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Shards Of A Broken Glass Slipper

Chapitre 10 : La Capsa

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Chapitre 10

Chapitre 10 : La Capsa

Chapitre 10/10100%~11 min de lecture2 094 mots

En entrant dans la chambre, Marie se leva d'un bond, surprise. Elle avait dû soigner Seril tout ce temps, car elle tenait un linge humide à la main. Je la réprimandai d'un ton volontairement mécontent.

« Pourquoi ne l'as-tu pas emmenée dans la pièce voisine ? On pourrait se méprendre. »

Le visage de Marie devint cendreux, ses yeux s'écarquillèrent et elle scruta prudemment mon expression. Sa pâleur dépassait celle que lui aurait donnée une couche de poudre blanche.

Feignant de ne rien remarquer, je gagnai d'un pas tranquille le coin de la chambre. J'ouvris le couvercle de la Capsa, ce coffre brun sombre tout simple, et en renversai par terre tout le bric-à-brac qu'elle contenait.

Cette Capsa, assez grande pour qu'un être humain y tienne sans peine, faisait partie des biens que ma mère et moi avions apportés chez les Bischwartz. Ce coffre, ordinairement destiné aux vêtements, lui venait de sa grand-mère, et l'on disait qu'il avait été autrefois couvert de velours rouge à glands.

C'était un objet que sa grand-mère avait emporté en épousant un baron. Un legs du passé auquel elle n'avait pas pu renoncer, même en vendant la baronnie pour cause de dettes.

Peut-être pour cette raison, la Capsa, alourdie par la crasse du temps, était fort sale : autant de saleté accumulée que de mains qui l'avaient touchée. Mais ma mère la contemplait parfois, revivant la nostalgie des années passées et chantant des airs mélancoliques comme on se souvient d'anciennes splendeurs.

Je ne comprenais pas ma mère. Il me semblait qu'au lieu de caresser une telle chose en pleurant, elle ferait mieux de la vendre chez un brocanteur pour en tirer ne fût-ce qu'une pièce de plus.

À cette époque, j'avais toujours faim. La soupe claire avec ses quelques légumes et le pain noir et dur qu'on y trempait ne suffisaient pas à remplir un estomac qui grandissait.

Je voulais donc vendre cette Capsa qui, malgré sa sobriété, respirait l'élégance aristocratique, afin d'acheter des vivres plus variés. Je ne voulais plus porter de vieux vêtements qu'on ne pouvait même plus repriser. Si l'on pouvait changer ce coffre en argent et mieux vivre, il me semblait qu'il fallait le faire de bon coeur.

Nous nous querellions donc souvent à propos de cette vente. Je ne comprenais rien à la sentimentalité de ma mère, et elle estimait que je pouvais bien endurer un peu la faim.

Nos disputes ne débouchaient jamais sur un accord. Furieuse, ma mère me laissait entendre combien elle était blessée en me traitant de « bête féroce au coeur de glace ». Mais cela n'allait pas plus loin. Elle n'avait pas ma férocité.

Si nous n'étions pas entrées chez les Bischwartz, cette Capsa aurait sûrement fini changée en quelques pièces par mes soins. Comme toujours, ma mère n'aurait pas eu le dessus et aurait cédé d'épuisement.

Quoi qu'il en soit, ma mère, qui avait heureusement réussi à garder la Capsa, voulut exprimer son amour pour son enfant par ce vieux coffre, comme sa propre mère l'avait fait. Elle me le transmit donc. Le regard plein de nostalgie, elle me murmura d'une voix douce : « Tu en découvriras l'usage un jour. Garde-le bien. »

Mais à l'époque, j'ignorais absolument à quoi cette Capsa pouvait servir. Je trouvais fâcheux d'avoir à conserver dans ma chambre une chose aussi vieille et aussi sale. Je voulus donc l'ôter de ma vue. Je la recouvris de velours violet et la laissai dans un coin sans jamais m'en servir.

Ma mère, venue me rendre visite dans ma chambre, reconnut aussitôt sous ce tissu la forme méconnaissable de la Capsa et laissa échapper un petit soupir. Elle ne gronda pas sa fille de ne pas comprendre ses sentiments : elle étouffa seulement sa déception.

En pareil cas, je faisais l'ignorante et j'évitais délibérément son visage. En même temps, je trouvais ma mère bien démodée. Je la tenais pour une provinciale qui ignorait tout des goûts du jour.

Mais aujourd'hui, je sais. Je sais combien cette Capsa m'est utile. Il est vraiment risible que je comprenne seulement maintenant pourquoi on l'a faite si grande, assez grande pour contenir une personne, à la différence des coffres ordinaires.

Bien sûr, c'est une révélation qui n'a rien à voir avec la sentimentalité de jeune fille de ma mère. N'est-ce pas déjà bien, cependant, que je ne la laisse plus dans un coin comme autrefois ? Ne devrais-je pas m'en servir d'une façon ou d'une autre ?

Je repoussai du pied le bric-à-brac entassé par terre et dis à Marie :

« Amène-la ici. »

« Seril ? »

« Oui. »

Seril était plus grande que Marie. Face à Marie, toute mince, Seril avait les bras et les cuisses épais, et le dos un peu large comme celui d'un homme. Avec ses yeux étroits comme des fentes et son nez légèrement busqué qui déviait vers la droite, elle avait l'air mûr d'une femme qui a enfanté plutôt que d'une jeune fille.

Debout côte à côte, Seril et Marie étaient séparées d'une bonne tête. Marie était plus faible et plus jeune. Il lui était donc impossible de m'amener Seril toute seule.

Mais Marie guettait mon humeur et savait qu'elle serait sévèrement punie si elle ne se montrait pas aussi prompte qu'un écureuil volant. Elle glissa donc les mains sous les aisselles de Seril de toutes ses forces et traîna plus de la moitié de son corps sur le sol, parvenant à grand-peine à avancer vers moi.

Il n'y avait qu'une trentaine de pas du centre de la pièce jusqu'à moi, et pourtant le visage de Marie ruisselait de sueur. Elle paraissait en outre épuisée.

Je la récompensai de ses efforts d'une brève parole.

« C'est bien. Maintenant, mets Seril là-dedans. »

Les yeux de Marie vacillèrent violemment. Elle me demanda d'une voix précipitée, comme si elle avait oublié de respirer :

« Mettre Seril dans la Capsa ? »

« Oui. Tu as bien entendu. »

« Grands dieux ! Que faites-vous, Sissae de Bischwartz ? Comment pouvez-vous mettre une blessée dans la Capsa ? »

« Ne t'inquiète pas. Elle est assez grande pour que Seril y étende les jambes. Elle s'y reposera très bien. Tu ne vas tout de même pas me désobéir ? »

Malgré mon ordre, Marie hésitait beaucoup. Elle semblait déchirée entre sa conscience morale et la peur que je lui inspirais.

Incapable de supporter cette pause, ayant besoin d'une bête docile plutôt que d'une personne raisonnable, je l'attrapai par les cheveux et grondai sourdement :

« Pourquoi hésites-tu ? Je ne t'ai pas donné le temps de réfléchir. Je t'ai donné un ordre, au sens propre. N'avais-tu pas dit que tu m'aiderais ? Si tu hésites parce que tu préfères travailler à la lingerie, tu peux t'arrêter là. Les servantes ne manquent pas. »

La lingerie était un poste plus pénible que la cuisine. Noyée d'eau de lessive et d'urine fermentée, elle restait toujours brûlante et bruyante, puisqu'on y faisait bouillir du linge sans discontinuer.

Aussi la servante la plus jeune et la plus vigoureuse en ressortait-elle, après une seule journée, aussi faible qu'une vieille femme. C'est qu'on y passait la journée entière à battre, à bouillir et à sécher les montagnes de linge entassées tout au fond du manoir, sans pouvoir retrouver la moindre énergie.

C'était le pire emploi qui fût pour des servantes formées au service des maîtres, comme Marie, et qu'elles ne pouvaient pas endurer.

Craignant sans doute d'y être envoyée, Marie céda vite à ma menace. Elle saisit Seril par les épaules en s'efforçant de ne pas sangloter.

Elle peina à hisser dans la Capsa cette Seril affaissée et gémissante. Ses lèvres serrées tremblaient un peu sous l'effet d'un immense chagrin.

Une dizaine de minutes s'étaient-elles écoulées ainsi ? Après une lutte acharnée, Marie réussit à placer le corps de Seril dans la Capsa et s'assit sur place, le souffle court. Son visage trempé de sueur tremblait d'une profonde culpabilité. Je la pris dans mes bras et lui murmurai doucement :

« C'est bien. Je suis si contente de t'avoir, Marie. »

Pour les dames nobles qui tiennent l'honneur du rang pour la vertu suprême, se défaire d'une servante punie est un problème malaisé à résoudre. Elles se sont donc intéressées à la « Capsa », munie d'un couvercle et facile à dissimuler, et l'ont adaptée : personne ne soupçonne ce qu'il y a dedans.

Autrefois, une dame noble m'avait raconté l'usage qu'elle en faisait. Elle avait fouetté une servante qui s'était glissée dans la chambre de son mari, puis l'avait enfermée dans la Capsa et affamée trois jours durant. Pendant ce temps, elle donnait des coups de pied dans le coffre sans relâche et la raillait.

C'était une torture simple, et pourtant sadique. La servante, prisonnière du coffre obscur et condamnée à écouter les moqueries de sa maîtresse pendant trois jours, finit par perdre la raison. Ses pupilles étaient si dilatées par la terreur qu'on n'en voyait presque plus le blanc, et même sortie de la Capsa, elle restait recroquevillée comme un ver, tremblante.

Quand on voulut la tirer hors de la pièce, elle se débattit frénétiquement en poussant des cris d'animal. Alors la dame et son mari déclarèrent qu'ils ne pouvaient pas garder une folle au manoir et la jetèrent dehors.

« J'ignore ce qu'elle est devenue ensuite. Elle a peut-être rampé jusqu'à un bordel pour y vendre son corps. »

Cela dit, elle avait porté son éventail à la pointe de son nez et gloussé. Toutes les femmes autour d'elle avaient loué sa sagesse. Elles aussi avaient connu des cas semblables et jugeaient sa conduite justifiée.

Ce coffre, élégamment orné de motifs d'argent, était une « prison » légale que les femmes de la noblesse pouvaient posséder en propre.

Je pliai un morceau d'étoffe en plusieurs épaisseurs et le glissai sous le couvercle de la Capsa. Je rabattis celui-ci autant que possible pour limiter la lumière, tout en ménageant un angle qui ne rendît pas la respiration difficile.

Ce travail achevé, je traînai une table à un endroit d'où l'on voyait la Capsa et y disposai du papier, une plume et de l'encre. J'avais tout préparé avec soin afin de réagir au plus vite quand Seril s'éveillerait.

Ensuite, je demandai à Marie de préparer une robe bleue et un chapeau à plumes.

Une fois changée, j'irais chez le marchand acheter du papier au motif élégant. Celui dont je disposais était bien trop pauvre pour écrire une lettre.

La robe bleue à plusieurs rangs de volants était de soie, de mousseline ou de fine cotonnade, et se froissait donc facilement. Chaque fois que je la portais, il fallait en repasser chaque pli avec le plus grand soin.

Mais elle brûlait vite sous le fer et se couvrait souvent de suie : c'était un vêtement difficile, même pour des servantes aux doigts agiles.

En revanche, comme elle dispensait de porter un panier, elle était légère et commode, de sorte que les jeunes filles nobles, et moi-même, en portions volontiers. La ceinture, nouée lâche à la taille en un grand ruban, était une échappée hors des robes étouffantes.

Comme il faudrait environ une heure à Marie pour préparer la robe, je la congédiai et m'assis sur une chaise. Je remplis la plume d'encre, étalai le papier et écrivis de la plus élégante main dont j'étais capable. Il s'agissait de capturer la personne qui pouvait être le plus grand atout que je connusse.

« À Marianne de Chatou, maîtresse du Palais des Roses et modèle de toutes les jeunes filles et de toutes les femmes nobles vivant dans l'Empire, j'ose prendre de vos nouvelles. »

« Je suis Sissae de Bischwartz, belle-fille du comte Bischwartz, et j'admire depuis longtemps la haute réputation de Marianne de Chatou. »

« Il conviendrait donc de vous rendre visite d'abord pour vous présenter mes respects, mais j'ai le regret de ne pouvoir encore entrer au palais, n'en ayant pas l'âge. »

« Aussi, ne pouvant vaincre mon admiration, je me permets de vous envoyer cette lettre ; pardonnez ma témérité avec votre généreuse indulgence. (Passage omis) »

Dame Marianne de Chatou passait pour une femme fatale, maîtresse de l'Empereur, qui exerçait plus de pouvoir que l'Impératrice elle-même. C'était une renarde qui avait captivé le vieil Empereur par sa beauté et la vivacité de son esprit, et qui l'avait enveloppé dans ses jupes à force d'art des alcôves.

La peau transparente et les joues roses, Chatou, qui aimait le pouvoir et le luxe, prenait plaisir à défier l'Impératrice en usant de tous ses charmes.

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