Puisque mes deux moi se retrouvaient seuls une fois de plus, je ne pouvais pas me contenter de rester assis sur mon lit à attendre.
Il était temps d'apprendre à marcher.
Sérieusement, j'étais comme un nouveau-né, avec tout ce que j'avais à apprendre.
Je me suis levé de mes lits et j'ai essayé de marcher en tant que Feyt et en tant que Carine. La disposition de mes deux chambres ne pouvait pas être plus différente, alors ce n'était pas facile.
J'y suis allé doucement, un pas en Carine, le suivant en Feyt, un autre en Carine. Peu à peu, j'ai traversé la pièce en entier, mais mes mouvements étaient si raides que j'avais l'air d'un robot déglingué.
Peut-être que je me prends trop la tête ?
Marcher, après tout, c'est une chose qu'on fait naturellement. Dès qu'on s'y concentre, ça devient pataud. Enfin, je respirais bien simultanément en Feyt et en Carine, non ?
Zut, à l'instant où je me suis posé la question, je me suis mis à respirer manuellement. J'ai secoué mes têtes : pas le temps de plaisanter.
« Bon ! » me suis-je encouragé de mes deux voix, avec des claques sur mes joues.
Attends, non... je ne devrais pas me concentrer... ça doit être naturel !
Mais il faut bien que je me concentre pour bouger, au départ... attends... quoi ? Comment ça marche, déjà ?
Dans les étages supérieurs du manoir de Sareid, Leila s'approcha du bureau de son seigneur. Elle frappa à la porte de bois ouvragé peinte en blanc.
« Entrez », dit une voix rugueuse derrière la porte.
Leila ouvrit et trouva son seigneur occupé par ses papiers. Une douce lumière du matin se déversait de la fenêtre derrière lui pendant qu'il travaillait.
« Pardonnez mon interruption, monseigneur. »
« Tu n'as rien interrompu, Leila. »
Kyrat posa ses papiers et ses lunettes sur la table. Il leva les yeux vers Leila et demanda :
« Comment va Carine ? Elle se repose bien, j'espère ? »
« Heureusement, la blessure de Dame Carine ne semble pas grave. »
« Bien, bien. Mais veille à ce qu'on la soigne avec le plus grand soin. Ne te méprends pas, je sais que ce n'est qu'une épée de bois qui l'a frappée, mais la prudence ne fait pas de mal. »
« Bon, y a-t-il autre chose à me rapporter, Leila ? »
« Oui. J'ai indiqué à Dame Carine de suivre l'emploi du temps du jour. Dans une heure, elle assistera à son cours d'étiquette... »
« Tu es folle ?! »
Un fracas soudain se répercuta dans la pièce. Kyrat avait abattu ses poings sur sa table, y faisant apparaître plusieurs fissures. Leila ne broncha pas.
« Elle s'est blessée à la tête et tu l'envoies s'entraîner, maintenant ?! Et si elle avait une commotion ?! Laisse-la se reposer quelques jours ! Non, une semaine au moins ! »
Alors qu'il venait de dire quelques instants plus tôt que ce n'était qu'une épée de bois, il se comportait comme si Carine était à deux doigts de la mort.
Amusant, songea Leila, dont le visage resta pourtant aussi impassible que jamais.
« Monseigneur, si vous me permettez », l'interrompit Leila. « C'était sur l'ordre direct de Dame Reina. »
« Hein ? »
Le geste de Kyrat s'arrêta net.
« C-c'est vrai ? »
Sa colère se dissipa aussi vite qu'elle était venue. En se rasseyant dans son fauteuil, il s'éclaircit la gorge.
« B-bon, je suppose que je... lui en parlerai plus tard. Merci, Leila. Tu peux te retirer. »
Leila quitta le bureau de son seigneur avec une révérence. Elle ne perdit pas de temps et prit le couloir vers sa destination suivante : l'atelier de peinture de Dame Reina.
Le couloir menait à une double porte blanche gravée de motifs délicats. Leila s'approcha et frappa doucement.
Leila entra et trouva sa dame assise devant un chevalet, un pinceau à la main qui glissait sur une toile. Les grandes fenêtres de la pièce laissaient entrer la lumière naturelle, qui baignait les innombrables tableaux de sa dame accrochés aux murs.
« Pardonnez mon interruption, Dame Reina. »
« Qu'y a-t-il, Leila ? » répondit Reina, son attention toujours entièrement portée sur la peinture devant elle.
« Je viens de parler au seigneur Kyrat de l'état de Dame Carine. Il a insisté pour qu'elle se repose quelques jours, une semaine peut-être. »
Reina soupira et posa son pinceau sur une table.
« Évidemment. Toujours à en faire trop. »
« Il paraissait plutôt inflexible là-dessus, Dame Reina. »
Reina se leva, ouvrit ses portes-fenêtres et sortit sur un balcon. De douces bourrasques de vent frappèrent le visage immobile de Leila.
« Ne te méprends pas, Leila. Moi non plus je ne veux pas pousser ma fille aussi durement », dit Reina. « Mais elle entrera à l'académie dans deux ans à peine. Son bal de débutante aura lieu dans deux ans aussi. Nous n'avons plus de temps à perdre. »
Carine avait déjà sa place assurée à l'académie du fait de son rang. L'académie elle-même n'est pas difficile à obtenir, cela relève plutôt de la formalité. Leila se demanda pourquoi sa dame tenait tant aux études de Carine, sans oser poser la question.
« Très bien. Je vais lui dire de se préparer pour ses cours, comme prévu. »
Comme elle se tournait pour partir, la voix de Reina l'arrêta net.
« Attends un instant », dit-elle d'un ton hésitant. « Je suppose que... un peu de repos lui ferait du bien. Annule les cours d'histoire, le cours de gouvernement et l'entraînement à l'épée. Veille à ce qu'elle assiste aux cours restants, mais si elle paraît souffrante ou mal à l'aise à un moment quelconque, conduis-la se reposer immédiatement. »
C'était une scène que Leila avait vue bien des fois. Sa dame s'était toujours efforcée d'être dure avec Carine, de la pousser jusqu'à ses limites, mais elle ne semblait jamais y parvenir sans s'inquiéter énormément.
Vraiment amusant, songea Leila, dont l'expression resta pourtant aussi ferme qu'un roc.
Leila hocha la tête.
« Entendu. »
Reina revint à son chevalet et reprit son pinceau.
« Ce sera tout, Leila. Tu peux te retirer. »
Leila quitta l'atelier de peinture et referma doucement la porte. Dans le couloir, elle resta immobile à réfléchir à ce qu'elle allait faire ensuite.
La vaisselle était faite, les couloirs étaient propres, et le linge était déjà étendu dehors. C'était dans ces moments-là que Leila se sentait... mal à l'aise.
Le cours d'étiquette de Carine n'était pas avant une heure ; elle pourrait simplement lui tenir compagnie jusque-là, en pourvoyant au moindre de ses besoins. Mais elle sentait que Carine voudrait qu'on la laisse se reposer un moment, alors elle s'abstint.
Je suppose... que je pourrais me reposer ?
Leila descendit jusqu'à sa chambre et entra dans sa pièce impeccablement rangée. Comme elle était la servante personnelle de Carine, sa chambre se trouvait près de la sienne ; juste à côté, en réalité.
Elle s'assit sur son lit, les mains sagement croisées sur les genoux, mais son esprit ne parvenait pas à se calmer.
Il doit bien y avoir quelque chose que je pourrais faire, songea-t-elle. Carine va peut-être m'appeler bientôt ; il vaut mieux que je reste à proximité, se convainquit-elle.
Après une minute d'agitation, Leila se leva de son lit. Elle retendit une dernière fois ses draps déjà parfaits avant de se rendre à la chambre de Carine.
Elle se posta devant la porte comme une gardienne, prête à entrer dès que Carine sonnerait la cloche. Elle entendit Carine faire les cent pas à l'intérieur.
N'était-elle pas censée se reposer ?
« Un ! Deux ! Un ! Deux... Argh ! Zut, il faut que je reste naturelle... »
Carine disait... des choses plutôt singulières. Était-ce une raison suffisante pour entrer dans sa chambre et lui prêter assistance ?
Incapable de résister plus longtemps à l'appel du devoir, Leila poussa la porte et jeta un œil à l'intérieur.
« Ma dame ? Tout va bien ? »
« Ma dame ? Tout va bien ? »
Je me suis figé en pleine enjambée. Je me débattais tellement avec la marche que je n'avais pas réalisé que je parlais à voix haute. Je me suis retourné, j'ai redressé ma posture et j'ai fait face à Leila, qui regardait par la porte légèrement entrouverte.
« O-oui, tout va bien, Leila ! Merci de prendre de mes nouvelles. »
Leila m'a évaluée du regard.
« Vous vous échauffez peut-être, ma dame ? Dois-je entrer vous assister ? »
« Vous êtes sûre ? J'ai aidé le personnel dans ses exercices du matin d'innombrables fois. Je crois pouvoir vous fournir un accompagnement adéquat pour... »
« Je vais m'en sortir ! J'ai juste... besoin d'un peu de temps seule, si cela ne vous ennuie pas ? »
« Vraiment ? » dit Leila en marquant une pause. « Très bien, n'hésitez pas à m'appeler si vous avez besoin d'aide, ma dame. »
J'ai entendu Leila s'éloigner et j'ai poussé un soupir de soulagement. Heureusement, personne n'est venu voir Feyt, donc je n'ai pas eu à jongler entre deux conversations... pour l'instant.
Je m'entraînerais davantage à parler avant le cours d'étiquette pour que les choses s'y passent plus facilement, mais si je n'étais même pas capable d'y aller à pied, à quoi bon ?
J'ai laissé retomber mes têtes.
Sérieusement, pourquoi marcher est-il si difficile ?!