Le plus marquant de ses agissements fut de se moquer de l'apparence de l'Impératrice devant tout le monde, en faisant observer qu'elle lui était plusieurs fois inférieure comme femme. Elle agissait avec présomption, usant de l'engouement de l'Empereur pour elle.
Nul ne pouvait pourtant relever la grossièreté de Chatou, car l'Empereur riait de bon cœur aux mots de sa favorite et raillait lui-même l'Impératrice.
L'Empereur fermait les yeux sur tout ce que faisait Chatou, ou le tolérait avec largesse. Cela valait même lorsqu'il s'agissait de colporter des scandales sordides touchant à l'honneur des nobles.
Chatou adorait les ragots qui circulaient dans la haute société et se consacrait avec passion à les collectionner. On disait que toutes les rumeurs de la ville affluaient vers elle avant d'en ressortir. Et ces histoires ainsi recueillies étaient soufflées directement à l'oreille de l'Empereur.
L'Empereur se roulait sur le lit, riant à gorge déployée de toutes sortes de rumeurs sordides sorties de la bouche de sa favorite. Puis il n'hésitait pas à lui baiser les lèvres en disant : « Oh, mon adorable chatte. » Personne avant elle n'avait jamais parlé des scandales de la noblesse à l'Empereur sur ce ton de caricature.
Aussi l'Empereur prenait-il grand plaisir à voir sa maîtresse vulgaire railler les nobles guindés. C'était l'un des nombreux moyens par lesquels elle s'assurait de ne pas perdre la faveur impériale.
D'innombrables gens envoyaient des lettres à Marianne de Chatou. Ils y détaillaient les histoires étranges qu'ils connaissaient ou les tares cachées d'autres nobles, dans l'espoir de gagner ses bonnes grâces.
Marianne de Chatou n'était pas une femme avare et accordait des récompenses considérables aux auteurs des lettres qu'elle retenait. Le plus souvent, c'étaient de l'or ou des joyaux. Avec de la chance, on pouvait même recevoir le titre de « vicomte », fût-il purement nominal.
Des centaines de lettres affluaient chaque jour vers Marianne de Chatou par les mains des serviteurs de la cour.
Elle s'étendait alors dans un bain chaud, écoutait ses camérières lui lire les lettres et mettait de côté celles dont le contenu lui était utile.
Il s'y trouvait des techniques aphrodisiaques secrètes transmises depuis le Continent Oriental. Marianne de Chatou essayait aussitôt toute position curieuse ou tout mets aphrodisiaque dont elle avait connaissance, et en jouissait avec l'Empereur.
Le bruit courait que Madame de Chatou s'était un jour couvert le corps de chocolat pour l'Empereur et en avait joui avec lui.
On disait qu'elle avait senti la langue de l'Empereur lui parcourir le corps avec une telle intensité qu'elle avait gémi assez fort pour que tout le palais l'entende, et qu'ils étaient restés au lit un jour et demi.
Tout en maudissant ses mœurs lascives, les gens enviaient fort à l'Empereur sa vie auprès de la belle Marianne de Chatou, objet de ses fantasmes.
Même les courtisanes les plus renommées de la capitale n'étaient ni aussi belles ni aussi plantureuses qu'elle. Marianne de Chatou était une séductrice sans égale et, en même temps, la courtisane parfaite dont rêvaient tous les hommes.
C'est à peu près à cette époque que Madame commanda l'aménagement d'une salle d'opéra privée pour l'Empereur. L'Empereur aimait les ragots, mais il se lassait de les entendre dans sa voix toujours pareille, et la voix de Madame de Chatou se fatiguait à lui faire chaque jour la lecture des lettres.
Une voix aussi claire qu'un gazouillis d'oiseau comptait parmi les vertus qu'une dame de la haute société se devait de posséder, aussi Marianne de Chatou souhaitait-elle toujours que la sienne fût parfaite. Elle ne pouvait donc pas supporter que sa voix devienne rauque et râpeuse comme du métal qu'on gratte, et cela par la faute de l'Empereur.
Elle harcela donc l'Empereur pour qu'il fît construire une salle d'opéra privée dans la pièce attenante à la sienne, et commença à y monter des spectacles tirés du contenu des lettres.
Les pièces étaient d'une très grande qualité, créées avec le concours d'acteurs d'opéra chevronnés. L'exécution parfaite venue des doigts de l'orchestre de la cour suffisait amplement à flatter l'oreille de l'Empereur.
Surtout, il devait être ravi de pouvoir regarder l'opéra tranquillement, sans s'astreindre à aucune étiquette, tout en caressant la poitrine de Marianne de Chatou.
L'Empereur, fort satisfait de ces représentations qui poussaient la satire des nobles à son comble, accorda de grandes récompenses non seulement aux acteurs mais aussi à Marianne de Chatou. Grâce à cette salle d'opéra, elle reçut un vaste château dans le sud-ouest de l'empire pour lui servir de villégiature.
À l'époque, la salle d'opéra de Marianne de Chatou comptait parmi les ragots montants de la haute société. On énumérait tout, des noms des acteurs qu'elle invitait jusqu'aux ateliers qui avaient décoré la salle, en raillant sa prodigalité.
Ce n'était un secret pour personne que des mètres de soie brodée de fils d'or et d'argent avaient servi à confectionner les rideaux ornant la scène.
On commentait également souvent le fait qu'elle eût placé un aphrodisiaque dans la « petite cage à oiseau de Turdarum » (un oiseau de bois rempli d'épices variées et suspendu dans une cage comme un vrai volatile) qu'elle avait fait faire pour l'Empereur.
Les gens de la haute société suivaient le moindre geste de Marianne de Chatou avec une passion extrême, mettant toute leur énergie à la critiquer.
On aurait dit qu'ils ne se réunissaient que pour se moquer de Madame de Chatou. Le plus drôle, c'est que, tout en montrant du doigt ses plaisirs décadents, ils mouraient d'envie d'être invités à ces réunions. Ses réceptions comptaient parmi les événements mondains les plus attendus.
C'est donc l'histoire de la salle d'opéra qu'elle projette de créer que j'évoque en ce moment dans ma lettre.
Autrefois, quand Madame de Chatou faisait bâtir sa salle d'opéra, elle se donna un mal fou pour dénicher un artisan capable de satisfaire le goût raffiné de l'Empereur. Elle cherchait des motifs et des dessins neufs, jamais vus, aussi éblouissants qu'accordés à la solennité du palais.
Son orgueil de faiseuse de mode de la haute société plaçait ses exigences à une hauteur inouïe. Marianne de Chatou consacra donc des heures et des efforts innombrables à recevoir des gens de toutes les régions et à examiner les recommandations des nobles, pour découvrir enfin l'artisan « Benjamin Chouël ».
Plus tard, les motifs décoratifs ouvragés que l'on connut sous le nom de « technique Chouël » furent exhumés par la main de Madame de Chatou.
« Je n'ai jamais vu de meubles aux motifs aussi beaux et aussi originaux que ceux de l'artisan Benjamin Chouël. Son mobilier, allié à la mystérieuse culture du Continent Oriental, est à la fois ouvragé et très élégant. J'ose affirmer que son art ne décevra pas les attentes de Votre Seigneurie.
« Benjamin Chouël travaille à l'atelier "L'Oiseau Rouge", dans le quartier animé. Si Votre Seigneurie convoque cet artisan au palais et le rencontre, elle sera peut-être surprise de le trouver plus jeune qu'elle ne l'imaginait. Son talent, pourtant, est authentique.
« Je souhaite sincèrement que Madame Marianne de Chatou montre assez de générosité pour découvrir un si prometteur jeune artisan.
« Je forme le vœu ardent que Votre Seigneurie prête l'oreille à mes paroles loyales. (Passage omis.) »
Si cette lettre parvient bien à Marianne de Chatou, peut-être aurai-je une chance d'entrer au palais et de la rencontrer.
Si cela arrive, je compte faire de mon mieux pour gagner sa faveur et, dans le même temps, lui demander de désigner mon « chaperon » (le garant d'une jeune fille qui entre dans le monde).
Je puis affirmer sans crainte que Madame ne saura refuser cette requête et qu'elle en sera au contraire ravie, s'efforçant de me trouver quelqu'un de convenable.
Beaucoup lui ont déjà demandé un « chaperon » par le passé, mais ce n'étaient que des arrivistes visant à faire leurs débuts, sans aucun noble de haut rang parmi eux. Seule une « dame » renommée dans la haute société désigne un chaperon pour une jeune noble, et chacun tient cela pour un honneur.
Personne ne serait assez fou pour présenter une prostituée lors d'un événement aussi important, lié à son honneur. Elle a beau être la maîtresse favorite de l'Empereur, sa basse naissance l'empêche de devenir une véritable dame respectée de tous.
Aussi, si mes prévisions sont justes, Chatou sera certainement enchantée de ma requête, puisque je suis une fille adoptive au statut de fille de comte.
Autrefois, Madame de Chatou m'avait elle aussi témoigné un vif intérêt. C'était parce que j'étais la seule à manifester de l'hostilité envers Roena de Bischwartz, réputée pour son haut rang dans le monde.
Chaque fois qu'elle me voyait, elle m'adressait donc quelques mots aimables et cherchait à prolonger la conversation. Chose étrange, Madame se montrait étonnamment bonne avec moi.
À l'époque, pourtant, Marianne de Chatou ne m'intéressait pas. Je craignais le regard de ceux qui nous auraient maudites de nous fréquenter, deux personnes de basse naissance. Je faisais donc tout mon possible pour l'éviter.
Avec le recul, mes agissements d'alors n'étaient que caprices de petite fille gâtée. J'étais déjà, à ce moment-là, un objet de raillerie parce que j'étais fille de roturière.
Y ajouter Madame de Chatou n'aurait donc pas changé grand-chose. Et pourtant, pourquoi le craignais-je au point d'agir si sottement, et de façon répétée ?
Aussi, maintenant que je suis revenue, je vais l'aborder. Pour moi, qui ai besoin d'un appui puissant, Madame de Chatou est la bouée de sauvetage la plus solide. Le beau nom de l'honneur n'était rien face au pouvoir.
Mieux vaut choisir l'avenir qu'est Marianne de Chatou que l'honneur du nom de Sissae de Bischwartz.
Une fois la dernière phrase achevée, je cessai d'écrire et apposai ma signature au bas de la lettre.
Je relus le texte, vérifiant méticuleusement qu'aucune phrase ne sonnait mal et qu'aucun mot ne risquait de la fâcher. C'était, après tout, la bouée qui rendrait mon avenir riant.
Sur ces entrefaites, Marie entra avec une robe et un chapeau, comme si elle avait achevé les préparatifs de ma sortie. Je me changeai avec son aide. Je nouai un ruban blanc avec une ceinture et passai à mon cou un pendentif fait d'un portrait en miniature. Marie, d'une main fort adroite, rassembla les plis des manches bouffantes pour leur donner du volume.
Tout ce que je porte et tout ce que je mets à présent avait été envoyé d'avance par mon père adoptif, afin que je puisse vivre sans embarras après mon entrée dans la famille Bischwartz.
Il avait dépêché un artisan pour me faire des robes et des souliers à la dernière mode, afin que je ne me sente pas intimidée. Ces toilettes, qui se comptaient par dizaines, étaient toutes ornées sans retenue de perles, de volants, de rubans et de joyaux, ce qui les rendait exceptionnellement belles.
Certaines étaient plus ouvragées et plus coûteuses que celles de Roena. De ce fait, les servantes qui les voyaient chuchotaient : « Il doit être complètement ensorcelé par cette femme. »
Cette robe de soie avait au décolleté une collerette à volants généreuse qui mettait en valeur ma poitrine abondante. L'encolure large lui donnait un air à la fois aguicheur et innocent, et aucune autre toilette ne m'allait aussi bien, vu ma silhouette mûre pour mon âge.
Je posai légèrement sur ma tête un chapeau orné de fleurs fraîches et de plumes, et chaussai des souliers de satin bleu incrustés de perles.
« Allons-y, Marie. Conduis-moi à la mercerie. »
Le regard de Marie glissa vers la Capsa, et elle parut mal à l'aise. Laisser Seril derrière elle semblait beaucoup la préoccuper.
« Elle ne se réveillera pas avant un moment, et quand bien même. Si cela t'inquiète tant, pourquoi ne pas fermer la porte à clé ? Nous dînons dans la grande salle, personne n'entrera dans ma chambre. Alors cesse d'hésiter et remue ton gros derrière de cochonne. »
Elle finit par faire un pas après que je lui eus donné un coup de soulier dans le pied. J'enfilai des gants par-dessus mon manteau de brocart de soie, puis je la suivis.
Nous informâmes d'abord le majordome de notre sortie. Le majordome dit d'un ton impassible : « Soyez de retour pour le dîner. »
Et il m'attribua un chevalier. C'était un jeune homme d'à peine vingt ans, orné d'une impressionnante moustache soigneusement taillée.
Je regardai calmement le chevalier se présenter d'un geste plein de panache. À en juger par le fait que son nom ne figurait pas dans mes souvenirs, il ne devait pas posséder de talents bien remarquables.
Quoi qu'il en fût de son talent, moi qui étais devenue une demoiselle de la famille Bischwartz et qui avais même un chevalier pour garde, je montai en voiture d'un pas fier.