« Tu nous as fait un joli coup, là ! »
C'est par ce cri de colère que Selid nous a accueillis au retour de notre expédition contre la flotte pirate.
« Hein ? »
« Qui a dit qu'on pouvait attaquer de sa propre initiative ? »
« Tout coulé. Problème résolu. »
« C'est ça, Selid. Pourquoi tu t'énerves ? »
« Vous avez abandonné votre mission d'escorte pour engager le combat de votre propre chef ! C'est un problème, ça ! »
Fran doit lui déplaire quoi qu'elle fasse. Peut-être qu'il cherche à la discréditer pour minimiser son exploit ?
« En plus, avec une méthode pareille… ! Couler les navires pirates, je veux bien te féliciter pour ça ! Mais la vague provoquée par le rocher que tu as lâché a failli faire chavirer ce bateau ! Heureusement que le mage d'eau a pu l'en empêcher… Et s'il était arrivé quelque chose aux princes, tu comptais assumer comment ? »
Mouais. J'y avais pas du tout pensé. Non, c'est totalement notre faute, celle-là… Mince, on lui a nous-mêmes tendu la perche pour nous attaquer.
« 'Excuse-toi d'abord' »
« Oui. Désolée. »
« Hmph. Tant que tu comprends ! »
Il fait une tête de vainqueur ! J'aimerais bien lui foutre un coup de poing dans cette gueule, ça me ferait du bien.
« …… Huh ? »
« Tu t'es réveillé ? »
Le bruit a dû le réveiller. Le pirate qui gisait à nos pieds a ouvert les yeux.
« Toi, t'es qui ! C'est où, ici ? »
« Sur le bateau. »
« Mes hommes, ils sont comment ? »
« Coulés. Maintenant, c'est de la varech. »
« C'est "varech", pas "varech" ! »
« Ah, varech. »
« Hé, qu'est-ce que vous racontez tranquillement comme ça ! »
Selid hurle d'exaspération en voyant Fran discuter si paisiblement avec le pirate.
« C'est un pirate ? »
« Oui. Interrogatoire. »
« Alors on s'en charge. Faites-le passer tout de suite. Hé. »
« Oui. »
Selid appelle un subordonné. Le soldat qui se tenait sur le côté attrape le bras du pirate et tente de le relever. Il compte s'accaparer le mérite ? Et d'ailleurs, où comptent-ils l'emmener ?
« Vous l'emmenez où ? »
« Dans ma cabine. Vous n'avez pas à nous suivre. »
« C'est moi qui l'interroge. »
« Hmph ! Comme si je pouvais confier ça à quelqu'un comme toi ! »
Mais non, c'est complètement louche, peu importe comment on tourne ça ! On se donne la peine de capturer un pirate et il veut nous le piquer sous le nez ? Et quelle raison de nous exclure ? Simple harcèlement ? Ou alors, les infos qu'il pourrait cracher ne doivent pas nous parvenir ? C'est suspect.
D'ailleurs, pour l'assassin à l'auberge aussi, quelqu'un a pu lui filer un coup de main. Créer une faille dans la sécurité de l'auberge, ça demande un certain pouvoir. Et ce bateau non plus : même en privilégiant la vitesse, l'absence totale de navire d'escorte n'est pas bizarre ? Selid pourrait faciliter tout ça.
Plus j'y pense, plus c'est louche. Mais il n'y a pas de preuve. Même si j'ai une compétence qui détecte les mensonges, tant que je ne peux pas prouver l'existence de cette compétence ici, ça ne vaut pas comme preuve. Et un aveu obtenu sous la torture n'est pas une preuve parfaite non plus.
Fran et les soldats se toisent en silence.
Mais c'est le rire insolent du pirate qui brise cette tension.
« Ahahaha ! Je te connais, toi ! Tu es Selid, le chambellan du royaume de Philias, non ? »
« Qu-Qu'est-ce que tu racontes soudainement… ! »
« Juste parce qu'on est pirates, tu crois qu'on n'a pas de contacts sur terre ? On se renseigne sur l'identité de nos clients, c'est normal. »
Une réplique qu'on ne peut pas laisser passer. Selid serait le commanditaire ? Qu'est-ce qu'il a bien pu demander à des pirates ?
« Ta-Tais-toi ! Tu dis n'importe quoi ! Hé, faites taire ce pirate ! »
Un soldat porte la main à son épée. Fran se place devant lui pour l'en empêcher.
« Je veux encore l'entendre. »
« Ce genre d'invention ! Ça ne vaut pas la peine d'écouter ! »
« Si c'est une invention ou pas, je jugerai après avoir écouté. »
« Toi… Ne me dis pas que tu complotes avec les pirates pour me piéger ? Hé, arrêtez cette fille ! »
« Selid-dono, qu'est-ce que vous faites ! »
« Hmph, j'arrête une traitresse qui complote avec les pirates pour semer le trouble parmi nous ! Sallut, si tu t'interposes, tu seras considéré comme complice ! »
Houhou. Il invente des prétextes, celui-là.
Cela dit, il a l'air de encore sous-estimer Fran sur son apparence. Bon, après ce qu'elle a fait tout à l'heure, il doit croire que c'est une mage. Il a dû juger qu'en l'encerclant de près, ils pourraient s'en sortir.
« Si vous rengainez vos épées dans les dix secondes, je passe l'éponge. »
« C-Cette gamine ! Arrête de te la péter ! »
« Vous croyez pouvoir gagner contre elle, à ce nombre ? »
Fran m'équipe. Les soldats ne semblent pas saisir la différence de niveau, ils la regardent de haut. Ce sont les hommes de Selid, ils sont restés cloîtrés dans la cabine tout le temps. Ils n'ont pas vu Fran et Urshi à l'œuvre. Ils doivent croire que les navires ont été coulés grâce à la magie et aux outils magiques.
Mais les princes, eux, ont bien compris à quel point Fran est dangereuse. Plutôt que pour Fran, c'est pour sauver la vie de leurs soldats qu'ils s'interposent avec des visages résolus.
« Rangez vos armes, tous les deux ! Selid, qu'est-ce que tu fabriques, imbécile ! »
« Prince, c'est l'élimination d'un traître. »
« Vous ne pouvez pas gagner contre Fran ! Posez vos épées avant de vous faire tuer ! »
« Hahaha ! Vous plaisantez bien. Les soldats de notre grand royaume de Philias, perdraient contre une gamine pareille ? »
« C'est exact ! »
« Prince, ces paroles sont problématiques. Alors permettez-moi de vous démontrer la vaillance des soldats de Philias. C'est dommage que l'adversaire soit une telle gamine, mais… »
« Ar-Arrêtez ! »
« Je n'arrêterai pas ! Allez-y ! »
« Oui ! »
Les soldats obéissent à Selid plutôt qu'au prince. Ils foncent sur Fran tous ensemble. Ils n'ont pas l'air de vouloir tuer, mais ils sont prêts à lui casser un bras ou une jambe. Leurs mouvements ne sont pas mauvais.
« Pas le choix. »
« On. »
Et le combat se termine en un instant. Fran en tranche deux, ma magie en souffle deux, Urshi en plaque un au sol. Il ne reste plus que Selid.
« I-Impossible… »
Ignorant Selid qui reste figé de stupeur, Fran se retourne vers le pirate. Les marins et les autres soldats, saisis par ce combat éclair, ne peuvent que regarder Fran en silence.
« Tu vas tout cracher. »
« …… Si vous me laissez la vie sauve, je chante tout. »
« Oui, compris. La vie sauve. »
« Hehehe. Marché conclu. »
« D'abord, ton lien avec Selid ? »
« C'est lui qui nous a engagés. »
« Taisez-vous ! Ce n'est que des men… »
« Bruyant. »
« Gah. »
Selid tente de couper la parole au pirate, mais un coup de Fran l'assomme. Qu'il dorme un moment. Ce sera plus calme.
« Et ? »
« O-Ouais. Il y a deux nuits… »
Apparemment, ils ont une planque à Dars pour recueillir des infos et acheter des vivres. Un type les a contactés en disant avoir une mission.
Le contenu : attaquer le navire transportant la famille royale de Philias, enlever les princes et les exécuter. Quant aux autres passagers, on leur a demandé de les épargner dans la mesure du possible. En plus, on leur a dit qu'il n'y avait pas de navire d'escorte et qu'ils se rendraient immédiatement.
« Le commanditaire, c'est Selid ? »
« Ouais. Comme c'était une mission pourrie, j'ai cherché à savoir qui était le client. Et j'ai découvert que le type qui nous l'avait proposée était un subordonné de ce connard de chambellan. »
« Même comme ça, vous l'avez acceptée ? »
« La prime était démentielle. Et je me suis dit qu'en faisant chanter Selid, on pourrait en tirer encore plus… »
C'est une lutte de pouvoir, en gros ? Mais aller jusqu'à tuer les jumeaux qui ont un droit de succession si bas ?
Il faut encore creuser un peu.