« Qu'est-ce qui t'a pris de te mettre soudain à l'exercice ? »
On avait dit à Derek qu'Elena s'était mise au sport, mais il pensait qu'elle abandonnerait vite. Filles chéries du comte, Elena et Mirabelle avaient grandi à l'abri, comme des plantes en serre. Mirabelle était d'une faiblesse extrême, et Elena dans une moindre mesure. Il s'attendait à la voir renoncer d'un instant à l'autre, mais elle s'exerçait sans faillir depuis des jours, ce qui avait piqué sa curiosité.
Maintenant qu'il courait avec elle, il ne pouvait s'empêcher de voir sa sœur d'un autre œil. Elle n'était pas de celles qui abandonnent du jour au lendemain. Une volonté puissante devait la porter.
« La condition physique compte, quoi que l'on fasse. Mon cher frère l'ignore peut-être, mais je ne peux pas tenir la maison avec un corps affaibli. »
« ... Ah bon ? »
« Oui. Tu comptes encore t'entraîner ? Moi, je rentre. »
« Oui, mais n'en fais pas trop. Si tu forces dès le début, tu vas te blesser. »
« Je m'en souviendrai. »
Elena s'inclina légèrement devant Derek et regagna le château, tandis qu'il regardait s'éloigner sa silhouette avec fierté.
Dès son arrivée dans sa chambre, Elena vérifia les lests attachés à ses chevilles. Trois petits sacs de sable étaient noués à chacune de ses fines chevilles. Rien qu'à l'œil, on devinait leur poids considérable. Contrairement au conseil de Derek, elle faisait tout son possible pour se mettre en forme en un minimum de temps. Elle souffrirait de fortes courbatures pendant plusieurs jours, mais elle savait d'expérience que cela finirait par passer. Elle regarda les lests et murmura :
« ... Devrais-je en ajouter un autre ? »
Heureusement, la vie d'une femme noble était remarquablement simple, à défaut d'être variée. La plupart des jeunes filles de la noblesse prenaient leur petit déjeuner, leur déjeuner, puis leur dîner, et passaient le reste de leur temps à soigner leur apparence. Changer de coiffure, choisir des robes, prendre soin de leur peau. Tout tournait autour de l'entretien de soi. Le moyen le plus simple, pour une femme, de s'élever socialement était d'épouser un homme de rang supérieur, et il n'y avait pas de concurrence plus féroce que celle de la beauté.
Le cas d'Elena était inhabituel : elle gérait elle-même la fortune de son père. D'ordinaire, c'est à l'épouse qu'il revient de tenir la maison après le mariage mais, Alphord ne s'étant pas remarié, la charge lui était revenue. C'était sans doute pour cela qu'elle était mûre pour son âge. Après avoir calculé les émoluments de son père, les dépenses de la famille et les frais divers, elle avait eu une prise de conscience. Les autres aristocrates dépensaient d'ordinaire sans compter, et l'on comprenait pourquoi les nobles tenaient tant à marier leurs filles.
De plus, si les enfants ne parvenaient pas à s'élever, ils finissaient pour la plupart mariés dans une classe semblable à la leur. Toutes les extravagances consenties depuis l'enfance étaient alors purement et simplement perdues. Quand elle regardait les autres enfants sous cet angle, elle épargnait naturellement et refusait de se rendre aux mondanités sauf nécessité. Elena adorait le temps qu'elle y gagnait. Une fois les repas de la famille assurés et ses devoirs de maîtresse de maison remplis, on la laissait seule et personne ne la dérangeait.
Après ses exercices du matin et ses tâches courantes, Elena s'assit à son bureau. Une vague d'émotion la traversa devant cette familiarité autrefois perdue, mais elle s'y réajusta vite. Elle ignorait encore si elle pourrait se rendre au mariage de la baronne Glenn, et bien des documents s'étaient accumulés ces derniers jours. Elle aurait pu tout traiter d'un coup, mais l'important, pour l'heure, était de bâtir son endurance : elle se poussait donc un peu chaque jour. C'est en examinant machinalement les documents et en y apposant le sceau du comte Blaise qu'une invitation attira son regard.
« Ceci... quand est-ce arrivé ? »
Un aigle rouge estampé au centre d'une enveloppe blanche : le sceau d'une maison qu'Elena connaissait bien. La marquise Holland. L'empereur avait conféré à titre posthume le titre de marquis à un homme mort dans l'une de ses guerres. À certains égards, il était vain d'avoir une marquise sans marquis, mais pas dans ce cas-ci.
Marissa Holland, l'épouse de cet homme mort à la guerre, jouissait de sa position de figure influente de la haute société du sud. Elle envoyait des invitations et donnait elle-même des thés, et employait les fonds ainsi réunis à aider les déshérités. C'étaient des réunions auxquelles chacun se devait de paraître, même les moins mondains.
Une semaine s'était déjà écoulée depuis que Carlisle avait promis de lui rendre visite dans dix jours. Ce serait donc dans trois jours, et le thé avait lieu la veille. Elle voulait s'entraîner autant que possible avant de revoir Carlisle, et il était contrariant de songer qu'il lui faudrait consacrer son temps à des mondanités imprévues.
'Qu'avais-je fait dans ma vie antérieure ? Étais-je allée à ce thé ?'
Elle se souvenait des événements importants, mais ses souvenirs vieux de vingt ans étaient pauvres en petits détails. Elle se demanda si elle avait de quoi s'habiller pour ce thé. Elle n'aimait pas dépenser pour des articles de luxe, robes ou bijoux, et retouchait souvent ses vieilles robes pour les porter. Elena aimait vivre le plus simplement possible, mais elle savait qu'elle appartenait tout de même à l'aristocratie. Si elle avait l'air d'une femme sans caractère, il serait naturel qu'on ignore les Blaise. Elle n'avait aucune envie d'attirer les regards à ces réunions, mais elle ne voulait pas non plus paraître négligée.
« ... Si seulement je pouvais m'en dispenser. »
Malgré ses griefs contre ce travail inutile, Elena repoussa sa chaise et se dirigea vers sa penderie. Il y avait longtemps qu'elle ne s'était pas montrée dans le monde, mais elle n'avait pas oublié ce qu'on lui avait appris enfant. Ces réunions débordaient de ragots et de critiques. Si elle portait une robe en retard sur la mode, elle imaginait sans peine ce que diraient les autres dames.
'Inutile d'être trop voyante. Il me faut juste de quoi me présenter.'
Comme Elena s'y attendait, tous les vêtements de sa garde-robe étaient trop démodés. Peu de temps auparavant, en essayant des tenues en vue de retrouver son père, elle avait mesuré à quel point sa situation était pitoyable.
« ... Haa. »
Elle ne put retenir un soupir. La porte de la pièce s'ouvrit dans un grincement et Mirabelle passa la tête.
« Que fais-tu, grande sœur ? »
Mirabelle prenait d'ordinaire soin de ne pas déranger sa sœur quand elle s'occupait de la maison, mais elle avait été prise de curiosité en la voyant par hasard se diriger vers la penderie. En découvrant sa mignonne petite Mirabelle, Elena lui répondit avec un léger sourire.
« J'ai reçu une invitation à un thé, alors je cherchais une robe à porter. »
« Un thé ? »
« L'invitation a dû arriver il y a un moment et je m'en aperçois trop tard. »
« Eh bien, si c'est important à ce point, je ne crois pas que tu aies de robe pour ce genre de chose. »
Mirabelle connaissait mieux que personne la vie simple d'Elena : elle n'avait pas besoin d'inspecter la penderie pour en connaître l'état. Elle voulut sermonner sa sœur davantage, mais se tut devant son air renfrogné. Elena regarda sa penderie et marmonna :
« Combien de temps faudrait-il pour en faire retoucher une ? »
Ses robes étaient passées de mode, mais deux ou trois semblaient encore portables si un tailleur ajoutait un peu de dentelle aux manches ou à la taille. Mirabelle répondit en secouant la tête.
« Il doit y avoir tellement de commandes pour le bal des débuts du prince héritier que ce sera impossible si le thé a lieu bientôt. »
« Vraiment ? »
« Tu te rappelles la dernière fois que nous avons commandé des robes pour un bal ? On n'a pas arrêté de nous servir cette excuse pour expliquer les retards. »
Les mots de Mirabelle ressemblaient à un autre souvenir, bien plus ancien. Mirabelle attendait avec impatience l'apparition du prince Carlisle et elles avaient eu l'impression de décrocher le gros lot quand leurs robes avaient enfin été prêtes. Elena ne répondit rien, évidemment, et Mirabelle la regarda d'un drôle d'air. Elena eut un sourire gêné et répondit vite.
« Ah oui. C'est vrai. »
Mirabelle la fixa un instant, puis parcourut du regard cette penderie bien trop petite pour une femme noble.
« ... Quoi qu'il en soit, c'est important. »
Elena n'était pas amère, mais elle ne pouvait pas créer à partir de ce qu'elles n'avaient pas. Les Blaise n'étaient pas extraordinairement riches, mais elle n'avait jamais manqué d'argent grâce à sa vie simple. Elle pouvait pourtant encore être prise dans de mauvais ragots si elle s'y prenait mal. Elena sortit la robe qui avait la meilleure allure.
« Bon, tant pis. C'est ma faute si je ne me suis pas préparée. »
« Non ! J'ai une robe qu'on vient de me tailler. Tu peux en retirer la dentelle et la coudre sur la tienne. »
« S'il te plaît, non. Cela abîmerait ta robe. »
« Allons, on pourra la recoudre plus tard. »
« Mais... »
« Je n'aime pas qu'on chuchote sur ton compte. Mais en échange, je veux quelque chose. »
« Quoi donc ? »
Mirabelle avait beau paraître jeune, c'était une enfant intelligente pour son âge. Elle ne demandait presque jamais rien, ce qui laissait Elena perplexe.
« Je viens à ce thé avec toi ! »
« Quoi ? »
Elena fut surprise par cette déclaration inattendue. Mirabelle était trop frêle et trop faible pour sortir. Ce n'était pas qu'elle refusât de paraître dans le monde, mais elle ne le faisait que rarement. Ce n'était évidemment pas son choix, et pourtant il semblait un peu étrange que Mirabelle, si peu habituée aux réceptions, déclare tout à coup vouloir s'y rendre.
« Pourquoi veux-tu aller à un thé pareil, tout à coup ? Si c'est juste pour prendre l'air, je t'emmènerai à une réception plus prestigieuse, pas à une petite réunion comme celle-ci. »
« Est-ce que dame Selby y sera aussi ? »
« La réception est donnée par la marquise Holland, donc elle y sera, sauf imprévu. »
« Cela me suffit. »
Mirabelle avait dit cela d'un ton résolu, ce qui attisa encore la curiosité d'Elena. Mirabelle ne s'entendait-elle pas avec dame Selby ? Comment pouvait-elle en vouloir à quelqu'un alors qu'elle ne paraissait jamais dans le monde ? Mirabelle n'avait attiré aucune attention en société jusqu'ici. Elle n'était pas la seule : Elena et les Blaise n'avaient jamais été au centre des regards. Elle se demanda quel souvenir elle avait bien pu oublier.
« Que se passe-t-il avec dame Selby ? »
« Tu as déjà oublié ? »
Mirabelle n'en dit pas plus. Elena tenta de se rappeler, les yeux levés un instant. Ne se souvenant de rien, elle répondit de nouveau avec précaution.
« ... Je ne me souviens pas. »
« Ce n'est rien. Tu ne peux pas comprendre. »
« ... ? »
« Mais même si tu oublies, Mirabelle n'oublie jamais une rancune. Ah, oui. »
« ... Une rancune ? »
Cette fois, Elena eut l'air vraiment curieuse, écoutant sa sœur tenir des propos qui ne lui allaient guère.
Frtt.
Mirabelle arracha la robe des mains d'Elena.
« Bon, je prends ta robe et je l'arrange. Toi, obtiens la permission de Père pour que je puisse t'accompagner. »
Là-dessus, Mirabelle emporta la robe et sortit. Elena gardait quelques vagues souvenirs de dame Selby, mais rien de plus ne lui revenait.
Helen Selby.
Elle était la fille unique du marquis Selby et n'avait jamais manqué de rien. On admirait sa beauté, sa silhouette fine et sa bonne lignée. Dans la vie antérieure d'Elena, bien des nobles avaient demandé sa main.
'... Que s'est-il passé ?'
Ses souvenirs sur dame Selby étaient flous, Elena ayant fui immédiatement au-delà des frontières de Ruford après la mort des siens. Dame Selby avait peut-être épousé un homme digne d'elle. Ce n'est qu'une fois devenue chevalier qu'Elena s'était renseignée sur les autres nobles de l'empire de Ruford, afin de tirer vengeance de Paveluc. Or, aucune marquise Selby ne figurait parmi les noms dont elle se souvenait. Était-ce parce que dame Selby n'était pas une noble de la capitale ?
Elle n'avait aucun moyen de le savoir maintenant. Pourtant, en songeant à ce nom, Helen Selby, un souvenir étrange lui revint. Lors d'une grande réception où il y avait foule, quelqu'un lui avait lancé un regard particulier. Elle n'avait pas su pourquoi, mais l'impression avait été sinistre. Elle croyait bien que c'était la belle Helen qui la fixait de ses yeux froids.