Fran et les autres regardèrent l'armée de fer du Hagan se retirer, avant de reprendre leur marche vers le centre du continent.
Sur leurs gardes contre une éventuelle embuscade, leur progression était extrêmement lente. Pourtant, ni les antimagies ni les hommes-dragons tant redoutés ne se montrèrent, et ils atteignirent les abords de leur destination avec une facilité déconcertante.
Les survivants de la deuxième unité restèrent saisissants devant la forteresse de Trismégiste. Une agitation sourde les gagnait à mesure qu'ils approchaient, mais maintenant qu'ils y étaient, plus aucun mot ne sortait de leurs bouches.
Seul Izario semblait imperturbable.
« C'est quoi, ça ? »
Même Fran en restait bouche bée. Sa voix mêlait admiration et une pointe de crainte.
Le spectacle était d'une étrangeté telle qu'il inspirait instinctivement la révérence rien qu'en le contemplant.
Un château colossal recouvrait une colline entière. On aurait dit non pas qu'il était bâti sur la colline, mais que la colline elle-même avait été intégrée à l'édifice.
La première enceinte semblait ceinturer la colline sur tout son pourtour. Son périmètre dépassait aisément un ou deux kilomètres.
Digne de l'ancien palais royal des hommes-dragons qui dominèrent jadis le continent de Goldisia, il affichait une grandeur et une majesté à la hauteur de sa réputation.
D'épaisses et hautes murailles s'empilaient en plusieurs ceintures, hérissées d'innombrables tours qui semblaient superflues. Tous les toits étaient bleus, tous les murs blancs. Les encadrements de fenêtres, dorés peut-être ?
Ce château magnifique conservait une beauté stupéfiante. Son unique occupant était Trismégiste, et nul n'y avait mis les pieds depuis des centaines d'années.
Pourtant, pas la moindre salissure sur les murs. Un sort de conservation devait y être appliqué.
Mais ce n'était pas la propreté du château qui avait sidéré Fran et les aventuriers.
Presque en son centre, dans la partie la plus vaste, l'équivalent d'un donjon principal, quelque chose d'insolite poussait.
De loin, on aurait cru à une architecture un peu bizarre. En s'approchant, on comprenait : c'était un immense végétal qui avait percé le toit pour s'élever vers le ciel.
Son écorce grise et tourmentée, ses ramifications supérieures évoquaient bel et bien un arbre. Simplement, il n'avait pas de feuilles, et ses branches devenaient translucides à mi-hauteur.
Finalement, elles se fondaient dans l'air et disparaissaient complètement. C'est pourquoi on ne le distinguait guère de loin.
Izario et Frédéric restaient calmes parce qu'ils connaissaient cet état à l'avance. Ce n'était donc pas un phénomène survenu hier ou aujourd'hui.
« Ce château est le repaire de Trismégiste, et le point d'origine d'où naissent les Dévorateurs d'Abysse. Et cet énorme truc qui ressemble à un arbre, c'est le Dévorateur d'Abysse lui-même. »
« ! Cet arbre ? »
« Ouais. Sous le château se trouve le noyau du Dévorateur d'Abysse. Ce faux grand arbre, c'est son corps qui en sort. On dirait qu'il s'arrête net, mais en fait il se demi-matérialise. »
En s'approchant du château, on finissait par ne plus sentir la présence des antimagies. On avait l'impression qu'elles étaient tout près, puis qu'elles n'existaient nulle part. Impossible d'en localiser la source, et pourtant on se sentait constamment surveillé.
L'angoisse de ne pas comprendre ce qui se tramait venait sans doute de l'aura du noyau qui saturait les parages.
« Si on se fait attaquer par des antimagies par ici, on ne les détectera pas à l'avance. Redoublez de vigilance. Elles peuvent surgir n'importe où, sans crier gare. »
« Compris. »
En vivant sur ce continent, on l'oublie facilement, mais l'endroit où nous nous trouvons est lui-même à l'intérieur d'un Dévorateur d'Abysse.
Du fait de sa demi-matérialisation, il est invisible et sa présence presque imperceptible.
Pourtant, s'il est difficile de l'atteindre, son influence, elle, est bien réelle. Ce sont les antimagies. Le Dévorateur d'Abysse engendre des antimagies en son sein et dévore tout.
L'origine en est ce faux arbre grisâtre et le noyau à sa base. Près du corps principal, les antimagies pullulent sans doute. Elles ne se montrent pas pour l'instant, mais baisser la garde serait suicidaire.
Toutefois, s'il existe un noyau, ne suffirait-il pas de le détruire pour vaincre le Dévorateur d'Abysse ?
Fran eut visiblement la même idée.
« On n'écrase pas le noyau ? »
« Impossible. Même à plein régime, une épée divine n'arrive pas à l'entamer, et il régénère dans la foulée. »
Jadis, trois porteurs d'épées divines auraient uni leurs forces pour tenter de détruire le noyau directement. Ils ont échoué.
« C'était… Alpha, Cristaros et Eldorado, si je ne m'abuse ? Moi non plus, je n'ai eu que les grandes lignes de la part de Trismégiste, donc les détails m'échappent. »
« Même à trois, ils n'ont pas pu ? »
« Apparemment. »
Avec Ignis, Berserk, Gaïa… J'ai vu plusieurs fois de mes yeux la puissance d'une épée divine se déployer. Frustrant, mais chacune méritait son titre.
Et trois épées de ce calibre réunies n'ont pas pu le briser ? C'est dire l'ampleur du défi.
« On y va. L'absence d'antimagies m'inquiète, ceci dit… D'ordinaire, elles grouillent par ici. »
Quelqu'un les contrôle, c'est certain.
Au final, sans le moindre combat, ni même une simple entrave, la deuxième unité atteignit le pied de la colline où trônait le château.
Franchir l'immense porte qui se dressait devant eux équivalait à pénétrer dans l'enceinte. Au moment où ils posèrent le pied sur la pente, l'air changea radicalement.
Une brise fugace et douce. Une fraîcheur déplacée, comme si l'on respirait le vent qui caresse une forêt purifiée.
Ils venaient de traverser une barrière dotée d'un effet de purification. Aussitôt après, Fran et quelques aventuriers juste derrière Izario s'immobilisèrent, raidis.
Les suivants, pas encore passés, les regardaient avec perplexité.
Mais je comprends leur état. Je suis dans le même cas.
« Ça… c'est le Dévorateur d'Abysse ? »
« Exact. Pas de panique. Dans ce secteur, il ne passe pas à l'offensive. Pour une raison quelconque, les antimagies n'apparaissent pas à l'intérieur du château. »
La barrière ceinturant la colline servait sans doute à contenir l'influence du Dévorateur. Une présence écrasante, étouffante, nous enveloppait.
D'après Izario, les antimagies ne naissent pas à l'intérieur du château.
« À la base, je comptais faire une pause le temps que tout le monde s'habitue… Mais since nous avons un comité d'accueil, on ne peut pas rester plantés là. »
« Comité d'accueil ? »
« Fran. L'entrée du château. »
La présence du Dévorateur était trop intense pour que la détection fonctionne. Fran ne l'avait pas perçu. Mais Izario et moi, nous l'avions repéré.
Un homme-dragon aux cheveux d'or, d'une beauté saisissante. Il se tenait devant la porte, d'une aisance totale.
« Tu te déplaces en personne, Trismégiste. »
« ! »
« C'est lui, Trismégiste ! »