J'ai poussé un soupir, on n'y pouvait rien. Pendant que Fray me traitait comme un vulgaire bagage, j'ai répondu à la question de Leila.
« Oui, Leila, entrez, je vous en prie. »
La porte s'est ouverte et Leila est entrée avec son maintien parfait habituel. « Dame Carine, le professeur Karvin est prêt pour votre leçon. Dois-je vous aider à vous préparer ? »
J'ai hoché légèrement la tête et elle s'est mise au travail.
Ahh, qu'est-ce que j'allais bien pouvoir faire ?
Puisqu'il n'était pas question d'échapper à la poigne de fer de Fray, le minimum était d'essayer de me défiler pour le cours particulier.
J'ai envisagé toutes sortes d'excuses, ma blessure à la tête, un rhume soudain, une amnésie spontanée, mais en connaissant Mère et son personnel bourré de Talents, ils auraient percé le mensonge à jour avant même que j'aie pu dire « tarte aux pommes ». J'ai donc abandonné l'idée.
Leila me brossait les cheveux avec sa précision coutumière. Pendant ce temps, dans le corps de Feyt, j'étais emporté sans ménagement par Fray comme un sac de voyage. Formidable. Où est-ce qu'elle m'emmenait, d'ailleurs ?
« Hm ? » J'ai regardé Leila dans le miroir. « Quelque chose ne va pas ? »
« Vous semblez plongée dans vos pensées. Y a-t-il un souci ? »
« Ce n'est rien, j'essaie simplement de me concentrer. »
« Je vois », a dit Leila en donnant les dernières touches pour s'assurer que j'étais présentable. « Dois-je vous y accompagner, dame Carine ? »
« Ce serait parfait, Leila. »
Nous avons parcouru le couloir et descendu jusqu'à la salle d'étude. Le manoir semblait plus calme à présent, le personnel se reposant pour l'essentiel aux étages supérieurs. Les seuls dans le couloir semblaient être des chevaliers, la sécurité si l'on veut, occupés à patrouiller.
L'un d'eux nous a repérés à notre passage et s'est incliné. « Bonjour, dame Carine. »
Pris au dépourvu, mon corps a réussi à lui rendre son salut. « Bonjour. »
Encore une salutation impeccable, c'est flippant...
Après son départ, Leila et moi avons repris notre marche vers la salle d'étude.
Je me demandais pourquoi il y avait de la sécurité à l'intérieur du manoir. N'aurait-elle pas dû se trouver dehors ?
Bah, je ferais sans doute mieux de ne pas trop y réfléchir. Les nobles font ce qu'ils veulent, après tout... Moi y compris ! Peut-être.
« Dame Carine, nous y sommes. »
Nous étions enfin arrivés devant la porte de la salle d'étude. Leila l'a ouverte, révélant une petite pièce douillette qui aurait été accueillante sans le stress inévitable de devoir jongler entre un jogging et un cours magistral.
À en juger par les seuls souvenirs de Carine, les cours magistraux n'étaient pas mon fort. Je pouvais lire et apprendre dans les livres sans aucun problème, mais écouter un cours ne m'apportait pour ainsi dire jamais rien.
Je suis accro à la lecture, pas accro à l'écoute...
C'était sans doute pour cela que Mère avait ordonné à Leila de me garder dans ma chambre afin que je rassemble mes forces de concentration.
Le professeur Karvin, un vieil homme aux cheveux qui avaient connu des jours meilleurs, était déjà assis au bureau. Ses yeux ensommeillés ont croisé les miens et il m'a adressé un sourire chaleureux.
« Bonjour, dame Carine. Commençons-nous ? »
Ahh, je n'en ai vraiment aucune envie~
« Oui, nous pouvons », ai-je dit à contrecœur.
Le cours a commencé dès que je me suis assis. Le professeur Karvin s'est lancé dans un long exposé sur les devoirs et les responsabilités de la noblesse.
« Voyons, dame Carine, à mesure que vous approchez de l'âge de la maturité, il importe de comprendre le poids de vos responsabilités en tant qu'héritière d'un duc. Comme vous le savez peut-être, vous accompagnerez bientôt votre père pour observer la vie des villageois hors de la capitale. »
Les mots qui sortaient de la bouche du professeur Karvin se sont mis à se brouiller tandis que je sentais une secousse soudaine dans mon autre corps.
« Plus vite, Feyt ! Tu peux faire mieux que ça ! » La voix de Fray tonnait dans les rues du village, ses encouragements sonnant plutôt comme les ordres d'un sergent instructeur.
« O... oui ! » ai-je réussi à couiner.
C'était quoi, ce délire ? On m'avait déposé à la porte du village et on m'ordonnait soudain de courir jusqu'à l'autre porte !
Je faisais de mon mieux pour suivre Fray, mais ces sandales fines n'aidaient pas ! Je sentais chaque fichu caillou s'enfoncer dans mes pieds sur cette route maudite !
J'ai lentement ramené mon attention sur Carine et j'ai bredouillé un faible : « O... oui, observer les villageois... très important. »
Le professeur m'a dévisagé, un sourcil levé. « En effet, mais pouvez-vous m'expliquer pourquoi vous devez comprendre comment vivent les gens hors des villes ? »
Tandis que j'essayais de me concentrer, une nouvelle vague d'épuisement m'a frappé depuis le corps de Feyt.
Fray me faisait courir à un rythme implacable, mes jambes et mes poumons me brûlaient.
« Allez ! Ne me dis pas que tu abandonnes déjà ! » a crié Fray de loin.
Je faisais de mon mieux, bon sang ! Mais les insectes n'arrêtaient pas d'essayer d'envahir ma bouche et mes narines !
« Dame Carine ? » a demandé le professeur Karvin.
« E... euh ! Oui ! Cela nous aide à... mieux gouverner ? » ai-je dit en tâchant d'ignorer la douleur dans les jambes de mon autre corps.
Je me couvrais de ridicule, bon sang ! Comment se concentrer sur un cours en plein marathon ? Le corps de Feyt était au bord de l'effondrement et je tenais à peine en place en tant que Carine !
« C'est exact, mais la chose est plus nuancée que cela, dame Carine. » Le professeur a soupiré en secouant la tête. « Avec des enfants pareils... Setus est perdu... » l'ai-je entendu murmurer.
Je n'avais pas l'ouïe surdéveloppée en tant que Carine, ce qui signifie que son murmure était parfaitement audible. C'était presque comme s'il voulait que je l'entende.
Pendant que je ruminais cela, j'ai senti une sensation étrange, soudaine et apaisante dans le corps de Feyt.
Je m'étais effondré ; heureusement, Fray m'a rattrapé avant que je touche le sol.
« Beau travail ! Moins bien qu'avant, mais je t'accorde une marge pour aujourd'hui. »
« Pour aujourd'hui » ? Oh non, pourvu que je n'aie pas à refaire ça demain aussi...
Je n'arrivais même pas à parler correctement, j'avais l'impression que mes poumons avaient déjà rendu les armes.
« Bon, on te ramène à la maison ! »
Fray m'a attrapé par les côtes et m'a hissé sur son dos. Mes bras passés par-dessus ses épaules, elle s'est mise à me porter jusqu'à la maison.
Cela aurait été un moment paisible et attendrissant si mes jambes et mes poumons n'avaient pas hurlé. Mais, pour le moment, j'étais reconnaissant de pouvoir me concentrer pleinement sur Carine.
« Dame Carine, si je puis me permettre, quelque chose vous tracasse-t-il ? »
La question du professeur Karvin a ramené mon attention. « N... non, rien du tout ! Pourquoi cette question ? »
« D'après ce que je vois, votre corps est ici, mais votre esprit semble ailleurs. »
Oui, c'était à peu près ça.
« Je dois vous demander de vous concentrer, dame Carine. Votre rôle sur cette terre est bien plus grand que vous ne pouvez l'imaginer. Un jour, vous porterez le nom des Sareid. Mon rôle est de vous former afin que vous soyez à la hauteur de ce titre le moment venu. »
« Bien sûr, professeur. Je ferai de mon mieux pour me concentrer. »
Avec Feyt hors jeu, je pouvais me permettre de me concentrer davantage.
« En êtes-vous certaine ? Même à cet instant, je vois vos yeux fixer le vide. »
Ah, zut, j'avais décroché.
« J'essayais... simplement de me concentrer. »
Le professeur Karvin m'a observé d'un air soupçonneux. « Sur quoi ? La vie de ceux qui vivent hors de la capitale ? »
« Oui, bien sûr, sur cela », ai-je hoché la tête avec ferveur.
« Hmpf, je doute que vous ayez jamais mis le pied hors de ce manoir depuis votre naissance. »
C'était qui, ce vieil homme ? Il était respectueux avec moi il y a un instant, et le voilà qui me traite comme une sorte de gamine !
Je me suis senti mis au défi, je voulais lui prouver qu'il avait tort. Le nom de Carine Sareid porte la marque de la perfection, et je compte bien m'en montrer digne !
« Je vous assure, professeur Karvin, que je vois la souffrance de ceux qui naissent sans argenterie déposée devant eux. »
Le professeur Karvin s'est renversé dans son fauteuil, les yeux légèrement plissés. « Alors dites-moi, dame Carine, qu'est-ce qui distingue une ville d'un village ? Est-ce le fait qu'on n'y trouve pas de gâteaux à acheter à tout moment ? »
Ce vieil homme me regardait décidément de haut. Je ne suis pas une gamine inculte ! Je savais parfaitement à quoi ressemblait un village ordinaire, et pour cause, j'étais en train de le vivre à cet instant précis.
« Ce sont les maisons, faites d'un bois branlant qui craque à chaque pas. Ce sont les routes, pleines de cailloux qui s'enfoncent dans vos pieds quand vous courez ou marchez. Ce sont les insectes qui bourdonnent bruyamment autour de vous partout où vous allez, dont certains vous assaillent le visage alors que vous ne faites qu'aller votre chemin. »
Comme vous l'aurez sans doute deviné, je me plaignais de mon jogging autour du village dans la peau de Feyt.
Le professeur Karvin m'a observé en silence, son assurance un peu émoussée. « Et les gens ? Portent-ils des robes toutes simples sans une once d'or ? Ou peut-être passent-ils leurs journées en haillons ? »
D'où sortait-il ça ? Presque tous ceux que j'avais croisés en courant portaient des vêtements modestes et traditionnels.
« Vous plaisantez, ils ne portent peut-être ni robes ni costumes, mais ils s'habillent bien avec ce qu'ils ont. Une telle façon de penser est nuisible, ne trouvez-vous pas ? »
Le professeur Karvin a caressé sa barbe en laissant paraître un petit sourire. « Oui, nuisible en effet. » Sans prévenir, il s'est levé et a rajusté sa cravate. « Dame Carine, il est rare que quelqu'un d'aussi jeune ait une telle compréhension des moins fortunés. »
Le professeur Karvin a regardé par la fenêtre derrière lui, les yeux fixés sur le château lointain, et a expliqué : « Écoutez-moi bien, dame Carine. Le troisième Prince et moi nous battons pour de meilleures pratiques éducatives à destination des futurs héritiers des titres aristocratiques. »
Encore de l'éducation ! Comme si je n'étais pas déjà poussé à bout.
« Nos efforts sont restés vains jusqu'à présent et, en conséquence, beaucoup de jeunes héritiers nobles ne semblent pas comprendre même les rudiments de ce qu'est un village. »
Il s'est mis à marcher lentement, faisant les cent pas dans la pièce. « Chaque enfant que j'ai personnellement instruit croit soit que les villages sont de simples versions un peu appauvries des villes, soit des lieux de misère extrême. Et certains de ceux qui le croient n'étaient même pas des enfants, remarquez bien. Setus, en tant que royaume, s'engageait sur une voie plutôt funeste. »
« Ce que vous dites, c'est que la plupart des nobles ne savent rien du peuple ? »
« Exactement. Il leur manque l'empathie et la compréhension nécessaires pour gouverner efficacement. Ils se voient comme des dirigeants par droit de naissance, non par mandat du peuple. » Il a marqué une pause en me jetant un regard, comme pour jauger ma réaction.
Je ne savais pas quoi dire, alors mon visage est resté impassible.
Le professeur Karvin a repris ses allées et venues, les mains dans le dos. « Il est vraiment dommage qu'un royaume qui tire fierté de son académie ne prenne pas à cœur nos préoccupations, au troisième Prince et à moi. Imaginez le potentiel qu'ils pourraient avoir si on les instruisait correctement dès le plus jeune âge. Certes, certains l'apprennent en grandissant, mais que de potentiel gâché. »
Je ne savais pas trop de quoi il parlait, à vrai dire. Je me rappelais avoir été instruit correctement pour mon âge, peut-être même un peu trop. Les autres enfants de l'aristocratie s'en tiraient-ils à meilleur compte ?
« Le royaume estime que l'éducation actuelle est amplement suffisante. Ils soutiennent que le reste peut s'acquérir à l'académie. Mais le troisième Prince et moi pensons que cela pourrait être mieux, bien mieux. Il nous fallait une preuve pour les convaincre. »
« Une preuve ? » ai-je penché la tête.
Karvin a hoché la tête. « Oui. Si quelqu'un de jeune était déjà sage et bienveillant, son potentiel brillerait si fort qu'il serait indéniable, même aux yeux des plus sceptiques. C'est pour cela que je suis devenu précepteur particulier. Je voulais trouver, ou du moins former, quelqu'un qui pourrait être notre preuve. »
Il a cessé de marcher et s'est légèrement penché vers moi, son regard rivé au mien. « Et vous, Carine, vous êtes la preuve que le Prince recherche. »