Après avoir fixé le vide quelques secondes, les gens devant moi m'ont dit de me reposer et sont sortis de la pièce. J'ai regardé leurs visages tandis qu'ils partaient et j'ai tout de suite compris : ces quatre-là étaient mes parents.
J'ai regardé autour de moi pour tenter de me situer. Pour faire simple, je voyais deux pièces à la fois.
Mes visions me donnaient l'impression de se superposer. S'il fallait décrire la sensation, ce serait comme si votre œil gauche se trouvait dans une pièce différente de votre œil droit. Je voyais tout de même les choses clairement, et cela ne donnait pas mal à la tête.
Dans une vision, je me trouvais dans une pièce simple, un peu délabrée, avec des volets de bois, une porte sans ornements et une étagère faite maison. C'était la première fois que j'y entrais, et pourtant j'y ressentais un apaisant sentiment de familiarité, comme si j'y avais vécu toute ma vie.
Ce n'était pas une pièce idéale : j'entendais chaque craquement de chaque pas dans la maison, avec une netteté suspecte, notez-le bien, mais elle était au moins plus spacieuse que l'appartement que j'avais dans ma vie précédente.
Dans mon autre vision, c'était exactement le contraire. Une pièce opulente, si grande qu'on aurait pu y faire tenir une maison. Avec une porte vitrée donnant sur un balcon, des murs blancs rehaussés d'accents dorés, et un lustre en or presque aveuglant pour mes yeux.
Je n'avais jamais pensé mettre un jour les pieds dans une pièce pareille, et encore moins y vivre. La chose la plus stupéfiante de la pièce était probablement le lit à baldaquin sur lequel j'étais assis. Il était à la fois si ferme et si doux et moelleux que cela ne me dérangerait pas d'y dormir pour l'éternité.
L'écart pur et simple de conditions de vie et de richesse entre mes deux visions était assez déroutant. Il était clair que je n'étais plus dans mon monde d'origine.
J'ai levé les bras. Ils étaient tous les deux fins, mais l'une des deux paires était un peu plus pâle et plus maigre. J'ai baissé les yeux vers mon corps : l'un portait une élégante chemise de nuit blanche, et l'autre une simple chemise.
Bon, donc j'avais été réincarné... ou transmigré ? Je ne savais pas. J'aurais dû être choqué par le fait d'être vivant, tout simplement, et pourtant j'étais surtout perplexe.
Deux jeux de vision, deux paires de mains devant moi, deux sensations à la fois... Il ne m'a pas fallu longtemps pour comprendre.
«« J'ai deux corps ? ! »» avons-nous crié tous les deux.
Ne voulant pas attirer l'attention de mes parents qui venaient de sortir, j'ai vite refermé mes bouches simultanément.
Comment est-ce arrivé ? ! Je savais ce qu'était la réincarnation et tout ça, mais là, c'était différent ! Je n'avais pas fini dans mon propre corps, mais dans deux corps à la fois !
Est-ce que cela avait un lien avec Luke et sa copine ? Est-ce que j'avais « volé » leur place dans la file de la réincarnation ? C'était la théorie la plus plausible qui me venait. Mais comment était-ce même possible ?
Une âme, deux corps ? Comment est-ce que j'allais vivre ? !
Mais j'ai mis cela de côté, car un autre problème déroutant s'est fait sentir en moi.
À l'intérieur de moi, je pouvais lire, non, sentir trois souvenirs distincts des vies que « j' » avais vécues.
D'abord, il y avait le souvenir d'un secrétaire sans âme travaillant pour une entreprise sans avenir, autrement dit ma vie passée. En laissant de côté cette partie déprimante de ma vie, je me suis penché sur mes deux autres souvenirs, ceux qui appartenaient à ce nouveau monde.
Un souvenir, appartenant au corps qui se trouvait dans la modeste maison de bois, était celui d'un fils de paysan, Feyt. Quinze ans, des cheveux blonds baisés par le soleil et des yeux aussi bleus que le ciel d'été. J'avais un corps assez bien bâti pour un adolescent, sans aucun doute grâce au travail de la ferme.
J'ai essayé de creuser en profondeur dans les souvenirs de ce corps et ils me sont venus naturellement, me montrant une vie modeste mais joyeuse. Cultiver les champs, rire avec ma famille, économiser chaque pièce de cuivre possible.
J'avais mes deux parents et une grande sœur qui voyageait souvent hors du village. À part cela, je ne me souvenais d'aucun autre parent.
Ça sonne comme une vie reposante, mais bien remplie de travail.
L'autre souvenir, appartenant à l'autre corps niché dans le luxe, était celui d'une fille de duc, Carine Sareid. Quinze ans, le même âge que Feyt, des cheveux aussi sombres que la nuit et des yeux verts, perçants comme le jade. Ce corps était bien plus souple que celui de Feyt, mais il avait tout de même de la force en réserve.
Contrairement à la vie plus simple de Feyt, les souvenirs de Carine me montraient une vie consacrée à l'étiquette, aux intrigues de cour et à la voie de l'épée.
En tant qu'unique héritière du duché de Sareid, j'avais été formée depuis la naissance à reprendre le célèbre style d'épée des Sareid, ainsi que leur vaste territoire et leur pouvoir politique.
Quant à la parenté, mon arbre généalogique était immense et comptait des tonnes de branches, mais pour ce qui était de la branche principale de la famille Sareid, il n'y avait que mes parents et moi.
On dirait une vie bien occupée...
Je simplifiais à l'extrême, mais c'était là l'essentiel des vies que j'avais eues. Un ouvrier agricole, et une unique héritière d'un grand nom.
Ces souvenirs, les revivre semblait aussi naturel que respirer, et je me suis mis à me demander...
Avais-je toujours été Feyt et Carine réincarnés, et venais-je seulement de recevoir les souvenirs de ma vie précédente ?
Cela n'expliquait pas comment ces deux corps n'avaient aucun souvenir d'avoir jamais partagé leurs sensations.
Alors j'avais été transmigré ? Mais même cela n'expliquait pas à quel point tout ce qui m'entourait m'était familier. Ou peut-être que si ? Je n'étais pas exactement un expert de ce genre de choses.
J'ai secoué mes têtes en écartant ces questions. Je ne pouvais de toute façon pas donner de réponse ferme, alors je suis passé à mon problème suivant.
Quand j'ai essayé de tourner l'une de mes têtes, mes deux têtes ont bougé. Quand j'ai dit quelque chose, là encore, mes deux bouches ont bougé. Pour faire simple : je ne pouvais pas contrôler mes corps séparément.
C'était comme si je tenais une seule manette, branchée en même temps sur le port du premier et du deuxième joueur. Tout mouvement fait avec le joueur un serait copié par le joueur deux.
Comment pourrais-je vivre une vie normale, et encore moins une double vie ? ! Il me fallait une solution, et vite.
Étonnamment, la réponse était simple.
Après plusieurs expériences, j'ai remarqué que la concentration jouait un rôle clé. En ignorant purement et simplement la présence de Carine, en relâchant ma concentration sur elle, tout mouvement fait en tant que Feyt n'était presque plus reproduit par elle.
C'est comme débrancher le câble relié au joueur qu'on ne veut pas contrôler.
C'était loin d'être une solution parfaite : il me fallait vite une nouvelle option.
Alors que j'essayais d'autres choses pour voir comment je pourrais me contrôler moi-mêmes, on a frappé à la porte de Carine.
« Dame Carine ? Êtes-vous réveillée ? » Une voix féminine et monocorde s'est élevée derrière la porte de bois blanc. « Puis-je entrer ? Je vous apporte votre petit-déjeuner. »
Le petit-déjeuner ? Bon sang, je n'avais même pas remarqué que je mourais de faim.
J'allais laisser entrer la femme qui attendait dehors quand j'ai entendu une série de craquements de plancher et un autre coup à la porte, du côté de Feyt cette fois.
« Feyt, mon chéri ? Maman entre, d'accord ? » a dit une voix pétillante derrière la porte de bois. « Je t'ai apporté ta soupe préférée pour le petit-déjeuner ! »
La mention de « ma soupe préférée » m'a dressé l'oreille.
«« Entrez ! »» ai-je dit simultanément, par accident. J'ai immédiatement plaqué mes mains sur mes bouches.
J'ai vraiment besoin d'apprendre à agir de façon indépendante.