« Frère, pense un peu à ce qui se passe en ce moment. James m'a demandé s'il était possible d'y jeter un œil. Je pense que toi aussi, tu devrais regarder. »
La situation du fief empirait de jour en jour. Quand les gens le retenaient pour lui demander de l'aide, au début, il ressentait de la responsabilité et de la fierté face au devoir qui lui incombait. C'était comme s'il était devenu un vrai membre de la baronnie, une personne importante qui contribuerait. Comme s'il était devenu un adulte.
Mais à mesure que les gens continuaient de venir le voir, il comprit vite à quel point les choses étaient devenues graves. Ils le suppliaient tous de faire fléchir le baron, lui, l'adolescent inexpérimenté.
« Les moutons vont mal, en ce moment. Les habitants du fief disent qu'il y a une poussée d'agneaux mort-nés. J'ai laissé un rapport sur ton lit, Frère. Tu l'as lu ? »
L'état du fief basculait de plus en plus vers le pire. Cela ne faisait que quelques mois que les gens avaient été frappés par la peste, et cette fois, ce sont les moutons qui mouraient. Les moutons adultes ne montraient pas encore de symptômes, mais c'était inquiétant de voir les agneaux nouveau-nés dans cet état.
« Je pense qu'il faut se réunir pour une assemblée, mais Frère, c'est à toi d'écrire des lettres pour savoir dans quel état sont les autres secteurs. »
« Hé. »
La voix du baron gronda. Raymond leva les yeux.
« Tu ne peux pas juste la fermer ? »
Un instant, Raymond ne put que rester bouche bée, stupéfait. Personne ne lui avait jamais parlé comme ça. Le baron et Raymond avaient un grand écart d'âge, ils n'avaient jamais eu de véritable dispute. Ils n'avaient eu que de petites chamailleries taquines, chaque fois que le baron était un peu méchant, mais leurs parents l'arrêtaient toujours.
Mais qu'est-ce qu'il vient de dire à Raymond ?
Avant que Raymond ne puisse surmonter son choc, le baron continua.
« Donc maintenant, un petit morveux comme toi dit que je suis fou alors que je suis déjà dégoûtant comme ça, c'est ça ? Hé, alors tu es le seul sain d'esprit ici, c'est ça que tu dis ? Les moutons, quoi ? Les moutons, tu dis ? Quelle situation exactement se passe-t-il avec les moutons pour que ça te donne le droit de me parler comme ça ? »
Raymond mordit sa lèvre inférieure. La situation était désastreuse. Il y avait bien plus de problèmes urgents qu'une rupture de fiançailles. Raymond aurait-il dû consoler son frère d'abord, en tant que famille ? Mais d'après son expérience, le baron n'avait jamais pris aucune consolation autrement que comme une moquerie.
« Frère, je suis désolé. Mais... »
« Tu me réponds ? Pourriture de gamin. Tu te prends pour le seigneur, maintenant ? Hein ? Hé, tu n'es qu'un gamin qui vit aux crochets dans ma maison. Tu te sens bien, en ce moment ? Tu es content de faire semblant d'être le baron ? C'est pour ça que tu me harceles avec tes conneries, hein ? »
« Frère ! Qu'est-ce que tu dis ! »
« J'ai vu pas mal de canailles dégoûtantes comme toi. Flatter et essayer de se mettre quelqu'un dans la poche pour lui voler sa fortune et son titre de pairie, et une fois qu'on a tout pris, on montre les dents. Dégoûtant rat... Ne sait même pas être reconnaissant envers son grand frère. »
« Frère ! »
CRASH !
Le baron lança un pot de fleurs. Raymond regarda le récipient en verre se pulvériser en éclats. Les fleurs qui étaient dedans étaient fanées. La personne qui s'occupait de cette fleur, c'était Amy, qui était morte avec sa mère. Personne ne l'avait remplacée depuis.
Raymond y pensait, jusqu'à ce que le baron l'attrape par le col.
Le baron avait changé.
Le jeune homme, qui avait été autrefois joyeux et fringant, était devenu un monstre parasite dans cette maison. Les gens n'approchaient plus de lui. On entendait parfois des coups sourds à l'intérieur, d'autres fois du linge qu'on déchirait. Le bruit de choses qu'on cassait aussi.
La tension monta dans le manoir. Raymond haïssait cette atmosphère. Ce genre d'atmosphère était d'autant plus étrange et effrayante qu'il ne l'avait jamais vécue auparavant. Les domestiques évitaient désormais le baron entièrement, tandis qu'ils jouaient de manière exagérée la gaieté devant Raymond.
Les regards de travers.
Les ricanements moqueurs.
Tous les yeux posés sur le baron Saytes étaient teintés de peur et de dégoût. Raymond ne le savait pas à l'époque. Parce qu'il ne l'avait jamais vu de ses propres yeux. Et les gens ne le regardaient pas, lui, comme ça.
La routine bouleversée de Raymond était si nouvelle pour lui. Toute son attention allait à supporter le changement de son frère, sans avoir la moindre opportunité de faire le deuil de la mort de leurs parents.
Les portraits laissés par leurs parents immortalisaient leurs visages doux, mais ce sentiment n'existait que parce que l'existence du baron Saytes était si lourde. La famille disparue de Raymond vivait dans ses souvenirs comme des gens bons, tandis que son seul parent vivant était cruel. Voilà le problème.
« Aujourd'hui encore, ô Seigneur, merci de nous donner notre pain quotidien. »
Et c'était littéralement le strict minimum. Raymond fixa le repas devant lui et réalisa à quel point sa maison était devenue excessivement différente d'avant. Son repas consistait en de la bouillie d'avoine, du pain et du poulet. C'était tout. Un repas frugal qui ne pouvait se comparer à ce qu'il avait auparavant.
« …… »
Si la maison du seigneur du fief mangeait aussi mal, à quel point exactement la situation s'était-elle dégradée ?
Quand Raymond ne put pas prendre ses couverts, le baron grogna.
« C'est dur de manger avec moi, c'est ça ? »
« ...Quoi ? »
« Tu as l'air de perdre l'appétit. »
« De quoi tu parles, Frère. C'est impossible. »
Raymond répondit précipitamment. Cependant, le baron ne semblait pas convaincu. Son menton épais, tacheté, tressaillit quand il parla.
« C'est exactement ça. Tu as l'air sur le point de vomir. »
« Frère, s'il te plaît, ne pense pas de manière si drastique. Je pensais juste que... »
Raymond s'interrompit. Il pensait juste que... ce foyer était ruiné. Mais était-ce quelque chose qu'il pouvait dire ? Tout en hésitant à le dire ou non, l'expression du baron se crispa tandis qu'il repoussait son assiette.
« Qu'est-ce que j'attends de toi, de toute façon ? »
Les frères doivent travailler ensemble pour surmonter les épreuves.
Mais les épreuves de Raymond venaient de son frère.
L'attitude du baron Saytes empirait de plus en plus, alors que Raymond avait de moins en moins de gens à qui parler. Comme n'importe quel grand frère, le frère de Raymond était parfois méchant, mais leurs parents intervenaient toujours et empêchaient les choses de dégénérer. Cependant, leurs parents n'étaient plus là. Le seul tuteur de Raymond était son grand frère, le baron Saytes.
─────
« Tu vas aussi voir Sa Seigneurie ? »
« Xenon ! »
Xenon croisa Raymond dans le couloir et leva la main.
« Qu'est-ce qui arrive au domaine ? »
Xenon était chasseur, et il venait rarement au manoir en personne. Raymond allait rarement aux terrains de chasse depuis la mort du précédent baron et de la baronne, donc il était très content de voir Xenon.
Xenon avait le don de montrer des choses cool qui rendaient les garçons fous. Il avait tendance à sourire et rire beaucoup, mais en ce moment, son allure n'était pas aussi gaie.
« J'ai quelque chose à dire à Sa Seigneurie. Tu vas bien ? »
« Je vais bien. Mais Frère... »
Raymond avait le cœur brisé en pensant au baron.
« Frère s'isole de plus en plus dans sa chambre. Il faut qu'il en sorte et qu'il bouge. Il faut qu'il parle aux gens. »
« Qui a dit ça ? »
« Le médecin. »
« C'est ce que dit une personne intelligente, donc ça doit être vrai... Mais je n'y connais pas grand-chose, moi. »
« Hein ? Alors, Xenon, tu penses qu'il vaut mieux laisser Frère tranquille ? »
« Parfois, ça aide aussi. »
« Merci pour le conseil. Mais je ne pense pas que ce soit la réponse non plus. Si on laisse Frère seul, il va... continuer comme ça. »
« A brailler comme un cochon. »
Raymond se mit à marcher en parlant. Le conseil de Xenon ne semblait pas très utile. Cependant, même s'il le ressentait ainsi, Raymond devait rester courtois. Pas comme le baron. Non, ne reflechis pas trop profondément. Le baron était la seule famille qu'il lui restait.
« Tu dois voir mon frère, maintenant ? »
« Pardon... ? Il s'est passé quelque chose ? »
Xenon regarda Raymond avec surprise. Le bureau du baron n'était plus très loin. Raymond saisit la main de Xenon.
« Hier, les domestiques de la famille Evans ont pris le budget de ce mois. Ils ont dit que c'était pour payer les intérêts. »
« Quoi ? Hoh... Ils profitent vraiment de la situation, hein. »
« C'est pour ça qu'il est peut-être d'une humeur particulièrement mauvaise aujourd'hui. »
« Jeune Maître Raymond. »
Xenon parla gravement.
« Ne sois pas surpris. »
« Hein ? »
« S'il te plaît, ne sois pas surpris. J'ai entendu ça de James. Sa Seigneurie ne travaille pas du tout en ce moment. La situation est grave, mais tout ce que fait le baron, c'est hurler dans sa chambre. James essaie de faire ce qu'il peut, mais même ça a une limite. »
« De quoi tu parles ? »
« Tu te souviens du comte Landon ? Le parrain de vous deux. Le comte a envoyé une lettre, mais les servantes ont dit que Sa Seigneurie l'a déchirée... Je ne sais pas de quoi il s'agit, mais... J'ai entendu que le comte a envoyé une lettre adressée directement à toi, Jeune Maître Raymond. Pas à Sa Seigneurie. »
En d'autres termes, le comte considérait Raymond comme le véritable successeur de la maison.
C'est pour ça que James, le majordome, avait l'air si sombre quand leurs regards s'étaient croisés en se croisant dans le couloir. Alors, ce n'était pas surprenant que son grand frère soit si sensible à son égard.
Raymond eut le vertige. Il n'avait que douze ans. Le fardeau sur ses épaules était trop lourd.
« Je suis trop jeune. Et... je ne veux pas prendre ce qui appartient à mon frère. »
« Jeune Maître. »
« Puisque Frère a été déclaré héritier, c'est son droit légitime. Vous pensez tous de travers. »
« Je n'y connais pas grand-chose, mais... En tout cas, James t'en parlera bientôt, Jeune Maître. Je t'ai prévenu à l'avance pour que tu ne sois pas surpris, mais, ah, mince. »
Xenon se gratta la tête.