Prenant un plaisir mauvais à l'état de Marie, j'arrachai ma main de ses lèvres comme si je les mordais.
Marie se prit les lèvres enflées à pleine main en gémissant de douleur. Ses épaules, secouées de soubresauts, me disaient qu'elle ravalait ses larmes.
« Dis-moi. »
« Y... Yonel. C'est Yonel qui me l'a dit. »
Marie parvint tout juste à répondre, le souffle court.
« Qui est-ce ? De quel service ? »
« Elle sert dame Roena. »
« Ah vraiment ? Je vois. Une femme de chambre au service de Roena... Vous devez être bien proches, pour qu'elle se dépêche de te rapporter pareille nouvelle. »
« Oui. N... nous sommes proches. »
« C'est donc cela ? Alors tu ferais bien d'entretenir cette amitié. »
Après tout, j'aurai sans doute souvent besoin de son aide. Sur ces mots, je souris légèrement et caressai la joue de Marie.
« Maintenant, si nous parlions de Margo et de toi ? »
À ces mots, les lèvres de Marie tremblèrent. Était-ce la peur ? Elle n'arrivait même plus à soutenir mon regard. Parler de la gouvernante qui dirigeait les autres domestiques semblait la terrifier. Il faut dire que c'était Margo qui tenait la maison en ce moment.
Je chuchotai d'un ton doucereux, comme pour l'apaiser.
« Je ne cherche à fouiller dans rien de particulier. Je sais déjà que Margo compte m'humilier par ton entremise et par celle des autres domestiques. »
« Non. Ce n'est vraiment pas cela. »
« Parle honnêtement. Pourquoi es-tu venue me trouver ? Que comptiez-vous faire en me tenant entre vos mains ? Dis-moi pourquoi tu as agi ainsi ce matin. »
« C'était ma faute, Mademoiselle. Je ne recommencerai pas. Je vous promets de ne plus jamais faire une chose pareille. »
« Cela veut-il dire que tu peux m'aider ? Que tu peux tout faire pour moi ? Même si je devais te traiter ainsi ? »
Sur ces mots, je suivis du doigt les lignes de son visage. Puis j'enveloppai doucement son cou de mes mains. La pauvre Marie, paralysée de terreur, respirait à peine, les yeux grands ouverts.
Je resserrai ma prise sur sa gorge. Peu à peu, lentement, très lentement. Je voulais que Marie éprouve autant de terreur que possible.
« Chut, reste tranquille. Voilà, tu es une très gentille fille. »
Déjà soumise par ma seule présence, elle n'osait même pas songer à résister. Elle ne pouvait que verser des larmes et me supplier désespérément de lui pardonner.
« C'était ma faute, Mademoiselle. Je ne recommencerai pas. Épargnez-moi, je vous en prie. Je vous en prie. »
Mais je n'écoutai pas ses paroles. Il fallait que je m'imprime dans l'esprit de Marie comme une présence terrifiante. Que moi, qui pouvais la tuer à tout instant, j'étais la maîtresse de sa vie.
Aussi n'est-ce qu'au moment où sa langue sortit de ses lèvres suffocantes que je retirai enfin mes mains de son cou. Je regardai avec un rictus son corps se tordre comme celui d'un insecte puis, caressant sa tête convulsée au rythme du souffle qu'elle inspirait à la hâte, je chuchotai avec bonté.
« Ma chère Marie. Va tout de suite trouver Margo et dis-lui que cette sotte de Mademoiselle t'a pardonné après que tu as pleuré et supplié. Demande-lui donc une autre chance, et promets de ne plus échouer. »
Marie hocha la tête. Dans ses yeux pleins de larmes, il y avait de la peur envers Sissae de Bischwartz, c'est-à-dire moi.
Alors seulement, j'éprouvai un sentiment de satisfaction. Je relevai donc les coins de ma bouche en un sourire et chuchotai.
« Voilà, c'est ainsi qu'il faut faire. Alors j'aiderai Margo à ne pas pouvoir te punir. »
Et pour calmer celle que la peur avait figée, je détachai le bracelet que j'avais passé à mon poignet.
« C'est une petite récompense pour ce qui vient de se passer. Tu peux l'oublier, n'est-ce pas ? Non, tu dois l'oublier. C'est à cette seule condition que nous nous entendrons bien, à l'avenir. »
Marie hocha la tête d'un air absent, le visage partagé entre la peur, la tristesse et une pointe de joie. Dans ses yeux, il y avait de l'avidité.
Marie regardait le bracelet avec passion, comme si elle avait oublié le traitement injuste qu'elle venait de subir. Son regard éteint, comme envoûté par le bijou, en devenait presque comique. Avec cela, je pouvais être sûre que Marie agirait selon mes instructions.
Un moment plus tard, une domestique vint me chercher. La femme rousse, qui se présenta sous le nom de Seril et affichait une morgue certaine, dit venir sur ordre de mon beau-père. J'éclatai de rire devant ce visage qui m'était si familier.
Ah oui. Comment aurais-je pu t'oublier ? Tu étais l'une des domestiques loyales à Roena.
Ses yeux impudents, qui me fixaient droit malgré son affectation à mon service, étaient pleins de mécontentement. Je passai la langue sur mes lèvres et ordonnai à Marie :
« Marie, tu feras comme convenu. J'ai à parler un moment avec Seril. »
La punition avait sans doute porté ses fruits, car Marie quitta la pièce sans un mot.
Souriant de satisfaction à son départ, je regardai Seril. Et à celle que cette situation étrange semblait décontenancer, j'adressai le plus doux des sourires possibles et chuchotai à voix basse.
« Nous allons donc avoir une conversation ? »
Une conversation très simple.
Avant mon retour, j'étais une fille incapable de cacher son naturel de garçon manqué. Faut-il parler d'œil du cyclone ? Il y avait toujours des chamailleries mesquines autour de moi, et je m'y laissais souvent entraîner. Cela tenait en partie à mon mauvais caractère, qui me rendait la maîtrise de la colère difficile.
Surtout, je ne supportais pas les ragots sur ma mère. Non, je ne le supportais pas. Aussi, si quelqu'un osait dire un mot sur elle, je lui sautais aussitôt dessus et je le mettais en pièces. Quitte à me blesser moi-même, jusqu'à ce que l'autre soit en lambeaux.
Mon honneur insignifiant ne pesait pas plus lourd que l'humiliation que je subissais. Alors je mordais jusqu'au sang. Peu m'importait qu'on me traitât de folle. Au contraire, je déclarais hardiment : « Et alors ? Ça te dérange ? » Traiter avec des filles comme Seril n'était donc pour moi aucune difficulté.
Il est indéniable qu'une petite punition profite au chien qui ne comprend pas. J'avais appris cette vérité très tôt, par expérience.
Je jetai un coup d'œil à Seril, étalée sur le sol, et ouvris la porte. Marie, revenue entre-temps, laissa échapper un cri étouffé à l'instant où son regard croisa le mien. Ses yeux, qui roulaient sans repos, étaient pleins d'une terreur extrême.
« Tu rentres plus tôt que je ne le pensais. Margo t'a écoutée ? »
Comme je posais la question en souriant, Marie hocha furieusement la tête, le visage blême, au lieu de répondre.
Je feignis délibérément de ne pas comprendre ce qu'elle éprouvait. Je me décalai plutôt légèrement sur le côté, pour dégager la vue sur Seril étendue au milieu de la pièce.
« Elle n'a pas l'air bien. Elle s'est effondrée comme cela pendant notre conversation. Il faut donc que tu examines son état. »
« M... moi ? »
Marie déglutit et redemanda. On pouvait la comprendre : c'était une situation où celle qui inflige la blessure offre aussi le remède. Les autres demoiselles nobles ne soignaient pas leurs domestiques, elles se contentaient de les punir.
Quand je hochai fermement la tête en disant « Oui, il le faut », une lueur étrange passa sur son visage. Marie s'approcha prudemment de Seril, en se retournant plusieurs fois vers moi pour jauger ma réaction.
« Examine-la à fond. Pour qu'elle puisse se lever demain. »
« Demain ? »
Marie me regarda comme si je disais une absurdité. Elle avait l'air si pitoyable que j'en eus presque de la peine. Je haussai les épaules avec un sourire éclatant et exaspérant. Et je répondis d'un ton détaché.
« Oui, demain. »
En vérité, l'état de Seril n'était pas bon. Moi-même, je n'aurais pas garanti qu'elle pourrait se lever le lendemain. Mais ce n'était pas moi qui la soignais. Alors pourquoi me soucier de son cas ?
« C'est difficile ? »
Marie répondit à voix basse. Ses mots, pleins de résignation, portaient un sanglot contenu. La pauvre Marie semblait pleurer aujourd'hui, à cause de moi, toutes les larmes qu'elle verserait dans sa vie.
« Non. Non, Mademoiselle. Je peux le faire. »
« Oui, il le faut. »
Je n'avais aucune intention de laisser Seril quitter ma chambre avant qu'elle ne me fût entièrement soumise. Il était plus simple de lui inculquer à l'avance une obéissance profonde que de régler les problèmes à mesure qu'ils se présentaient.
Son absence causerait peut-être quelques ennuis, mais ce serait un incident mineur, rien d'assez sérieux pour qu'on vînt me questionner sur des vétilles. Qui aurait pu dire un mot si je gardais ma domestique quelques jours pour mes besoins ?
Surtout, Margo, la gouvernante, allait courber l'échine et surveiller mon beau-père pendant plusieurs jours : personne ne pourrait donc se mêler de mes affaires. Je pouvais donc quitter la pièce l'esprit tranquille, en laissant Seril à Marie.
Après quelques tournants dans le couloir, j'aperçus une chambre familière, gravée du blason de la maison comtale.
La chambre de ma mère. Comme autrefois, Mère résidait dans les appartements de la comtesse. Je frappai légèrement à la porte pour annoncer ma visite.
Mère était assise à une table près de la fenêtre et buvait du thé, comme si elle savourait l'heure du thé. Et avec Roena.
Je plissai les yeux en la voyant assise en face de ma mère. Je ne comprenais pas ce qu'elle faisait là.
« Mère. »
Je courus vers elle et l'embrassai sur les deux joues. Puis je la serrai fort contre moi. C'était une démonstration d'affection un peu mesquine.
Mère sourit légèrement, comme si mon enfantillage ne lui déplaisait pas, et me caressa les cheveux. D'ordinaire, elle m'aurait grondée de me conduire en enfant à mon âge, mais vu ce qui venait de se passer, elle laissa faire.
« Tu vas bien ? »
Je lui posai la question dans un souffle, et Mère hocha la tête et répondit avec entrain.
« Oui, je vais bien. »
En comparaison d'avant, s'entend.
Autrefois, je souffrais sans cesse de surmenage et de manque de sommeil. Le dessous de mes yeux, creusé d'ombres par la fatigue, était toujours sombre.
Quatre heures de sommeil au mieux, deux au pire.
C'était l'époque où je devais découper mon temps et travailler désespérément rien que pour suivre Roena : c'était donc inévitable.
Même quand mes molaires se brisaient à force de garder des billes dans la bouche toute la journée pour travailler une prononciation élégante, ou qu'il fallait découper à plusieurs reprises les callosités de mes talons dues aux répétitions de danse. Mon corps se délabrait, mais je tenais farouchement, par obsession pour elle.
Mais j'avais beau m'acharner, je n'arrivais pas à dépasser Roena. Cela ne me laissait que des séquelles physiques. J'ai craché du sang plusieurs fois à cause de mon hygiène de vie déséquilibrée, et j'ai fini par ne plus pouvoir avaler une seule cuillerée de soupe, parce que rien ne restait dans mon estomac.
Mon corps, qui était plein et bien proportionné, devint maigre comme un squelette. Mon visage était ruiné par la fatigue, et je n'y pouvais rien.
Je devais me contenter de mêler de la poudre de perle à de l'eau et de la farine pour m'en enduire la peau, car le maquillage ne tenait plus. Mon corps était si abîmé que quelqu'un m'a montrée du doigt en m'appelant un fantôme ambulant.
Et pourtant, je n'ai pas renoncé. Jusqu'à ce que je comprenne la réalité qui m'était donnée, jusqu'à ce que ce maudit destin se joue de moi et que je finisse par m'incliner à ses pieds, je n'ai jamais lâché mon désir de surpasser Roena.
Les mots « je veux arrêter » me montaient au bord de la gorge, mais je les ravalais toujours. J'ai enduré, enduré. Je me fouettais en imaginant qu'un avenir doux viendrait un jour. En croyant qu'il y aurait un jour où je pourrais sortir de l'ombre de Roena et être vue pour moi-même.
Alors, comparé à cette époque-là, ceci n'est rien. Je n'ai même pas encore commencé : pourquoi devrais-je peiner ?
Mère poussa un soupir de soulagement à mes paroles. Elle m'embrassa sur les yeux et dit d'une voix douce.
« Oui, c'est un soulagement. Mon enfant, veux-tu un peu de thé ? »
« Oui. »
Je souris jusqu'aux oreilles et allai m'asseoir à côté de Roena. Une domestique m'apporta prestement une tasse.