
Tu as eu pitié de moi parce que j'ai apporté ces bouteilles ? Toi ?
Je sentis tout à coup quelque chose comme de la fièvre monter en moi.
« Jouer sal… »
« Oui, jouer sale. »
Je le fixai d'un regard perplexe. Les commissures de mes lèvres tressaillirent.
Tu ne veux pas boire ? Ou tu ne peux pas ?
« …Ah, tu ne tiens pas l'alcool ? »
À ce que je disais, il inclina légèrement la tête sur le côté.
« Oh mince. Je suis désolée. Je ne savais pas. »
D'une main sur une bouteille vide, je la fis tourner rond et rond.
Il se renfonça dans son siège.
« Ah, à quoi ça sert d'être le commandant du meilleur ordre de chevalerie de l'Empire si on ne sait même pas boire. Bon, l'alcool, c'est inné, je suppose. Tu sais, Rona a vidé deux bouteilles d'une traite. »
……
« C'est pas grave, Amoide. Ce ne sont que des préjugés. C'est trop biaisé de penser que parce qu'on manie bien l'épée, on boit bien aussi. »
J'agitai la main en l'air.
« Peu importe à quel point cette épée est le prolongement de ton corps, ta capacité à boire n'en est pas affectée. Mais tu n'as ri~en à avoir honte. »
« Quand est-ce que j'ai… »
« Ce n'est pas facile pour un chevalier d'avouer qu'il y a quelque chose qu'il ne sait pas faire. Je comprends, je comprends. Je te comprends complètement. »
J'acquiesçai vigoureusement.
« Si tu ne sais pas boire, dis juste que tu ne sais pas. Pas besoin de trouver des excuses. »
« Ex… cuses ? »
Sa mâchoire se raidit tandis que ses yeux se plissaient. Je retins le rire qui montait lentement vers mes lèvres.