Leila m'a escorté jusqu'à la salle à manger. Mes deux parents y étaient déjà installés.
Je me souvenais très bien de leur apparence, de leur caractère, de la façon dont ils me traitaient. Mais techniquement, c'était la première fois que je les rencontrais.
Père, que beaucoup connaissent sous le nom de duc Kyrat Sareid, était un homme plein de dignité. Il avait les cheveux noirs déjà grisonnants et une barbe courte mais superbe. Il portait un costume bleu sombre de belle facture, d'une propreté méticuleuse.
Mère, la duchesse Reina Sareid, était une femme de rigueur. Ses cheveux bleu foncé étaient rassemblés en une tresse élégante. Elle portait une robe sobre et raffinée, noire, rehaussée de bleu d'un bout à l'autre : le genre de tenue qu'on met pour une réception, pas pour un déjeuner de famille.
Des cheveux bleus, hein ? Je suppose que c'est banal dans un monde de fantasy, mais le voir de mes propres yeux avait quelque chose de déroutant, et pourtant d'étonnamment naturel.
Les cuisiniers ont commencé à affluer par les portes, chacun avec son plateau. Ils ont présenté un assortiment considérable de mets, dont le plat principal était un steak.
L'eau m'en serait presque venue à la bouche rien qu'à le regarder. Et l'épuisement de Feyt n'arrangeait rien. Je mourais d'envie de me jeter sur la viande, mais bien sûr, je suis Carine, la fille d'un duc : pas question d'attaquer n'importe comment.
Nous avons commencé le repas par une soupe chaude en entrée. Elle était bonne, mais j'ai trouvé que celle de Maman l'était bien davantage.
Ensuite est venue une petite assiette de salade, au goût étonnamment fade. La mayonnaise n'avait pas encore été inventée, apparemment.
Nous avons mangé tous les trois en silence. L'atmosphère n'avait rien de pesant, c'était simplement la manière dont nos déjeuners de famille se déroulaient d'ordinaire.
L'expérience restait irréelle. Les deux personnes assises en face de moi étaient mes parents.
Mais le fait de porter trois mémoires rendait la chose... étrange.
« Carine, ma chérie ? » a demandé Mère en tournant la tête vers moi. « Tout va bien ? Vous n'avez pas fini votre salade. »
J'ai baissé les yeux : mon assiette était encore à moitié pleine. En face, celles de Père et de Mère étaient impeccables.
Zut, j'avais encore décroché.
« Pardon, je continue. »
Je me suis remis à manger la salade un peu plus vite, en m'efforçant de conserver mes airs distingués.
« Carine ne va manifestement pas bien, Reina », a dit Père en secouant la tête. « Et si nous annulions la leçon de danse pour la laisser se reposer la tête aujourd'hui ? »
Oooh, Père ! Voilà d'excellents arguments !
« C'est tout bonnement impossible. » Mère a bu une gorgée de son verre de vin, qu'elle a gardé à la main pour parler. « L'instructrice vient tout juste d'arriver, et nous ne pouvons pas nous permettre de bousculer le programme. De plus, Carine doit se préparer sérieusement à son entrée dans le monde. »
« Mais c'est dans deux ans ! Et sa blessure à la tête ? Elle ne peut tout de même pas danser avec ça ! »
« J'en ai déjà parlé avec les médecins. Ce n'était qu'une bosse, elle a connu bien pire. »
« Il est inutile de discuter avec vous. Je sais que vous aimez être dure avec vos élèves, mais Carine est notre fille unique. »
« C'est précisément pour cela que je veux ce qu'il y a de mieux pour elle. »
J'ai comme l'impression de ne même pas être dans la pièce.
J'ai mangé ma salade en silence tandis que les deux continuaient de se disputer à propos de mon bien-être.
« Ah, et puisqu'on parle de dureté, c'est quand, le prochain rendez-vous de Jonas ? »
« Jonas ? Ah, celui qui a frappé Carine. Ne vous inquiétez pas, je compte le suspendre un mois et envoyer la facture du médecin chez lui. »
Le verre de vin de Mère a craqué sous ses ongles. L'air s'est glacé. « Ha, ha, mon cher, vous plaisantez, bien sûr. N'allez surtout pas le suspendre : faites en sorte qu'il assiste au cours demain. »
Père l'a regardée avec inquiétude. « P-pourquoi ? »
« Un entraînement particulier », a dit Mère, un sourire naissant sur les lèvres, de ceux qui vous glacent l'échine.
Quand j'ai eu fini ma salade, j'ai enfin pu manger le steak. Mais l'air de la pièce était si épais que j'ai à peine réussi à en profiter.
J'ai terminé le steak plus vite que prévu, et j'en ai été franchement soulagé.
Père et Mère avaient clos leur dispute, Mère l'ayant emporté. Ce qui signifiait que je devais toujours me rendre à la leçon de danse.
« Carine, ma chérie ? » a appelé Mère.
« O-oui ? » J'ai failli glapir.
Elle s'est penchée vers moi avec un mouchoir et m'a essuyé doucement les coins de la bouche. « Vous devriez manger avec plus de soin, ma chérie. Pensez à votre dignité. »
Presque instantanément, l'atmosphère tendue s'est adoucie et réchauffée autour de moi.
La puissance de l'amour maternel fait peur.
« Dites-moi, ma chérie. Avez-vous vraiment besoin de repos ? » a demandé Mère en caressant mon bandage avec délicatesse.
Sa question m'a pris de court : cela ne lui ressemblait pas du tout de la poser. Mais je n'allais pas laisser passer l'occasion.
Plus vite la leçon de danse serait annulée, plus longtemps je pourrais rester à la bibliothèque et mener toutes les recherches que je voulais.
Mon instinct me soufflait que demander du repos à Mère était une mauvaise idée. Seulement, j'étais désespéré d'obtenir du temps libre, alors je l'ai ignoré.
« Oui, j'aurais besoin d'un peu de repos, si cela ne vous dérange pas, Mère. »
« Je vois. » Mère s'est écartée et a rangé son mouchoir, puis elle a frappé deux fois dans ses mains. « Leila. »
« Oui, ma dame ? » a répondu la servante, surgie de nulle part.
À quel moment était-elle seulement entrée dans la pièce ? Je la croyais dehors.
« Après la leçon de danse de Carine, veuillez la conduire dans sa chambre et veiller à ce que personne n'y entre ni n'en sorte. »
« Vous pourrez l'amener au dîner ce soir. Mais en dehors de cela, gardez-la à l'intérieur, qu'elle se repose comme il faut. »
Leila s'est inclinée. « Bien entendu. »
Ah. Tout mon temps libre venait d'être assassiné par Mère, sous mes propres yeux.
J'aurais dû me taire, j'aurais dû écouter mon instinct et répondre non. Il a fallu que je m'impatiente et que je veuille tout tout de suite, hein ?
Maudites hormones de l'adolescence !
Attendez une seconde... tout tout de suite ?
Après le déjeuner, on m'a accordé un court repos avant de me traîner à la leçon suivante. La leçon de danse.
Ce fut... décevant, c'est le moins qu'on puisse dire.
J'ai dansé avec une instructrice « de renommée nationale » dont je n'ai pas bien saisi le nom. S'est-elle seulement présentée ?
Grâce à mes yeux anormalement aiguisés, je pouvais copier ses mouvements à la perfection. Et même sans démonstration, la mémoire musculaire acquise en des années d'entraînement me portait assez loin pour que je suive sans peine.
Je voulais en finir vite, alors je me suis appliqué à bien faire.
Il ne s'était pas écoulé une heure que j'avais déjà maîtrisé toutes les chorégraphies qu'elle voulait m'enseigner. J'étais en bonne voie de devenir un maître du bal, mais ce n'était pas vraiment mon objectif.
« Avons-nous terminé, instructrice ? »
« E-eh bien, oui. Je ne m'attendais pas à ce que vous appreniez tout cela en une heure, mais... »
Parfait, sa confirmation était tout ce qu'il me fallait.
« Si c'est tout, je vais prendre congé. »
Je me suis incliné avec grâce et je me suis tourné vers la porte.
« Attendez ! Nous sommes censées travailler encore une heure, n'est-ce pas ? »
Exactement, ce qui veut dire une heure de temps libre ! Youpi !
J'ai pivoté sur mes talons et j'ai fait face à l'instructrice. « Instructrice, j'ai appris ce dont j'avais besoin. S'il n'y a rien d'autre, je vous suggère de vous détendre. La route a dû être longue, non ? Père et Mère n'y verraient certainement aucun inconvénient : que votre estimée personne profite donc de nos installations de loisirs, au premier étage. »
Sans attendre de réponse, je me suis incliné et je suis sorti. Sans perdre un battement de cœur, j'ai aussitôt filé dans le couloir en direction de la bibliothèque.
La marche a été courte, la salle de danse se trouvant au rez-de-chaussée, comme la bibliothèque.
Aucun membre du personnel n'a semblé s'émouvoir de ma présence tandis que j'approchais de la porte.
Nous y étions. J'allais enfin pouvoir lire des choses sur mes Talents et découvrir mes points forts.
J'ai tiré sur la porte.
Je l'ai fixée un instant, la main toujours sur les deux poignées, et j'ai poussé de nouveau, un peu plus fort.
J'ai essayé de tourner les poignées une dernière fois, et la réalité m'a frappé.
Toute vie a déserté mon regard, et j'ai murmuré : « C'est une blague, là. »
« Un problème, dame Carine ? »
« Gyah ?! » J'ai fait volte-face si vite que j'ai bien failli me briser la nuque. Derrière moi se tenait, avec son habituelle expression vide, nulle autre que Leila.
« L-Leila, c'est cela ? Vous m'avez fait peur... »
Qui est cette femme ? Même avec mes yeux perçants, elle arrive à se glisser dans mon dos comme si elle ne faisait qu'un avec le vent.
Leila s'est redressée. « Vous venez à la bibliothèque, dame Carine ? Je vous croyais à votre leçon de danse. »
« Oui, j'ai appris tout ce que l'instructrice pouvait m'enseigner. Je l'ai autorisée à profiter des divers loisirs du premier étage, pourriez-vous transmettre l'information au reste du personnel ? »
« Ne vous en faites pas, c'est déjà fait. »
C'est déjà... quoi ? Mais je viens à peine de quitter la...
« Cela dit, je dois vous présenter mes excuses : la bibliothèque est fermée pour le moment. Le personnel est à l'intérieur, il procède au nettoyage hebdomadaire. »
« Oh, vraiment ? Puis-je tout de même entrer ? Je ferai de mon mieux pour ne pas gêner leur travail. »
Leila a hésité, puis elle a secoué doucement la tête. « Il n'y a pas que la gêne, ma dame. La poussière du nettoyage peut être fort désagréable. Vous ne souhaitez sûrement pas lire dans de telles conditions. »
Ah oui, ça a l'air pénible, en effet. Mais je ne peux plus attendre ! Je veux savoir quels pouvoirs je possède dans ce monde !
« Une broutille pareille ne me dérangera pas, Leila. Pourriez-vous m'ouvrir la porte, s'il vous plaît ? »
Leila est restée silencieuse quelques secondes, puis elle s'est inclinée. « Bien entendu. »
Sortant un trousseau de clés de la poche de son uniforme, Leila m'a ouvert la porte de la bibliothèque.
Je pourrais presque te serrer dans mes bras ! Presque...
D'un pas ravi mais tout en élégance, j'ai pénétré dans la bibliothèque.