L'étiquette : cet épuisant recueil de règles non écrites qu'on est censé connaître par magie pour éviter de se ridiculiser. C'est l'angoisse de choisir la bonne fourchette à un dîner huppé et le défi éprouvant de réussir le salut parfait.
Je croyais l'étiquette d'entreprise pénible, mais l'étiquette aristocratique est d'un tout autre niveau. Dans les souvenirs de Carine, je retrouvais mes leçons précédentes avec Dame Maltine et la facilité avec laquelle je les avais toutes réussies haut la main.
Sauf que c'était la Carine d'avant l'âme à deux corps. Est-ce que j'y arriverais encore ? Je ne pouvais pas risquer d'entacher le dossier d'étiquette immaculé de Carine. On aurait flairé quelque chose.
Je pouvais certes invoquer le coup à la tête, mais je me souvenais aussi que Carine avait tenu bon dans des états bien pires, par respect pour Mère. Lire ce souvenir m'a fait craindre pour ma vie.
« Aujourd'hui, nous reprendrons pour l'essentiel nos leçons précédentes, Dame Carine. J'espère que cela ne vous contrarie pas. »
Bingo ! Voilà ce qui allait me sauver.
Si j'arrivais à me rappeler comment Carine s'y était déjà prise, je pourrais peut-être m'en remettre à la mémoire musculaire, comme pour le salut « parfait » de tout à l'heure.
« Pas du tout, Dame Maltine. Il n'y a aucun mal à revenir aux fondamentaux. »
Mon maintien debout étant toujours irréprochable, Dame Maltine m'a conduite à la première leçon : la marche.
Je ne venais pas justement d'en passer par là ?
Marcher tout court était déjà une épreuve pour moi ; qu'allais-je faire de toute cette histoire de démarche élégante ? Marcher, ce devrait être mettre un pied devant l'autre, non ? Pourquoi compliquer les choses ?
Hélas, il existe un manuel entier sur la façon de marcher comme une noble, et Dame Maltine n'avait pas la moindre intention de m'en laisser sauter une page.
Elle m'a demandé de faire le tour de la pièce. Je me suis placée près de la porte d'entrée et j'ai fermé les yeux pour me concentrer.
J'ai essayé de me rappeler la façon dont Carine marchait d'ordinaire, comment mes jambes bougeaient à chaque pas, comment garder la poitrine haute, et ainsi de suite. Après ce petit discours intérieur, j'ai fait mon premier pas.
'Mais enfin, c'est facile !'
Étonnamment, tout s'est déroulé sans accroc. Vive la mémoire musculaire.
« Impeccable, comme toujours. Bien, alors. » Le ton de Dame Maltine était plein d'approbation. Elle a pris sur sa table une tasse de thé délicate, remplie à ras bord, s'est approchée de moi et l'a posée en équilibre sur ma tête parfaitement immobile.
'Attendez, qu'est-ce que vous faites ?'
« Un autre tour suffira pour cette partie de la leçon. N'en renversez pas une goutte, Dame Carine. »
Marcher avec une tasse de thé en équilibre sur la tête ? C'était un désastre annoncé.
Je ne pouvais me permettre ni hésitation ni frayeur. J'ai pris une profonde inspiration et je me suis préparée à l'épreuve suivante, en priant pour que ma confiance toute neuve ne vole pas en éclats comme la fragile porcelaine posée sur mon crâne.
Rassemblant chaque once de concentration, j'ai recommencé mon tour de la pièce, en sentant la tasse osciller sur ma tête à chaque pas. Un faux mouvement et j'étais trempée.
Miraculeusement, j'ai bouclé le tour sans incident. La tasse est restée ferme sur ma tête et pas une goutte de thé n'a touché mes cheveux. Le soulagement m'a envahie en revenant auprès de Dame Maltine.
Celle-là demandait plus que de la mémoire musculaire, et je l'ai pourtant exécutée sans faute. Est-ce vraiment de la simple mémoire musculaire ? me suis-je demandé.
« Bien joué, Dame Carine », m'a-t-elle félicitée, une pointe de surprise dans la voix. « Vous avez un sens de l'équilibre remarquable. Il semble que nous puissions passer à la leçon suivante. »
Venait ensuite l'art de s'asseoir. On croirait que se poser sur une chaise ne réclame aucun mode d'emploi ; on aurait tort. Tout est affaire d'angles et de grâce. Un faux mouvement et vous voilà paysanne.
Là encore, grâce aux souvenirs de Carine, mon corps savait quoi faire. Je me suis glissée sur le siège avec la précision d'une machine bien huilée.
« Oui, le maintien parfait, Dame Carine », a approuvé Dame Maltine. « Souvenez-vous que vous n'êtes pas une aristocrate parmi d'autres : vous êtes l'unique héritière du nom de Sareid. Portez cet honneur jusque dans votre façon de vous asseoir. »
« O-oui, Dame Maltine. »
« À présent, vous rappelez-vous comment saisir une tasse correctement, Dame Carine ? »
J'ai hoché la tête à contrecœur.
« Oui, Dame Maltine. »
Si je me souviens bien, on doit pouvoir prendre les tasses, les assiettes ou tout autre objet posé devant soi sans produire le moindre son. Aucun tintement, aucun choc sourd, et ainsi de suite.
Sous le regard plein d'attente de Dame Maltine, j'ai tendu la main vers la tasse et sa soucoupe. Avec une précision appliquée, j'ai soulevé la tasse sans laisser échapper le moindre bruit.
J'ai bu une petite gorgée pleine de grâce, et...
'Bon sang, c'est amer.'
Il m'a fallu un certain effort pour ne pas grimacer. Après avoir bu sans incident, j'ai reposé la tasse sur sa soucoupe avec une aisance de professionnelle. Pas une goutte renversée, pas un son.
Dame Maltine a hoché la tête avec approbation.
« Bien joué, Dame Carine. Vous avez fait preuve d'une maîtrise et d'une finesse excellentes. Comme on pouvait l'attendre de la fille du duc lui-même. Passons à la leçon suivante, voulez-vous ? »
La troisième leçon, donc. Pourvu qu'il n'y ait pas de thé...
« La prochaine leçon porte sur l'art de la cérémonie du thé. »
J'étais certes agacée d'avoir de nouveau affaire au thé, mais il y avait un problème plus grave : c'était une leçon que Carine n'avait jamais suivie.
'Aïe. Qu'est-ce que je vais faire ?'
Sans mémoire musculaire sur laquelle m'appuyer, j'avançais à l'aveugle. Je ne pouvais pas me rater ; la réputation de Carine était en jeu.
« Dans notre programme habituel, nous couvrons tout, de la rédaction de l'invitation parfaite à la maîtrise de l'infusion. Toutefois, vu nos emplois du temps chargés à toutes les deux, concentrons-nous uniquement sur la présentation d'un thé déjà infusé. »
C'était un léger soulagement, mais cela restait une chose que Carine n'avait jamais faite. Je n'arrivais sincèrement pas à me rappeler un seul moment où j'aurais pris une théière pour servir moi-même. Tout ce dont je me souvenais, c'était de Leila me retirant la théière des mains pour me servir.
'Maudite servante trop efficace !'
J'ai poussé un soupir silencieux.
« Oui, Dame Maltine. »
« Fort bien, je vais donc vous faire une démonstration. »
Faute d'autre source d'information, j'ai regardé cette démonstration avec la plus grande attention.
Dame Maltine s'est levée de son siège et a saisi la théière de porcelaine. Avec précision, elle l'a inclinée pour laisser couler un filet de thé régulier dans une tasse. Son maintien est resté irréprochable, dos droit, menton haut.
Pas une goutte n'a débordé quand elle a reposé élégamment la théière sur la table, sans le moindre choc. Elle a fait glisser la tasse pleine vers mon côté de la table.
Pendant que je regardais, une étrange assurance m'a envahie. Mes bras, mon dos, chaque partie de mon corps semblait prête à reproduire les gestes de Dame Maltine.
'C'est bizarre, je tremblais comme une feuille il y a quelques secondes...'
« À vous, maintenant », a-t-elle dit.
J'ai pris une profonde inspiration en puisant dans cette assurance étrange. J'ai saisi la théière et j'ai imité ses gestes. À ma stupéfaction, je me suis mue avec la même grâce. Chaque étape a été exécutée à la perfection, comme si je faisais cela depuis des années.
Dame Maltine a souri, manifestement impressionnée.
« Excellent, Dame Carine. Vous avez encore une fois dépassé mes attentes. Puis-je vous demander si vous vous seriez exercée en secret avec quelqu'un d'autre ? »
« N-non. C'est la première fois. »
Dame Maltine a écarquillé les yeux de surprise. Elle a doucement joint les mains.
« Oh, c'est vraiment merveilleux, Dame Carine. Votre élégance parfaite est un spectacle en soi. »
'Ce n'est même plus de la mémoire musculaire, qu'est-ce qui se passe ?'